Théodore Botrel


PAR LÉON DE BERCY


Léon de Bercy : Montmartre et ses chansons - Paris H. Daragon - 1902.

Taille moyenne, démarche élégante, physionomie ouverte et souriante, l'œil vif et franc, le nez busqué légèrement; la voix douce, sans grand éclat, mais claire et d'un timbre agréable; tel est le "barde breton" Théodore Botrel, né à Dinan (Côtes-du-Nord), en 1870, d'une famille qu'avaient ruinée des spéculations malheureuses et qui ne put que l'envoyer à l'école primaire. C'est dire qu'il est fils de ses œuvres.

Après avoir accompli son service militaire à Rennes, dans un régiment de ligne, il entra comme employé à la Compagnie des chemins de fer Paris-Lyon-Méditerranée. Il fit ses débuts comme chansonnier, en 1895, au Chien-Noir, et n'abandonna son emploi que lorsqu'il eut acquis la certitude de pouvoir vivre de sa plume. Il a l'amour de son pays natal; et il l'exalte dans ses chansons, qui célèbrent presque exclusivement la Bretagne, la mer et les Bretons. Chacun connaît "La Paimpolaise", qui a fait le tour du monde, "Les Terr'-Neuvas", "Noël à bord", "Dors, mon Gars", "La Vilaine", "La Jalouse", "Mon Pen-Bas", "Le Vœu à Saint-Yves", "Les Gâs de Morlaix", "La Voix des Cloches", "La Complainte du Roi d'Ys", "Les Gars de Saint-Malo".

Il a déjà plusieurs volumes ou albums en librairie. Les Chansons de chez nous [1 vol. chez Ondet, éditeur], qui en sont à leur trentième mille, ont été couronnées, en 1899, par l'Académie française, qui décerna à leur auteur le prix Montyon, alors que deux ans auparavant elle avait refusé le legs Montariol que, par testament, le donateur la chargeait de consacrer à la constitution d'un prix à accorder au chansonnier le plus méritant. La docte assemblée expliqua son refus en déclarant que la chanson est un art trop inférieur. Ô sainte logique!

Voici la préface du livre couronné :

CHEZ NOUS

Chez nous, le "chez nous" de là-bas,
C'est Toi, cher petit coin de terre,
Qui part d'Ille-et-Vilaine et vas
Finir avec le Finistère,

C'est Toi, l'aïeule aux grands yeux doux
Des Celtes aux larges épaules,
Au cœur fort, aux longs cheveux roux,
Premiers fils des premières Gaules,

C'est Toi, la terre du granit
Et de l'immense et morne Lande,
Pieuse Armor au sol bénit
Par les tends saints venus d'Irlande;

Où l'on rencontre à chaque pas
Des menhirs près des croix de pierre,
Ou le ciel est si bas, si bas...
Qu'on y voit monter sa prière!...

Et c'est pour tes fils que j'écris:
Pour tes filles rudes et belles,
Pour tes gâs, rêveurs aux yeux gris,
J'ai rimé ces chansons nouvelles;

Pour eux, les matelots hardis,
Qui les chanteront à la lune
En songeant à ceux du pays
Le soir, au bout de la grand'hune;

Pour les douaniers qui, la nuit,
Durant leur garde monotone
Afin de charmer leur ennui
Les diront au grand vent d'automne;

Pour les tricotteuses de bas,
De même que pour les fîleuses
Qui, pour bercer leurs petits gâs,
Leur fredonneront mes berceuses;

Pour le laboureur dans son champ
Qui, rêvant aux moissons superbes,
Les dira de l'aube au couchant
Pour rythmer la coupe des gerbes!...

Elles sont aussi pour tous ceux
Sur qui l'air des grand' villes pèse
Et qui, les murmurant chez eux,
Croiront respirer plus à l'aise...

Mais à ceux qui, sévèrement,
Jugeront ma "Littérature"
Je dirai que chez moi vraiment
L'esprit n'eut guère de culture ;

Que chez le pauvre, il faut pouvoir
De bonne heure aider père et mère,
Et que, dès lors, tout mon savoir
Me vient de l'école primaire ;

Et qu'enfin, les gâs de "chez nous"
Tel qu'il est, trouvent bon leur chantre:
Pour sonner dans nos binious
Suffit d'avoir du cœur au ventre !

Théodore Botrel publia ensuite Chansons de Jacques-la-Terre et Chansons de Jean-la-Vigne, illustrées par Steinlen ; puis Chansons pour Lison, poèmes d'amour rustique illustrés par Lucien Métivet et mis en musique par Désiré Dihau; Chansons de la Fleur-de-Lys, avec une préface de Georges d'Esparbès et des lithographies hors texte de E.-H. Vincent, qui signa antérieurement les dessins des Chansons de chez nous ; Contes du Lit-Clos, légendes et récits en vers, illustrés par D.-O. Widkopf, et suivis de Chansons à dire, avec dix dessins d'Abel Truchet ; Coups de Clairon, une série de chants de guerre. Ces différents ouvrages ont été édités par Georges Ondet. Il a en préparation chez Gallet un nouveau volume qui réunira sous ce titre : Les Chansons de Jean-qui-Chante, trois séries déjà parues séparément : Chansons de Jean-le-Rêveur, Chansons de Jean-le-Marin et Chansons de Jean-le-Terrien, qui ont toutes été mises en musique par André Colomb. Il travaille également avec André actuellement à une série nouvelle : Chansons humaines, également avec André Colomb. Je prends au hasard parmi les plus récentes :

LA VEUVE

Mon homme est mort à Terre-Neuve
Voici déjà plus de sept ans.
Déjà sept ans que je suis veuve,
Moi qui n'ai pas trente printemps !

Tombant dru comme fait la pluie,
Mes pleurs ont noyé mes amours...
Mais à la longue l'on oublie :
On ne peut pas pleurer toujours.

Le brigadier de la douane
Depuis longtemps m'aime en secret :
Si j'épousais le bel Antoine,
Qu'est-ce que le pays dirait ?

Les vieilles filles du village
Me verraient, d'un œil dépité.
Goûter deux fois au mariage
Dont elles n'ont jamais goûté !

Je sais fort; bien qu'au clair de lune,
— Si je prends un nouveau mari, —
Les bonnes gens de la commune
Me feront un charivari :

Bon! préparez vos casseroles,
Trépieds, pincettes et chaudrons;
Plus nous serons de fous, de folles,
Plus nous rirons et chanterons !

Criez et cognez sur ma porte,
J'épouserai, dès la Saint-Jean,
Le beau douanier qui m'apporte
Son cœur et ses galons d'argent ;

Oui, ma foi! j'accepte ses offres,
Narguant les jaloux assemblés
Qui voudraient qu'on brûle les coffres
Quand on en a perdu les clés.

Enfin, il vient de faire paraître chez Ondet un ravissant album illustré comprenant quinze chansons d'enfants : Les Chansons des Petits Bretons.

En fait de théâtre, Botrel a écrit une douzaine de petites comédies de salon dont quelques-unes furent représentées à la Bodinière et au Cercle Funambulesque.

Le barde breton a chanté au Tréteau-de-Tabarin, aux Quat'-z-Arts, au Pa-cha-Noir, à la Guinguette-Fleurie et aux Noctambules, partout avec un égal succès. Il a aujourd'hui définitivement abandonné Montmartre et Paris, et habite en Bretagne. Il y est adoré des malheureux, dont il est la providence. Sa plus grande joie est de soulager ceux qui souffrent et il sait être mieux que charitable : il n'humilie pas et le sourire naît avec l'aide qu'il apporte.

Néanmoins, il continue à chanter dans des tournées qu'il organise lui-même et où l'accompagnent Mme Botrel, qui interprète avec grâce certaines chansons de son mari, André Colomb, qui est devenu son compositeur et accompagnateur attitré, et quelquefois un baryton qui est chargé des chansons d'une trop grande importance mélodique. La troupe ainsi formée se fait entendre dans les cercles aristocratiques, dans les châteaux, et aussi dans les salles de spectacle.

Au moment où se jugea le "complot" Déroulède Buffet-Guérin, Théodore Botrel faillit être compris au nombre des conjurés et poursuivi.

Songez donc ! on avait découvert qu'il avait été en correspondance avec le duc d'Orléans, chez qui il était allé, vers la fin de 1898, en compagnie de Charles de Sivry, chanter ses chansons bretonnes. Il ne fut cité que comme témoin. Qu'eût-ce été si l'on avait su que le prétendant lui avait remis en souvenir de sa visite un écrin contenant... une croix de chevalier de Saint-Louis avec ruban ? Peut-être aurait-il aussi été banni... Quelle douce et belle chose que la politique !

On a reproché à Botrel quelques termes impropres ou faiblards. J'ai dit qu'il n'était jamais allé qu'à l'école primaire ; tout ce qu'il a acquis qu'on n'y enseigne pas est le résultat de son travail personnel, et je considère que ce qu'il a produit en tant que chansonnier est, comme valeur, bien au-dessus de la moyenne; certaines pièces que je pourrais citer sont impeccables et l'ensemble, en tout cas, prouve le versificateur méticuleux, le penseur et – je dirai plus – le poète.


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