Sulbac

En jetant un coup d'œil sur les programmes des cafés-concerts de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, on retrouve inévitablement des centaines et des centaines de petits artistes dont l'histoire n'a retenu, parfois, que le nom au bas d'une affiche, quelques chansons dont on ne retrace plus les petits formats et qui, de saisons en saisons remplissaient les programmes où les Paulus, Yvette Guilbert, Dranem, Polin ou Mayol prenaient toute la place. Certains, comme ce Sulbac, eurent l'honneur d'avoir des chansons écrites pour eux, des petits formats où leurs noms étaient inscrits à titre de créateurs et parfois même une affiche annonçant leur présence à l'Eldorado, à la Scala ou aux Ambassadeurs.

Sulbac fait partie de la catégorie qui se situe entre les inconnus et les grandes vedettes. - Sa renommée, car il fut fort apprécié en son temps, est venue du fait qu'il a su créer un genre, celui du paysan naïf mais plein de bon sens qui, en blouse, avec un panier sous le bras, ou parfois endimanché, arrivait à faire rire des salles entières avec des scies qu'il monologuait plutôt qu'il les chantait, scies entre les couplets et le refrain desquelles il intercalait des remarques de son cru, remarques qu'il adaptait à son auditoire du moment.

Sulbac en 1903

En passant squar' Montholon
La digue digue, la digue don,
J'rencontre un joli tendron :
J'offr' de suite à cett' sirène,
La digue dondaine,
De prendre un' soup' sans façon
À l'oignon,
À l'oignon...

(Jules Jouy et Ernest Gerny)

L'autre jour me dit Clara
E.I.A.
Maman me défend d'parler
A.I.E.
Aux homm's mais elle m'a permis
A.E.I.
de leur répondre illico
E.I.O.
Et pour garder ma vertue
A.E.I.O.U.

(L. Marcel, René Esse et Albert Petit)

Ses enregistrements sont peu nombreux, presque introuvables et quand on en retrouve un, on se demande à quoi pouvait tenir son comique qui nous paraît aujourd'hui complètement dépassé et dont il faudrait sa présence, sans doute, pour à peine nous faire sourire.

Une grosse tête, un large sourire permanent et, d'après les rares photos ou affiches qui nous sont parvenues, une attitude en scène qui devait, à la Devos, faire rire dès son entrée. - Les scies qu'il débitait par la suite était sans importance sauf peut-être une : "Voulez-vous des z'homards ?" (Frédéric Muffat et Desmarets - Musique d'Émile Spencer)


Dans ses mémoires, Paulus parle de Sulbac en ces termes :

"Il est hilarant dans les larbins et les paysans que son air de godiche ou futé rend à merveille. Il ajoute fort souvent au texte des auteurs qui ne s'en plaignent pas, car ce gavroche roublard est coutumier en trouvailles heureuses. Bon comédien avec ça. Créateur de nombreux succès, de scies populaires dont les principales sont : Le marchande de robinets, Je suis gobé par la patronne, Le bureau de placement, Toto Carabo et cette La digue digue don, que tout le monde a chantée et que lui a fait Jules Jouy en collaboration avec Gerny, un autre bon chansonnier, plein d'humour et d'imagination."

(Chapitre XXV)

 

Affiches en provenance du site
Les Silos - Merci Claire Simon-Boidot















Voir également
Chansons illustrées - Galerie de portraits



Biographie

Sa vie s'est déroulée, semble-t-il selon son personnage : il est né, Alfred Sulzbach,le 23 mai 1860, à Paris et y est décédé en 1927. Fils de commerçants, il le fut peu de temps car, en 1877, déjà, on note son passage dans des beuglants et des  cafés-concerts de quartier pour le voir apparaître tout à coup au programme des Ambassadeurs en 1878 mais, selon l'affiche qui nous en est restée (voir ci-contre, en haut), dans un tout autre genre que celui qui allait le faire passer à la postérité. De là, il fait la tournée :  il est en demi-vedette à l'Eldorado et à la Scala en 1882 et de salles en salles jusqu'en 1905 (la plupart des petits formats à son nom datent de 1885-1888) mais dès 1890, il s'est déjà tourné vers l'opérette et la revue (Théâtre de la Porte Saint-Martin en 1891) où l'on a toujours de besoins de grosses têtes joufflues comme la sienne. Il épouse Mathilde Marie Louise Berthier,[*] éditrice de musique, le 18 juin 1898, dont il divorcera en 1910. Parmi ses témoins de mariage, Théodore Bruet. [**]

En 1914, il a alors 54 ans, il quitte la scène non sans avoir gravé quelques disques chez Odéon, entre 1902 et 1905. [***]

[*] Voir au chapitre 24 des Mémoires de Paulus
[**] Merci Claire Simon-Boidot pour ces renseignements
[***] À noter 11 autres titres dits du répertoire Sulbac chez Pathé, en 1901...   


Enregistrements

À toutes fins utiles, introuvables.

Chez Odéon, enregistrés en 1902, nous avons retrouvés les 12 titres suivants :

Numéro    Titre (auteur/compositeur)

X 33923     "Le jeune homme de Sceaux" (Lucien Del / Pourny)
X 33924     "Quand on n'a pas !" (Félix Mortreuil / Paul Briollet)
X 33930     "Les prénoms" (Gaston Maquis)
X 33931     "Savez-vous pourquoi ?" (Gerny)
X 33958     "Lettre incohérente" - Monologue (Gramet, Chicot)
X 33959     "Pour elle et pour lui" (Pelletier)
X 33960     "La fille de not' Bailli" ( Lucien Delormel)
X 33970     "Les amours de Bridouille" (Lucien Del / Eugêne Poncin)
X 33986     "Les Ephémérides" - Monologue (Gerny, Paul Briollet)
X 33988     "Pas beaucoup d'argent" - Chansonnette (Favrard / Eloi Ouvrard)
X 33991     "La Morue" (Louis Byrec / Félix Mortreuil)
X 36077     "Ayez pitié d'elle" ( Lucien Delormel)

L'Anthologie de la Chanson française, volume 1900-1920, EPM 1989692 (2002) a inséré dans sa section Les chansons de diseurs et d'auteurs (sic) un titre, sans doute le X 33991 mentionné ci-dessus : "La morue" entre... "Le fil cassé" interprété par Théodore Botrel et "La machtagouine" interprété par Bravo...

On est prié de ne pas se déplacer.


Une anecdote version Léon Garnier

Plébins avait une affaire d'honneur à vider avec Sulbac, une rencontre au pistolet fut décidée.
Gerny, l'un des spirituels auteurs du "Garde municipal", et Léon Garnier figuraient parmi les témoins.
Sur le terrain, Sulbac emprunta 2 francs à Plébins pour régler une heure de voiture.
Plébins prêta les 2 balles, mais se ravisant, lui dit aussitôt :
- Au fait, je ne veux rien te prêter, rends-moi mes 2 francs.
Sulbac lui rendit ses 2 francs.
Les témoins déclarèrent l'honneur satisfait : deux balles avaient été échangées sans résultat.

Paru dans Les Chansons Illustrées, n° 89 page 15.


Quelques petits formats