CHAPITRES
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1 - De Blida
2 - À la conquête de Paris
3 - Les Capucines-Théâtre Isola (sic)
4 - Parisiana
5 - Olympia
6 - Folies Bergère

Les frères Isola


SOUVENIRS DES FRÈRES ISOLA


Chapitre 6 - Folies Bergère

(Voir la note à la fin)

Encouragés par le succès qu'ils avaient obtenu aux Capucines, à Parisiana et à l'Olympia, les frères Isola voulurent étendre leur rayon d'action théâtrale et la première scène parisienne d'attractions étant alors Les Folies Bergère, ils résolurent de s'en rendre acquéreurs. Ils n'y parvinrent pas sans quelques péripéties. M. Marchand, père de Léopold Marchand, directeur de l'établissement en 1901, voulait bien céder les"Folies", mais fort cher. Après quelques discussions, les Frères Isola ayant fait une offre de 700.000 francs, celle-ci fut acceptée.

Une surprise désagréable attendait les nouveaux directeurs : il n'y avait plus que trois ans de bail. Honnêtement d'ailleurs, M. Marchand consentait une diminution ou cas où les nouveaux propriétaires n'obtiendraient pas de prolongation. On ne sait peut-être pas une l'immeuble des Folies Bergère appartient à l'Hospice des Quinze-Vingts, ce qui rendait les démarches difficiles parce que de tout temps, en France, l'Administration a été... l'Administration. La chance sourit cependant un soir aux deux frères.

Waldeck-Rousseau, alors président du Conseil, vint voir le spectacle dont la vedette était Frégoli. L'avant-scène directoriale se trouvant à côté de celle où s'était installé le Président, Dufayel conseilla aux directeurs d'exprimer leur désir à Waldeck-Rousseau. L'ayant déridé en s'adressant à lui comme propriétaire sans le savoir, puisque les Quinze-Vingts relevaient du Ministère de l'Intérieur, il accorda une recommandation pour le directeur de l'Hospice qui fit soumissionner et on signa un nouveau bail de dix-huit ans.

L'Administration en profitait toutefois pour faire passer le chiffre de 78.000 francs de loyer annuel, à 102.000 Le soir où Waldeck-Rousseau était venu voir Frégoli, le Président alla jeter un coup d'œil dans les coulisses.

Henri Rochefort, qui était dans la salle, ne manqua pas d'écrire le lendemain que le Président du Conseil devait être très habile à retourner sa veste et à opérer toutes les transformations politiques, puisqu'il prenait des leçons de Frégoli. Les Folies Bergère avaient une servitude vis-à-vis d'un immeuble mitoyen qui n'appartenait pas au même propriétaire. Dans cet immeuble se trouvaient les bureaux, le magasin d'accessoires, la sortie de secours indispensable et l'entrée des artistes.

Il était versé 8.000 francs par an pour cette servitude. Elle arrivait aussi à expiration et l'immeuble était à vendre. Les frères Isola pensaient que le nouvel acquéreur l'augmenterait légèrement, mais celui-ci, sachant que cette servitude était obligatoire, porta la redevance de 8.000.à 80.000 francs! Heureusement, un autre immeuble était en vente, 16, passage Saulnier. Les Isola en firent l'acquisition pour 250.000 francs, y installant leur bureau, les loges avec tous les dégagements nécessaires tels qu'ils existent encore actuellement, sauf quelques améliorations apportées par M. Paul Derval.

Par malheur, le passage était une voie privée appartenant à trente propriétaires qui s'inquiétèrent des allées et venues inévitables des artistes et plus encore lorsque ceux-ci étaient des animaux, puisqu'on y vit jusqu'à des éléphants. Ils se réunirent et jugèrent que les frères Isola, n'occupant pas"bourgeoisement"leurs locaux étaient passibles d'un procès qu'ils leur intentèrent. Celui-ci dura fort longtemps comme tous les procès importants, mais finalement les directeurs des "FoliesBergère"obtinrent gain de cause.

Pendant la première année de leur direction, ils continuèrent le genre adopté par leurs prédécesseurs, c'est-à-dire un spectacle de music-hall et d'attractions dont les plus fameuses furent les Scheffer, les Kraggs, les Kremo, la troupe Paul Martinetti, la Tortojada, la première grande danseuse espagnole, les Price, Little Tich, Baggessen, les Agoust, Loïe Fuller qui créait ses gracieuses Danses Serpentines et l'inoubliable"Danse du Feu", le Géant Machnow, les Karnos et les Phoques jongleurs de Woodson Wilworth. Le géant Machnow mesurait 2 m. 85 de hauteur et était large en proportion. C'était un être formidable.

Un jour que l'un des Isola passait dans la pénombre des coulisses, pendant une répétition, cherchant son chemin au milieu des innombrables accessoires, il eut tout à coup l'impression qu'un décor s'abattait sur lui et fit un bond en arrière en étendant les mains. L'une de ces mains fut saisie secouée énergiquement par Machnow, car c'était simplement le géant qui se précipitait pour dire bonjour à l'un de ses directeurs.

Un mur de trois mètres de haut s'écroulant n'eût pas été plus impressionnant. Le même Machnow était obligé, pour ne pas être suivi dans la rue par la foule, de venir en voiture aux Folies Bergère. On avait loué pour lui un fiacre solide, attelé d'un cheval qui ne l'était pas moins. Malheureusement, même assis, Machnow ne pouvait rien voir par les portières et sa tête touchait le plafond du véhicule.

On pratiqua une ouverture à tablette dans le dessus du fiacre. De temps en temps, Machnow se levait pour respirer et pour voir ; la moitié de son corps gigantesque émergeant de la voiture au grand ébahissement des passants, constituait pour son numéro la meilleure publicité.

Les phoques jongleurs étaient d'une intelligence surprenante, mais comme la plupart des animaux qui montent sur scène, les sujets les mieux doués étaient un peu"cabots". Un soir, une jeune femme enthousiasmée par leur adresse, leur jeta de l'avant-scène, le bouquet de violettes qui ornait son corsage. Un phoque se précipita, prit les fleurs dans sa gueule et il fut impossible de les lui retirer quand on le ramena à son box.

Les autres bêtes semblaient le jalouser. Le lendemain soir, aux rappels, le phoque attendit vainement l'envoi de fleurs et montra une telle mauvaise humeur que, pour les représentations suivantes, on fut obligé de poster une ouvreuse chargée de jeter un bouquet de violettes au moment voulu. À cause de ce numéro, une brouille momentanée eut lieu entre les frères Isola et le célèbre ténor italien Tamagno. Voici comment les Isola ont eux-mêmes raconté cette histoire :

"C'était en 1903, nous étions devenus directeurs de la Gaîté Lyrique, sans abandonner nos music-halls.

Pour l'ouverture, nous voulions frapper un grand coup, et nous demandâmes à Tamagno, qui était à Rome, de venir chanter à Paris, en lui donnant un cachet de 5.000 francs par représentation. Tamagno accepta. Il aurait désiré jouer"Othello"mais nous n'avions pas le privilège pour cet opéra. Après un échange de correspondance explicative, nous lui envoyâmes un télégramme confirmant notre accord :

"Entendu, vous chanterez le"Trouvère".

"Nous avions été, quelques jours avant, voir les Phoques à Blackpool.

L'engagement était conclu sous réserve que nous pourrions fournir à Wilworth quinze kilos de harengs frais par jour pour nourrir ses bêtes. Après nous être assurés qu'un mareyeur des Halles nous livrerait cette fourniture quotidienne, nous télégraphiâmes au dresseur des phoques:

"Convenu, vous aurez vos 15 kgs de poisson frais par jour."

Les deux télégrammes furent envoyés en même temps. Le lendemain, pas de réponse de Tamagno, mais une dépêche de Wilworth nous stupéfia :

"Dois vous prévenir que mes phoques ne peuvent pas chanter "Trouvère"..."

"Recherches, examen du copie de lettres, bref, nous découvrîmes que l'employé, en tapant les télégrammes, s'était trompé d'adresse !... Tamagno,convaincu que nous nous étions moqués de lui, ne nous donna plus signe de vie et le malentendu ne s'expliqua que deux ans plus tard, au cours d'une rencontre avec le grand artiste qui s'amusa beaucoup de la méprise."

M. Marchand avait signé un engagement que les frères Isola durent remplir : celui de Rigo avec son orchestre tzigane.

Le contrat stipulait que Mme Clara Ward, ex-princesse de Chimay, devenue Mme Riuo, assisterait à toutes les représentations dans une avant-scène. Aux Folies Bergère, parut la Loïe Fuller, cette artiste étonnante dont les affiches lumineuses de Jules Chéret, couvrirent les murs de la capitale.

Depuis l'âge de deux ans et demi où pendant un entr'acte, certain dimanche, elle grimpa seule sur l'estrade du"Chicago Progressive Lyceum", elle joua et dansa, recherchant toujours des effets de lumière, des voltiges, des tournoiements, jusqu'à la perfection de la Danse Serpentine. Elle connut la pauvreté malgré les fleurs et le champagne, la fatigue, les répétitions qui l'obligeaient à se laisser porter, inerte, dans sa loge, par les machinistes. Mais en elle, tout était rythme et lumière. La Danse possédait jusqu'à son âme.

Pendant cette période de variétés, désireux de donner aux spectacles des Folies Bergère un caractère plus artistique et aussi plus familial, les nouveaux directeurs offrirent à Anna Judic, alors dans toute sa célébrité, un engagement de 30.000 francs par mois, pour un tour de chant, ce qui représentait une somme considérable. La vedette ne se décida qu'après bien des hésitations, car elle se trouvait trop âgée pour reprendre ses anciens succès, et voulait surtout jouer la comédie.

De fait, elle chanta pour la dernière fois aux Folies Bergère, qu'elle quitta pour aller créer sur le Boulevard, au Théâtre du Gymnase, le 6 janvier 1903,"Le Secret de Polichinelle", avec Huguenet. Le spectacle obtint un tel triomphe qu'il atteignit sa centième représentation dès le 28 mars. Les frères Isola engagèrent aussi Mme Simon-Girard, qui fut la femme du grand comédien Félix Huguenet. C'était une Parisienne, élève de Régnier au Conservatoire, qui avait débuté aux Folies Dramatiques, en créant le 10 février 1877,"La Foire Saint-Laurent". Nous ne pouvons, malheureusement, retracer même brièvement, la carrière de toutes les étoiles dont les fastueux directeurs signèrent les contrats.

Elles sont trop, c'est un firmament ! Cependant, quelques noms sont indispensables.

Celui de Cléo dé Mérode, par exemple, qui passa de l'Opéra sur la scène des Folies Bergère, pour présenter ses danses orientales, bohémiennes, espagnoles, et créer"Lorenza"en novembre 1901. Cléo de Mérode avait déjà, à cette époque, conquis une célébrité justifiée. Elle fut et est restée, dans le souvenir de tous ceux qui l'ont vue, l'incarnation du charme et de la grâce triomphante. J'ai sous les yeux son contrat du 23 novembre au 3 décembre 1901 aux appointements de 500 francs par jour et celui du 3 décembre au 2 janvier à raison de 9.000 francs par mois. On voit que si certains artistes gagnaient des cachets peu élevés, d'autres réalisaient de véritables fortunes. Cléo de Mérode a toujours gardé, probablement, parmi les bibelots précieux qui se trouvent dans une petite vitrine de son salon, un amour délicat, en marbre blanc, bandant son arc.

Sur le socle en Sèvres bleu, on lisait sa devise

"Qui que tu sois, voici ton maître.
Il l'est, le fut ou le doit être.
"

Parmi les grandes attractions, il nous faut citer l' "Auto bouclant la Boucle", montée par Mauricia de Tierre. Quelque temps avant cet engagement, les Isola avaient été invités à assister à la démonstration d'une acrobatie sensationnelle, presque analogue, mais dont la réussite dépendait d'un seul ressort.

Ils conçurent des craintes et tentèrent de dissuader Lucy Randall, qui exécutait ce numéro, de poursuivre ses expériences. Elle ne tint malheureusement pas compte de leurs appréhensions, et peu après, elle se tuait dans un établissement parisien. Une des vedettes de la période "Isolienne" fut l'extraordinaire chimpanzé Consul. Élégant, vêtu d'un habit noir, il exécutait une pantomime à faire pâlir d'envie les humains. Pendant plusieurs années, furent organisées des luttes aux Folies Bergère.

On se passionnait alors pour ce sport, comme on devait le faire plus tard pour la boxe. Parmi les plus célèbres lutteurs parurent : Paul Pons, Pitlasinsky, Kara-Ahmed, Laurent le Beaucairois, Constant le Boucher, Deriaz, Antonovitch, Raoul le Boucher et Schackmann. Tout en faisant leur possible pour faire se succéder aux Folies Bergère des numéros attractifs, les directeurs donnaient aussi en dernière partie de spectacle, de grands ballets, dont certains obtinrent un succès considérable, entre autres "Phryné", musique de Louis Ganne, avec Jane Margyl. "Les Sept Péchés Capitaux" et "Don Juan". "Le Petit Faust" d'Hervé, avec Jeanne Thylda, Émilienne d'Alençon et Julia Seel. La pantomime"Chand d'Habits", avec Séverin.

Ce dernier, mime extraordinaire, donna toujours à ceux qui eurent le bonheur de le voir, une inoubliable sensation d'art. Je me souviens de lui, non seulement dans "Chand d'habits", mais dans "Pierrot-DonJuan", où il minait tout un drame avec une suite d'expressions que je n'ai jamais revues sur le masque d'un autre artiste. Les frères Isola cherchaient toujours du nouveau, car c'est là un des secrets de leur réussite présenter avec audace et réflexion des attractions, des œuvres, des artistes, qui ne soient pas obligatoirement connus, mais au contraire, qui constituent une surprise pour le spectateur et un heureux renouvellement.

L'idée leur vint d'amalgamer les chants, les attractions et les danses, en une grande revue montée luxueusement. On les en dissuada parce qu'une tentative analogue n'avait pas réussi en 1886, mais ils s'entêtèrent et bien leur en prit. Ils commandèrent donc la "Revue des Folies Bergère"à Victor de Cottens qui leur avait déjà donné plusieurs œuvres pour Parisiana. Cette revue comportait six grands tableaux dont chacun était présenté par une commère choisie parmi les plus jolies artistes de Paris : Loulou Mabel, Liane Devriès, Berthe Chantenay, Paule Delys, Elsa Mendès et Lucy Nanon.

J'ai sous les yeux, au moment où je transcris ces souvenirs, les photographies de la"Revue des Folies Bergère", en deux actes et 15 tableaux, avec Marguerite Deval, Otéro, Myriel, Clémence de Pibrac, Anne Dencray, Fragson, Reschal, Maurel, Fugère, habillés suivant les maquettes de Gerbault.

Les vieux Parisiens seront peut-être émus en retrouvant ici le monologue de Victor de Cottens que disait Paul Fugère sur la Réception du"chic"à l'Académie, car il date d'une époque où la vie parisienne valait vraiment la peine d'être vécue.

Le mot"chic"est vieux comme Hérode.
     M'a dit Loti
Vous êtes bien passé de mode,
     M'a dit Clar'ti!
Vot' place est donc au dictionnaire,
     M'a dit Faguet ...
Ils m'ont reçu d'la même manière,
     M'a dit Theuriet.
Faudra mettre un bel uniforme,
     M'a dit Costa !
Flanquez-vous un plumet énorme,
     Fit Hérédia !
Que la culotte soit anglaise,
     M'a dit Bourget !
Mais qu'la r'dingote reste française...
     M'a dit Coppée i
Le grand chic, à l'Académie,
     M'dit Freycinet !
C'est d'avoir un' petite amie,
     M'a dit Voguë  !
On vous mèn'ra chez les lectrices
     D'Marcel Prévost ;
Méfiez-vous des p'tit's actrices
     M'dit Hanotaux !...
Vous verrez qu'en fait d'élégance,
     M'a dit Lavedan
Bien ne vaut l'Institut de France,
     M'a dit Rostand !
Le dernier cri, sous la coupole,
     M'a dit Melchior,
C'est le veston d'Deschanel Paul-e
     English tailor !...

Les tableaux étaient intitulés :"Venise","Quai aux fleurs", avec la belle Otéro en marchand de statuettes,"La dentelle de Chantilly","Les Marionnettes","Les Capucines","Les petits Mousquetaires", etc...

L'accueil enthousiaste du public encouragea les Isola à persévérer et tous les ans, ils donnèrent fin décembre, la répétition générale de la revue nouvelle qui durait jusqu'à la fermeture estivale. À cette époque, les Folies Bergère fermaient, en effet, l'été et ne rouvraient qu'en septembre, avec un spectacle d'attractions se terminant en décembre.

Énumérer les artistes qui passèrent chez les Isola, ce serait dresser la liste de tout ce qui a compté dans le théâtre pendant de nombreuses années : Fragson, si original, au masque si expressif, que ce soit dans"L'Amour Boiteux","Qu'est-ce qu'y a ","Chez un Républicain","Amours fragiles", et tant d'autres œuvres dont il composa la musique ; Jeanne Thylda, contre laquelle ils plaidèrent comme ils avaient plaidé contre Liane de Pougy, pour faire reconnaître les droits des directeurs devant la rupture d'un contrat, même lorsque celle-ci est la conséquence d'un mariage.

Jeanne Thylda devint princesse de Broglie, comme Liane de Pougy était devenue princesse Ghyka ; mais au prononcé du jugement, Maître Clunet, avocat des directeurs, annonça que ses clients ne désiraient pas toucher l'argent et avaient simplement voulu faire reconnaître un principe.

On retrouverait, dans les revues des Folies Bergère, l'origine de beaucoup d'attractions qui ont été reprises ou développées depuis avec le plus légitime succès.

Comment, en voyant manœuvrer sur tant de scènes d'opérettes et de music-halls, des girls dansant et chantant, ne pas se remémorer les Sisters Barrisson qui furent les créatrices du genre et filent les beaux soirs des"Folies", ainsi que les sœurs Martens et les huit Champion's, extraordinaires sauteuses de corde ? Le fameux Cake Walk et son rythme trépidant fut aussi le début des danses exotiques qui connurent ensuite une telle vogue.

La "Valse Renversée", créée par Dante et Anne Dancrey, et la"Valse Tourbillon"où excellait Alexia, eurent combien d'imitateurs !

Beaucoup d'idées portées à la scène par les revuistes des"Folies"sous la direction avisée et toujours en éveil des frères Isola, seraient encore d'une actualité frappante. Nous avons parfois retrouvé dans les films, des péripéties qui n'étaient pas, à proprement parler, inconnues.

Dans l'une des Revues de cette époque, par exemple, les deux directeurs avaient imaginé de mélanger le théâtre et le cinéma. Le public assistait au départ de Paris d'une auto montée par Fragson se rendant à Monte-Carlo. Cela représentait tout un voyage, en 1903 ? À la réalité, succédait un film fantastique où l'on voyait Fragson culbuter des arbres avec son auto, des maisons et même des montagnes pour aller plus vite. A la fin du sketch, des tulles superposés s'écartaient et Fragson en chair et en os arrivait à Monte-Carlo, acclamé par la foule. C'était un"clou"qui fut repris depuis. La première pantomime jouée entièrement par des chiens savants, sans que le dresseur soit visible, fut imitée bien des fois.

Il y eut des scènes dont les vieux Parisiens se souviennent certainement encore. Par exemple,"La Grève des Danseuses de l'Opéra"qui nécessitait leur remplacement par un ballet d'agents de police en tutu. L'étoile était jouée par Galipaux faisant des pointes et l'on comprend que cela fût d'un comique irrésistible. Lors de l'inauguration de la station de métro"Opéra ", ce fait bien parisien fut évoqué sur le plateau des Folies Bergère par le comique Louis Maurel, dans le rôle du chef de station.

Influencé par le voisinage immédiat du théâtre au point de se faire la tête du directeur Pedro Gailhard, Maurel baguette en main et battant la mesure, groupait tous les voyageurs. Il ne les laissait sortir de la station qu'au pas cadencé et chantant à tue-tête un chœur de Guillaume Tell ou des Huguenots. On ne riait pas moins, au moment du ministère Combes, lorsque tous les ministres du"Bloc"que les artistes, Fragson en tête, caricaturaient, arrivaient en scène, leur portefeuille sous le bras. Une armature montait des dessous, formait un appui sur lequel tous les ministres, d'un même geste automatique, posaient et ouvraient leur maroquin. Chaque portefeuille devenait une table bien garnie de victuailles et de bouteilles.

La scène se terminait par un banquet ministériel des plus fantaisistes. Dans une des dernières revues de P.-L. Flers, on admirait une suite de tableaux sur les "Châteaux de la Loire" avec danses et costumes locaux qui fut une des plus jolies choses réalisées jusque-là dans un music-hall. Jane Marvil en était la charmante commère. Il fut aussi présenté le dernier voyage de l'omnibus Madeleine-Bastille, que l'autobus allait remplacer.

L'omnibus surchargé de voyageurs était tiré par des chevaux qui trottaient sur place grâce à un tapis roulant. Par contre, les Grands Boulevards reconstitués fidèlement sur un panorama mouvant, défilaient devant les spectateurs. Au temps où les frères Isola dirigeaient les Folies Bergère, des femmes nues n'auraient pas été autorisées à se présenter sur la scène. La censure fonctionnait activement et coupait tout ce qui était susceptible de choquer les spectateurs.

Quelquefois même, elle allait au-devant des directeurs, en supprimant des scènes par trop grivoises que l'auteur aurait tenu à conserver. Quand on a vécu les deux époques, on ne peut que répéter que la vie d'alors était plus facile, plus aimable, plus gaie. Bien des personnalités fréquentaient les Folies Bergère : le prince Orloff, le marquis de Massa, le marquis de Casariera, le prince Stirbey, le prince de Sagan, le prince Troubetzkoy, Alexandre Duval, Henri Letellier, Henri Rochefort, etc... Le prince de Galles, les grands-ducs de Russie, ne manquaient pas, au cours de leurs voyages, à Paris, de venir passer une soirée aux "Folies".

L'orchestre et les loges étaient remplis de jolies femmes qui rivalisaient d'élégance et les hommes portaient l'habit bien qu'il ne fût pas de rigueur. La radio était inconnue et la réclame se faisait d'une façon beaucoup plus agréable. Toutes les vedettes avaient alors leur équipage et, de cinq à sept, au Bois ou sur les Boulevards, c'était un défilé de personnalités que chacun nommait au passage.

Le soir, on les retrouvait sur les scènes parisiennes et on les applaudissait comme des connaissances presque intimes. À la fin du chapitre suivant, nous verrons que les frères Isola cédèrent leurs trois établissements Parisiana, Olympia, Folies Bergère quand leur succès était le plus vif.

À ceux qui auraient pu s'en étonner, ils répondirent : "Peut-être s'est-on demandé pourquoi nous avons opéré la cession des Folies Bergère, de Parisiana et de l'Olympia au moment où les trois music-halls étaient florissants. Simplement parce que notre exploitation de la Gaîté Lyrique nous avait donné le goût du grand théâtre. Nous adorions la musique et noue voulions consacrer notre activité à un Art qui nous attirait.

Ce n'était pas de l'ambition, c'était plutôt une évolution logique que nous faisions avec le désir très vif de nous élever, et non de nous enrichir.

C'est pour cette raison que nous acceptâmes la proposition de Paul Ruez qui acquit nos trois établissements moyennant un versement forfaitaire annuel."

OUVRAGES JOUÉS AUX FOLIES BERGÈRE (1901-1907)

  • Chand d'habits
  • Le Docteur Blanc
  • Phryné (Ballet)
  • Le Petit Faust (Ballet)
  • Don Juan (Ballet)
  • Le Ballet des Ailes
  • La Revue des Folies (une chaque année).

ATTRACTIONS PRINCIPALES

  • Les Scheffer
  • Les Kragg's
  • Les Martinetti
  • Les Price
  • La Loïe Fuller
  • Les tableaux vivants (Princesse de Chimay)
  • Little Tich
  • Les Karnos
  • Le Géant Machnow
  • La Pantomime des chiens
  • Les grandes luttes avec `
  • Paul Pons
  • Raoul le Boucher
  • Constant le Beaucairois
  • Pitlasinsky
  • Schackniann
  • Le saut périlleux par une auto :
  • Mauricia de Tierre
  • La Tortojada

AUTEURS DES OUVRAGES

  • P.-L. Flers
  • Rodolphe Berger
  • De Cottens 
  • Louis Ganne
  • Tiarko Richepin   
  • Jean Lorrain
  • Gardel-Hervé     
  • Desormes
  • Paul Franck
  • Gabriel Pierné
  • Séverin

ARTISTES

  • Louise Balthy
  • Émilienne d'Alençon
  • Clémence de Pibrac
  • Otéro
  • Cavalieri
  • Véréna
  • Jane Margyl
  • Loulou Mabel
  • Liane Devriès
  • Cléo de Mérode
  • Marguerite Deval
  • Tariol-Baugé
  • Berthe Chantenay
  • Lise Fleuron
  • Gaby Boissy
  • Yahne d'Argent
  • Pomponette
  • Lucette de Verly
  • Thérèse Cernay
  • Paule Delys
  • Alice Bonheur
  • Arlette Dorgère
  • Paulette Delbay
  • Marguerite Dufay
  • Mado Minty
  • Jeanne Marville
  • Anna Held
  • Charlotte Martens
  • Eugénie Buffet
  • Eugénie Faugère
  • Hélène Baxome
  • Zizi Papillon
  • Trialette
  • Merville
  • Odette Valéry
  • Ritta Porchet
  • Miss Campton
  • Elsa Mendès
  • Brucci
  • Bréville
  • Lucie Nanon
  • La Belle Chavita
  • Juanita de Frézia
  • La Princesse de Chimay
  • Jeanne Thylda
  • De Tierre
  • Napierskowska
  • Deleka
  • Jane Yvon
  • Angèle Deligner
  • Fragson
  • Gabin
  • Regnard
  • Louis Maurel
  • Morton
  • Dante
  • Monteux
  • Sinoël
  • Galipaux
  • Prince

Note : Le texte qui précède est tiré de "Souvenirs des Frères Isola - Cinquante ans de vie parisienne recueillis par Pierre Andrieu" et ont été publiés chez Flammarion en 1945. - Les textes de ces souvenirs peuvent encore faire l'objet de droits d'auteurs.

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