Armand Baldy

Libert


Le roi de la scie.

Pendant presque vingt-cinq ans, de 1870 jusqu'au milieu des années quatre-vingt-dix, il n'y avait à Paris qu'un chanteur pouvant faire apprendre par cœur, en une seule fois, et à toute une salle, le refrain d'une chanson idiote et ce chanteur, c'était Libert, né Xavier Marie Alphonse Libermann, le 17 mars 1840 à Paris.

Issu d'une famille de juifs convertis (son grand-père était rabbin), il fut le neveu du Vénérable François Libermann, supérieur général de la Congrégation du Saint-Esprit.

Décédé le 15 novembre 1896 à Paris, les circonstances de sa mort, telles que rapportées par la presse, sont assez curieuses. Voici par exemple ce qu'en dit Le Monde Artiste :
"En sortant de son théâtre, voici environ huit jours, il fut heurté par un chien et tomba si malheureusement qu'il se cassa la jambe. On essaya un reboutage qui ne réussit pas. L'opération fut reprise, avec succès, croit-on, à condition que le malade ne prit pas de nourriture. Malheureusement, Libert mangea et mourut étouffé."

Habit à carreaux, godasses, chapeau melon, il se présentait sur scène et, en quelques minutes, la salle reprenait avec lui les refrains d'absurdes chansons aux rythmes parfois entraînants mais pas toujours : ce qui comptait, c'était qu'ils soient facile à retenir :

Voyez ce beau garçon-là
C'est l'amant d'A
C'est l'amant d'A
Voyez ce beau garçon-là
C'est l'amant d'Amanda ...

(Paroles : Émile Carré, Musique : Victor Robillard - 1876)

 

Ou encore :

Je suis aimé pour moi-même
J'l'dis sans embarras
Dam, vous savez quand on aime
C'est pas comm' quand on n'aime pas.

(Paroles : Villemer et Delormel -  Musique : Victor Robillard - 1881)

Sans compter les onomatopées :

Pst ! Pst ! Pst !
Et pourtant
Pst ! Pst ! Pst !
Je suis tout
Pst ! Pst ! Pst !

(Paroles de Lam, Musique de Bard - c. 1885)

 

Le tout généralement entrecoupé de monologues (rimés, s'il vous plaît !) tout aussi inspirants et dont on voyait venir la fin dès les premiers vers.

               


Le genre a plu énormément

car Libert a triomphé sur toutes les scènes.

Affiches en provenance des sites Gallica et Les Silos (Merci Claire Simon-Boidot)


Son "genre" ? On disait, à l'époque, "gommeux", un genre qui, selon Paulus - Mémoires, chap. 15 - fut inventé par un certain Armand Ben (décédé en 1882) qui chantait, au Pavillon de l'Horloge (Champs Élysées), une scie intitulée "Je cherche Lodoïska" :

Ah ! Je cherch' Lodoïska, et l'numéro trente
Du boul'vard Magenta
J'suis dans un état depuis huit heur's cinquante
Je cherch' Lodoïska

(Paroles d'Armand Ben et René d'Herville, musique de Tac Coen)

Paulus, Mémoires, chap. 20 :

"Pauvre Libert enlevé trop tôt à l'affection de tous ! Il avait commencé d'excellentes études, ses parents rêvant pour lui de devenir le défenseur de la veuve et de l'orphelin, - ce qui donne la gloire, - et des financiers véreux, - ce qui donne l'argent. Mais il préférait à l'étude du droit celle du répertoire dramatique et, à dix-huit ans, il débutait dans la tragédie. M. Larochelle, directeur de théâtres de banlieue, l'admettait à s'essayer dans les confidents. La toge et le cothurne n'allaient pas à sa nature ; il les lâcha pour chanter de l'Offenbach et s'en fut en Égypte, dans une tournée de Mlle Desclauzas. Puis, trouvant sa voie définitive, il entrait au Concert et chantait les gommeux dont il a réellement créé le genre, tant il a mis, gaspillé de talent dans les idioties que l'on sait. 

Une voix chaude, vibrante, un masque très comique, une originalité d'allure particulière, lui ont permis de faire accepter et applaudir ses types-fantoches. Bon comédien, il eut pu réussir au théâtre d'où lui vinrent maintes propositions ; mais il s'était rivé le faux-col du gommeux au cou et il n'avait plus la force de l'en arracher. 

Ce souvenir du créateur de "Popaul", de "Canada", de cent autres inepties qu'il parvenait à rendre amusantes, est resté chez tous ceux qui l'ont connu ; mais la scie qui l'y a le plus ancré, ce souvenir, c'est l'Amant d'Amanda

L'auteur de cette machinette, Émile Carré, bon chansonnier, poète à ses heures, a été martyrisé toute sa vie pour son œuvre ! Ce qu'il aurait donné pour ne l'avoir jamais commise ! Il a eu beau, depuis, s'exercer à faire des chansons, parfaites comme fond et comme forme, troussées avec ferveur, pour bien prouver qu'il savait, il est toujours resté, pour le public et les confrères blagueurs, l'auteur de "L'amant d'Amanda" !

De son vivant, il n'eut à peu près aucun rival sauf, peut-être Henriette Bépoix, une "gommeuse" (qui devint tout autre chose) à peu près aussi à l'aise que lui dans le domaine de la scie.

Le style disparut presque en même temps qu'il quitta la scène, vers 1892-1893, poursuivi quelque temps par Armand Baldy, et que pour être remplacé par un autre encore plus idiot mais génial : celui de Dranem.

Libert est décédé en 1896.

Aucun enregistrement connu.


Petits formats

Source : Les auteurs - Jean-François Petit - Jacques Perroud

(On notera qu'en prenant de l'âge, Libert, peu à peu, remplaça son costume à carreaux par la redingote et le monocle.)