Jules Jouy

Théodore Louis Jules Jouy, dit "la chanson faite homme".

Chansonnier, écrivain, journaliste, peintre et parolier, il est né le 27 avril 1855 et est mort à Paris le 17 mars 1897.

Il débute en écrivant des articles dans différents journaux (surtout au cours de la période dite du boulangisme), devient membre des Hydropathes [*], passe au Chat Noir, dirige un certain temps, le cabaret des Décadents tout en continuant d'écrire et d'écrire... Plus de 3 000 chansons, des dizaines de revues, des pièces d'ombre, des articles de journaux, etc., etc.

Il sombra relativement très vite dans la folie non sans avoir touché à presque tous les styles : chansons de café-concert, chansons sociales, chansons patriotiques, chansons anarchistes, chansons comiques y compris des romances et même des comptines pour enfant.

Publiées dans divers recueils depuis longtemps oubliés à cause, entre autres, de leurs références à la politique ou à la petite histoire de l'époque, ces chansons mériteraient une relecture ne serait-ce que pour le mordant et l'humour qui s'en dégagent. Ex. :

Gogos, filous et déclassés,
Rangez-vous autour de ma poire,
Par les ch'mins qu'Badingue
[*] a tracés,
Allons prendre d'assaut l'histoire
Parjur's, mensong's, et cœtera,
Pour arriver rien ne m'arrêt'ra
Et s'il faut que l'sang du peuple coule,
Je ferai tirer sur la foule.

Pour mettre les naïfs dedans,
J'dégot' les arracheurs de dents'
Les marchands de casse et d'rhubarbe :
C'est moi qui suis l'infâme à barbe !

(Air de : "La Femme à barbe")

[*] Badinguet : surnom de Napoléon III

Certaines furent créées par les plus grandes vedettes de l'époque dont : Aristide Bruant, Yvette GuilbertThérésaMercadier, Judic, Fragson, Paulus ...

Beaucoup de classiques : "Derrière l'omnibus" (un des grands succès de Paulus - voir Mémoires, chap. 23), "Un bal chez le ministre", "Le pauvre ouvrier", "La soularde", "Les pierreuses", "Les enfants et les mères"...

Dans le lot, des chansons assez particulières, antisémites, scatologiques ou même carrément anarchiques mais la plupart demeurent inoubliables.


Jules Jouy vu par Léon de Bercy

Texte de Léon de Bercy paru dans Montmartre et ses chansons - Paris H.Daragon - 1902.

Jules Jouy – Le roi des chansonniers ! Comme André Gill, son ami, il mourut fou. Nous leconduisîmes au Père-Lachaise par une belle matinée du printemps de 1897, etXavier Privas prononça sur la tombe ouverte, en quelques mots émus, l'élogefunèbre qui dit le regret unanime de tout ce que Montmartre comptait alors dechansonniers et de poètes. La presse tout entière rendit hommage au talentmerveilleux du défunt, qui s'était fait tout seul, avec un courage et unepersévérance indomptables.

Jouy avaitexactement quarante-deux ans quand il mourut. Il avait débuté au Tintamarre, etlorsque, en 1883, le Cri du Peuple fut rétabli par Jules Vallès, celui-ci lechargea de la chanson "au jour le jour".

"Il y fut incomparable, – je citeSéverine, – d'une ampleur de talentextraordinaire, d'une âme comme neuve, toute vibrante et ingénue.

"Ce sceptique, cet impassible, fit pleurercomme il avait fait rire, et frissonner de pitié les belles madames, et frémirde passion les vilains plébéiens. Tyrtée cocasse, aux jambes en manches deveste, à l'éternel mégot, à l'éternel pépin…

"Louchon comme il l'était, il avait un œil surle Champ de Navets et l'autre sur le champ de bataille."

Il faudraitdix pages de ce livre pour énumérer les succès – dont plusieurs furent destriomphes – que remporta Jules Jouy tant dans la satire et la parodie que dansles chansons tragiques et macabres et que dans la romance. Car ce fécond etgénial chansonnier était aussi heureusement doué pour un genre que pourl'autre. Ses chansons de café-concert, dont plusieurs sont encore actuellementinterprétées, sont, comme ses chansons de journal ou de cabaret, d'une factureimpeccable. Valbel dans Les Chansonnierset les Cabarets artistiques (Dentu, 1895) et Adolphe Brisson dans Un Coin du Parnasse (Fasquelle, 1898)racontent sur Jouy des anecdotes intéressantes.

Après avoirprésidé les goguettes du Chat-Noir et chanté aux soirées quotidiennes duthéâtre de la rue de Laval, Jouy fonda le concert des Décadents et leChien-Noir. Il a laissé en librairie les Chansonsde l'Année, Chansons de Bataille (Flammarion), la Muse à Bébé et la Chanson desJoujoux (Heugel) ; le reste de l'œuvre est dispersé chez les éditeurs demusique de café-concert.

Pour donnerun exemple des rimes de Jules Jouy, je cite ce sonnet peu connu :

COQUELIN CADET

Cheveux gaîment tailléset qu'un coup de vent fouette
Nez en l'air, adorantla nue avec ferveur ;
Oeil naïf, effaré,comiquement rêveur,
Qui semble suivre, auciel, le vol d'une alouette,

Saluez, bons bourgeois; c'est l'ami Pirouette :
Vif croquis d'untalent de fantasque saveur ;
Eau-forte d'un jetlarge, osé, dont le graveur
Sur le convenu platculbute et pirouette.

Qu'il cisèle l'esprit,geigne le Hareng saur,
Vive sa gaîté francheau juvénile essor !
Hilare comme un Fou,grave comme un problème,

Hanlon ganté de frais,ô clown en habit noir !
J'aime le rire anglaispeint sur ta face, blême
Comme une lune ovaleau faite d'un manoir.

Jouy a fait représenter au Chat-Noir le Rêve de Zola,avec dessins de Dépaquit, et plusieurs revues à l'Eldorado et à la Scala.


Références (livre, disque, etc.)

Le site de Patrick Biau

(cliquer sur la vignette)


[*] Voir la note dans la mini-biographie d'Émile Goudeau.