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Dessin de Sternberg





Pierre Doriaan


ien malin qui pourrait dresser la biographie détaillée de cet artiste énigmatique. Nous ne savons ni où il est né, ni où il repose. La critique voyait pourtant en lui, dans les années 30, l'un des renovateurs de la chanson française, dans le courant Gilles et Julien, et Marianne Oswald.

Voyons, ce que Dick Carter écrivit dans Le Nouvelliste du 28.02.35 :


"Sur le grand rideau du fond de scène, Pierre Doriaan s'avance, le torse revêtu d'une simple blouse noire dont l'encolure lui monte au menton. Son visage osseux, expressif, sous l'arcade sourcillière proéminente, s'anime d'une vie intense. Doué d'une extraor-dinaire mobilité d'expression et d'une grande richesse d'intonations, il marque une date dans l'expression de la chanson."

Peu après, le jeune journaliste Jean Nocher, futur auteur des "Pamphlets atomiques" ne cache pas son enthousiasme dans La Chanson (n°172 du 29.06.35) :


" Avec trois projecteurs, un piano et un pick-up il crée à volonté l'humour ou l'épopée, le drame ou la fantaisie, le désespoir ou la joie en leur donnant une puissance pour ainsi dire collective...Il y a là une réussite extraordinaire qu'aucun chanteur n'a encore atteinte... Malheureusement on ne le produit qu'en des festivals trop rares..."

Mais qui était donc ce "Troubadour du XX° siècle'', créateur de la "chanson théâtralisée" et du "cinéma sans projection" ? Dans Les Ondes des 24.08.41 et 28.06.42, on trouve quelques indices. Le chanteur, qui habite alors à Montmartre, 9 rue des Saules, confie :
"Vingt fois je me suis fait une situation à l'étranger et vingt fois je suis revenu à Paris..." Sportif, il affirme :
" La chanson doit être une peinture honnête et propre des moeurs du temps... J'entends chanter le siècle, ses mille et un aspects, son humanité profonde...On s'accorde à reconnaitre que je "joue" mes chansons, que je suis un acteur de la chanson..."

Son répertoire comporte alors beaucoup de compositions de Jean Tranchant, Joëguy et de Pierlas, ainsi que des poèmes. Issu d'une famille riche qu'il abandonna très jeune pour courir le monde, il exerça tous les métiers: Bûcheron dans la baie d'Hudson, portier de cinéma à Montréal, placier en abonnements de revues illustrées à New-York. On ne peut que s'étonner de la confiance que manifestera Pathé, dès 1933 et pendant dix ans, à cet artiste totalement inconnu chez nous. Le catalogue 1943 le présente ainsi :


"Ce curieux artiste...s'est fait un répertoire très personnel de chansons généreuses, d'un accent viril et sain...en usant de toutes les ressources d'une voix aussi prenante dans les demi-teintes que puissante dans ses élans d'enthousiasme et de foi..."

Nous ignorons ce que furent ses activités avant 1935. On le voit à la Mutualité le 8 mai 1935 et au Festival du Chant International en juin 1935. Avec une certaine ingénuité rétrospective, il déclarera s'être présenté, en juillet 1940, à Radio-Paris qui lui confiera une émission de
15 mn chaque samedi, jusqu'en 1942.

Accompagné au piano par Marguerite Chastel, Nelly Andier puis Jean Voirin, il interprétera dans plus de cent émissions de nombreux titres, non enregistrés : "Ballade du pêcheur de lune", "Sous le ciel de France", "Rénovation" (musique de Marceau),"Les confidences du pendu", "Marché aux puces", "C'est l'histoire de Jésus" (Asso/ Monnot), "Vingt ans" (poème de René-Paul Groffe), "L'apôtre" (Roméo Carlès), "La farandole du passé" etc...

Ses fréquentes apparitions au cabaret : Mégève (novembre 1941), Champo (juin 1942), Gypsy's (juillet 1942), Badinage (janvier 1943) débouchent sur la scène de l'A.B.C. le 17.09.43. (avec Andrex) A la Libération, il écope d'un an d'interdiction à compter du 15.11.45 partageant cette lourde sanction avec Jean Tranchant. Après cette date, on n'entend plus jamais parler de lui.

Le créateur de la Chanson théâtralisée

L'idéal de Pierre Doriaan est dans la vérité elle-même. Il lui donne pour assises non seulement la voix et la diction, mais encore et sur-tout l'interprétation. Il fait ainsi de chaque chanson un tableau complet d'où émane la vie et son succédané, l'émotion. Dans "La Ballade du Cordonnier", Pierre Doriaan fait ressortir toutes les beautés de ce petit chef-d'œuvre du genre : il dit avec beaucoup d'humour la lamentable histoire de ce cordonnier que l'on croyait riche et qui mourut par un soir d'orage sans laisser un sou ; il rend merveilleusement toutes les nuances du refrain, toujours le même, tantôt gémi par le vent, comme une menace, tantôt tremblé par le cordonnier, tantôt chanté victorieusement par les aspirants héritiers, tantôt enfin, transformé par les oiseaux moqueurs, en un long éclat de rire.
"La Ballade du Cordonnier", une chanson de Jean Tranchant. Pierre Doriaan est accompagné au piano par Doliva Sobotnizkaya. Un disque Pathé n° X.94.448 - 31 Novembre 1933. Audible sur la chaine lysgauty1 de notre ami David Silvestre, ici :



Discographie

De novembre 1933 à octobre 1942, Pierre Doriaan grave 12 disques chez Pathé, que leur faible tirage rend pratiquement introuvables aujourd'hui.
Souvent accompagné par Pierre Chagnon, il interprète des compositions de Jean Tranchant:"Appel" (X 94448) et "Le routier" (PA 32). de Joêguy :"Le Noël des clochards" (PA 2133), de Jean Vilmot : "Les gars de la chaufferie" (X 94451) et "Les sous-mariniers" (PA 32), d'A. de Pierlas: "Je voudrais être un grand seigneur" (PA 2133).



A écouter

"Le petit bistro du Faubourg" - Paroles de René Rouzaud & Pierre Doriaan et musique de Maurice Tezé & H. Rawson - Disque Pathé n° PA2095 - 1942