CHAPITRES
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Note de l'éditeur

Bouquets d'hommage


[*] Curieusement, ces Mémoires n'ont pas de chapitre 10.
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Eugenie Buffet


Chapitre 13


Devant l'énorme succès obtenu par nos concerts, un comité se forma pour procurer à notre œuvre les moyens de demeurer viable et pour obtenir que les pouvoirs publics, en s'y intéressant, leur donnassent un caractère officiel. Les premiers membres de ce comité furent : Albert Sarraut, Georges Cain, Lucien Sauphar, aujourd'hui maire du IXe, Victor Dupré, Gustave Charpentier, Pedro Gailhard, Maurice Donnay, Eugène Étienne, Le Général Marchand, le Général Duchesne, Pierre Guesde, Millerand, Gaston Doumergue, Dalimier, Alfred Capus, Couyba, etc...

L'œuvre de la chanson aux blessés était formée. Nous recevions dix francs par jour pour nos déplacements et nous pouvions enfin, grâce aux subsides que nous accordait le gouvernement, distribuer autant de chansons que nous avions de soldats. Comment raconter ces séances mémorables dans nos hôpitaux et nos formations sanitaires, comment dire la joie délirante, l'enthousiasme riant et pleurant de nos chers soldats, l'accueil que nous recevions d'eux, quand nous arrivions au milieu de ces salles surchauffées sentant la fièvre et la pharmacie, où tant de blessés alignés se morfondaient, geignaient, jusqu'au moment où nous leur apportions nos refrains, nos chansons si impatiemment attendus. Notre succès était si grand que le public tentait obstinément de se mêler à nos auditeurs habituels, aux pauvres poilus pour lesquels nous chantions uniquement. On toléra alors quelques privilégiés, choisis parmi les plus charitables d'entre ceux qui s'intéressaient à notre effort ; et encore cette faveur d'assister à nos représentations ne leur était-elle accordée que parce qu'ils voulaient bien consentir à nous aider dans la distribution de ces chansons que nos poilus aimaient tant, et dont on leur faisait une large aumône, en même temps que des paquets de tabac et des bonnes pipes de terre ou de bois achetés spécialement pour eux. Parmi les plus empressés à nous prêter assistance, je dois citer, en premier lieu, Mme Waldeck-Rousseau. Elle nous apportait son réconfort, sa bonne humeur, à chacune de nos séances ; elle y arrivait les mains pleines de cadeaux et le cœur plein d'amour. Avec elle, apparaissaient : Mme Jégou-Cadart, Mme de Montagnac, Mme Alfred Heidelbach, Solange Massicault, M. Dufayel, et ces inlassables bienfaiteurs de l'humanité, ce couple extraordinaire que je révère et que j'adore : M. et Mme Edward Tuck.

Les randonnées continuaient dans toute la zone des armées, sur le front des pauvres vieilles villes provinciales incendiées par la guerre, dévastées par l'ouragan. Nous chantions n'importe où, n'importe comment, dans l'aigre bise des cantonnements, entre les planches vermoulues, sous des tentes, dans la tempête tragique, dans la boue et dans le sang. De temps à autre, rappelés en hâte dans les formations de l'arrière où nous réclamaient ceux que nous y avions laissés, nous revenions vers Paris et ses environs, au Grand Palais, à l'Hôpital Broca avec Pozzi, rue de Trévise, où mon ami Jacques de Pourtalès avait converti son hôtel en hôpital, chez M. et Mme Edward Tuck, dans la merveilleuse ambulance organisée par eux à Rueil, chez Mme Geoffray, quai de la Rapée, chez Mme Achille Fould près de Bar-le-Duc, en son château de Jean d'Heurs, transformé en une énorme formation sanitaire, au foyer du soldat de la marquise de Montebello, rue Jouffroy, chez Mme Laurent Barrault à Dinard, chez Mme Génin qui dirigeait l'hôpital des Peupliers, l'un des plus importants de la zone parisienne, à l'hôtel Astoria, devenu, sous la direction de M. et Mme Daniel de Poliakoff, un luxueux hôpital dès le début des hostilités, chez la Baronne Édouard de Rothschild qui avait abandonné la majeure partie de son hôtel à nos héros. Puis nous suivions Georges Cain, à Rouen, au Havre et à Bordeaux, où il faisait une série de conférences toutes pleines de patriotisme, que nous illustrions de chansons. Heures splendides, heures admirables ! Nous cachions notre douleur et nos larmes pour ne laisser apparaître que notre seul courage, notre espoir de vaincre et notre volonté de lutter contre la souffrance. La souffrance ! elle était là, étalée sous nos yeux, misérable, glorieuse, immense, elle apparaissait dans ces chairs en lambeaux, dans ces faces livides frappées déjà par la pâleur de la mort, dans ces corps suppliciés, dans ces pauvres bras qui se tendaient vers nous !

Il nous arrivait tout de même de tressaillir devant tous ces martyrs, ces demi-cadavres alignés, côte à côte, sur des civières, nous regardant de toute l'attention désespérée de leurs yeux vitreux... mais si grande que fût notre révolte contre la guerre, si cuisante que fut la frayeur qui nous serrait la poitrine, nous parvenions à chanter. Et non seulement nous chantions, mais nous réussissions presque à faire chanter ces moribonds ! Alcools brûlants et prodigieux coulés dans leur âme, glissés dans leur chair, nos chants soulevaient ces têtes lourdes déjà du dernier sommeil, ranimaient ces corps éteints, éveillaient un sourire dans l'ombre de ces joues pâlies ! leurs lèvres essayaient de remuer, tandis que, dans leurs mains glacées, frissonnaient imperceptiblement les feuillets de la chanson que nous leur avions apportée. Nous leur avions redonné le goût de vivre. Et nous partions contents : nous étions payés de notre peine !?

***

En avril 1915, il m'arriva une belle chose. Les poilus, au Grand Palais, décidèrent de me nommer leur caporale. Un d'entre eux détacha le galon rouge de sa veste et vint l'accrocher sur ma manche ? Ce jour-là, j'ai failli mourir de bonheur !

Robert Kemp, le brillant critique dramatique de La Liberté a rappelé cet épisode en des termes si émouvants que je ne résiste pas à la joie de les rappeler ici :

"Le diplôme de ce haut grade lui fut délivré, orné au recto d'un beau dessin bleu, blanc, rouge, et plusieurs centaines de signatures au verso. Signatures pittoresques : " A... de la main gauche ; P... joyeux, Rosita et sa famille."

La caporale Nini a versé un pleur. Puis elle s'est mise à chanter beaucoup plus fort, pour qu'on ne s'en aperçoive pas. Depuis lors, elle a passé sergente, et maréchale des Logis parce que la cavalerie la réclamait. Dans deux mois, elle sera générale, et ses sardines d'argent deviendront des étoiles d'or. Mais elle se fera toujours appeler Caporale. Il y a cabot et cabot. Elle a choisi le bon. Que leur chante-t-on, aux poilus ? Des choses simples dont ils reprennent le refrain en chœur. La Chasse aux loups, du bon musicien aveugle René de Buxeuil ; ou sa berceuse
enfantine :

Ferme tes jolis yeux

"Piano, mes enfants, et ceux qui ont répété seulement" prévient Eugénie. Les poilus se
modèrent ; c'est un grondement lointain :...

Ferme tes jolis yeux
Car les heures sont brèves
Au pays merveilleux
Au beau pays du rêve

L'air est facile. Les gars s'enhardissent :?

Ferme tes jolis yeux
Car tout n'est que mensonge

ça y est ! l'orage est déchaîné.

Le bonheur est un songe,
Ferme tes jo...

Point d'orgue. Les murailles frémissent :?

...lis yeux !

Trépignements. Cris d'enthousiasme. Hou-â-â-âh ! L'enfant dort.

La jolie Jeanne Provost est très assidue. Elle leur dit des vers d'amour et de gloire. Ils regardent ses yeux, sa bouche fraîche, son profil délicat ; ils épient la grâce fine de ses gestes, n'est-ce pas mes pauvres gars que c'est joli, que ça sent bon ? et que ça fait du bien et du mal à la fois une belle visiteuse comme celle-là ?

Allons, rompez le charme ; ne songez plus aux choses défendues. Ne pensez plus aux femmes. Voici votre ami de Max. Un ami qui vous est fidèle. Il vous apporte des paquets de cigarettes qu'il lance adroitement. "A moi ! A moi !" en essayant de se dissimuler, car la caporale Nini gronde quand on fait fumer ses poilus avant la fin du concert ! Paquets bleus pour les rudes fumeurs ; sachets d'Orient pour les délicats.

A son tour, il grimpe sur une table, parmi les mies pain et les verres rougis, et lance à pleine voix ? cette voix sourde et puissante qui vous étonne et vous trouble, ? des vers sarcastiques, des vers belliqueux. Svelte, tragique et immense, il insulte aux boches ; Vous, il vous appelle ses héros, ses enfants ; il crie qu'il faut des lauriers pour vos fronts, des lauriers, des lauriers, des lauriers... Ses bras semblent arracher au plafond, aux murailles, les branchages symboliques et les disperser, en un geste infini, sur vos visages émerveillés ! Enfin, épuisé "tout suffocant et blême" comme dit le poète, ployé d'émotion, les cheveux en désordre, le front ruisselant, et le menton perlé d'une sueur héroïque, il s'abat sur l'épaule de la bonne Eugénie, qui le soutient maternellement, et l'évente.

Vous, les poilus, revenus de votre étonnement, vous faites un énorme chahut en l'honneur du grand tragédien. Hou-â-â-â-âh ! Car vous êtes sensibles au grand art... Le tableau a moins de couleur, mais un charme plus intime, dans les petites ambulances où Eugénie Buffet n'a autour d'elle qu'une quarantaine de poilus, et quelques sœurs naïves qui rient, sous leur cornette, des grosses plaisanteries des chansonniers. Elles en ont bien le droit, puisque ces gaudrioles-là, c'est pour la Patrie. Le dévoué Georges Lion, lit des contes de Daudet, qui rappellent aux poilus les coins de paysage qu'ils regrettent, le parfum des plantes familières, la ferme, le moulin, la prairie où cabriolent les chèvres ? la chèvre de M. Séguin ? dont "la barbiche de sous-officier" les fait rire aux armes. Ça vaut mieux que de leur faire chanter, sur l'air A Batignolles, Dans les tranchées :

C'est vraiment le p'tit trou pas cher,
Y a pas à dire, c'est la grande air
Quoiqu' la vue soit un peu bouchée
Dans la tranchée.

Nom d'une pipe, ont-ils l'air de dire, on en revient, nous autres. Si on parlait d'autre chose ? Et Eugénie Buffet leur parle d'autre chose.

Elle écoute leurs confidences. "Dites donc, Nini, on s' crève ici ! J'ai envie de retourner là-bas... vous qui avez des relations, d' l'influence. J'ai pas mon compte de boches". "Rosalie, c'est un peu court, le rata. Pourriez-vous pas changer l'ordinaire ?" "Caporale ? Y a des choses que l'infirmière, j'ose pas y dire. Faites-lui comprendre qu'à mon âge, ça me ferait du bien."

Des choses comme çà, çà ne s'avouerait pas aux autres amies, à Sonia Darbell ou à Germaine Bailac, qui en imposent, mais Eugénie Buffet a tant de rondeur et d'allant ! Elle les gobe. Ils le lui rendent.

Et l'autre jour, un des pauvres aveugles de la rue de Reuilly, en l'entendant entrer, s'écria : "Voilà celle que j'aime ! N'est-ce pas une jolie récompense ? Vive la Caporale Nini !" avec la belle Germaine Revel dont la voix et la beauté les enchantent et Berthe Bovy avec laquelle nous allons chez l'abbé Vantroy, au lycée Hoche à Versailles, et René Rocher-Mutille qui vient encore charmer nos poilus avec son bras en écharpe, nous allons sans arrêt car la guerre continue.

***

Car la guerre continue ! et nous chantons toujours, et nous allons, nous venons, nous repartons, nous revenons. C'est à Lourdes, devant près de trois mille blessés, puis chez Mme Georges Leygues à Villeneuve-sur-Lot, puis à la Cie de P. L. M., rue Saint-Lazare, transformé en hôpital, par M. Georges Goy, à Bordeaux, chez Mme Gounouilhou, à l'institution des sourdes-muettes dont une partie a été convertie en hôpital dirigé par la digne mère Angélique, à Nice, à Marseille, à Lyon, à l'Hôtel-Dieu. Avec mes fidèles camarades, nous chantons les premiers pour l'œuvre des blessés au travail fondée par Édouard Herriot.

Un matin, comme je me rendais à la Mairie de Lyon pour y recevoir les instructions de M. Herriot relatives à notre soirée de début, je rencontrai le Général Malleterre, grand mutilé de la guerre. Il me regardait avec insistance et me dit en portant la main à son képi :

- Alors vous ne me reconnaissez pas ? on renie donc ses amis ?

Le pauvre, non, je ne le reconnaissais pas, je l'avais connu si jeune et la guerre l'avait si tragiquement atteint ! Il me rappela que nous nous étions connus alors qu'il n'était encore que lieutenant à Mostaganem ! Il me fit promettre qu'à mon retour je l'accompagnerais à la Courneuve et au Bourget. Sitôt rentrée à Paris, je le lui fis savoir, et mes randonnées commencèrent en sa compagnie ; à la Courneuve, au Bourget, à Aubervilliers. J'assistai là à un spectacle unique. Le général Malleterre parlait à ses hommes, leur faisait une courte allocution avant l'audition de mes chansons. Il s'adressait ainsi à ceux qui allaient partir, et qui, déjà tout équipés, le sac au dos, écoutaient, raidis, immobiles, les paroles d'un chef respecté ; car ce grand mutilé avait le droit de leur parler de vaillance et de sacrifice. Il avait payé de sa personne. Ce n'était pas, comme quelques autres, hélas ! un cabotin de patriotisme, plantant des petits drapeaux sur une carte d'estaminet, ou guettant le bulgare derrière un monocle, en guise de créneau ! C'était un vrai soldat qui portait les vivantes traces de son sacrifice et qui avait plus de cicatrices en pleine figure que d'étoiles sur sa manche !

Reuilly, dont Robert Kemp parlait à la fin de son article, me reçut en effet. Ce fut à l'annexe des Quinze-Vingts dont je fis l'inauguration avec le docteur Valude. Ah ! ces séances ! quelle tristesse ! quelle abomination ! S'il n'était pas nécessaire d'avoir de la gaieté dans les yeux pour chanter devant tous ceux qui étaient à jamais privés de leur regard, il fallait en avoir un peu dans la voix. Et la voix traduit si bien les accents de l'âme que j'avais toujours peur qu'un tremblement, un accent attristé, révélât ce que mes prunelles pouvaient dissimuler sans mal. Mais mes appréhensions étaient peut-être, au fond, inutiles, car c'est toujours chez les aveugles que j'ai rencontré le meilleur moral. Mon vieil ami René de Buxeuil, frappé de cécité complète depuis son adolescence, et qui offre l'exemple d'une sérénité d'âme admirable, et jouit de la gaieté la plus robuste que je connaisse, vous dira que les aveugles se font une vie intérieure si complète, qu'elle leur permet de vivre moins malheureux, dans les ténèbres de leurs yeux morts, que les sourds qui, eux, demeurent cependant en contact avec les formes et la lumière des choses. Les aveugles s'exercent à penser, à réfléchir et, par l'organe de l'ouie, ils restent en liaison constante avec la vie spirituelle ; tandis que les sourds à qui il est interdit de comprendre, sont perpétuellement exilés du monde de la pensée vivante.

Je n'avais pas eu le temps de méditer sur ces vérités alors, et, me trouvant en face de ces yeux vides, de ces paupières closes, de ces fronts et de ces tempes enfermés dans des pansements, de ces mentons ligaturés, j'éprouvai une telle impression soudaine de malaise et d'effroi, un tel serrement de cœur, que je me demandai, en entrant, si je pourrais, émettre un son. Le docteur Valude, voyant ma pâleur, me rassura vite :

- Ils sont heureux comme tout de vous savoir : là, Madame. Ils attendent vos chansons avec impatience. Écoutez-les. Dirait-on jamais des blessés ?

Et j'entendais, en effet, des murmures joyeux, des plaisanteries amusantes à mon passage, des appels d'enfant : "Alors, Madame, on va chanter !" tout ce monde d'aveugles remuait et s'agitait comme des gamins s'ébattant dans le préau d'une école.

Oui, vraiment, maintenant, je les sentais gais, et j'avais moins peur de chanter devant eux. Mais tous ne supportaient pas aussi solidement leur récente infirmité ; certains ne pouvaient se faire à l'idée de leur cécité définitive. Je me souviens d'un petit gars que j'avais rencontré à Bar-le-Duc. Maintenant, il était aveugle, avec un bras en moins. Il m'entendit causer, dans un groupe, et, me tirant par la robe, doucement, me dit, d'une voix dont je ne puis traduire l'accent de désolation :

- Ah ! je vous reconnais allez, Mam'zelle Nini, je vous ai vue à Bar-le-Duc quand j'avais encore mes yeux...

Mes yeux ! il y avait dans l'intonation de ce mot mes yeux quelque chose d'atroce ; il semblait que le malheureux, à ce moment-là, revit, dans la nuit, son propre regard, et qu'il pleurât en dedans !

Pour le consoler et pour lui redonner le courage qui lui échappait, je lui parlai de René de Buxeuil, et, lui citant l'exemple si caractéristique de mon vieux camarade, je lui dis : "Crois-moi, mon petit, tu t'y feras... tu reprendras ta gaieté, ton entrain, ta bonne humeur - la vie n'est pas morte pour toi. De Buxeuil, lui aussi, est aveugle, il a refait sa vie. Vous aussi, mes enfants, vous la referez ! En attendant, on-va vous donner du cœur au ventre ! Allons-y? mon vieux René, pousse nous ta goualante ! Envoie-nous la "Chasse aux Loups"  !"

Et voilà comment nous nous y prenions pour parfumer un peu la vie de nos héros.

***

Après une petite halte en rade de Toulon, sur l'Henriette commandée par le commandant Comte de Caladon où nous donnons des concerts aux marins, avec Jeanne Provost et Louise Maton, nous allons à Mennecy où le colonel Morgon est au repos avec son régiment. Nous chantons dans une grange misérable, transformée en salle de théâtre pour la circonstance.

Ma stupéfaction fut grande quand j'entrai dans la salle, en voyant un prêtre, le curé de Mennecy, quitter le banc qu'il occupait, au premier rang avec les officiers du régiment, venir droit à moi, me prendre par les épaules et appliquer sa bonne grosse joue contre la mienne, qu'il fit retentir d'un baiser sonore, à la grande joie des poilus dont l'esclaffement unanime gagna jusqu'aux officiers, d'abord interloqués par cette scène rapide. Le curé, l'abbé Obry, suffoqué, à son tour, par le succès inattendu qu'il venait de remporter, devint écarlate, s'épongea le front, tourna son chapeau entre ses mains et, tout balbutiant, m'avoua enfin le secret de l'accolade qu'il m'avait donnée : "Je suis l'ancien curé de Vernouillet, me dit-il." Et se tournant vers nos soldats, il leur raconta, d'une voix vibrante, toute mon histoire, ma visite à sa petite paroisse en 1895 ; et comment j'avais chanté pour l'aider à reconstruire sa petite église, et le succès que j'avais obtenu là-bas ; et il demanda un "double ban pour Eugénie Buffet !" Puis il termina en disant : "Maintenant que je l'ai embrassée pour moi, vous voudrez, bien, mes enfants, que je l'embrasse pour vous !" Cette fois, c'est lui, le curé de Mennecy, que l'on applaudit à tout rompre ! Bien entendu, il me fallut recommencer pour Mennecy ce que j'avais fait pour Vernouillet. Je chantai à l'église, au milieu d'une foule de civils, de soldats et d'officiers qui avaient rarement vu un spectacle pareil !Tandis que le sang continuait de couler à flots, par la volonté toute puissante des responsables de la guerre, les ambulances se multipliaient et il nous fallait répondre à tous les appels. Je me rendis encore chez la duchesse de Camastra à la Villa Molière, à Auteuil puis à Cholet ; mais là il nous arriva la pire des catastrophes qui puisse frapper des artistes dans l'accomplissement d'une mission exigeant une telle résistance physique : De Buxeuil et moi nous arrivâmes à Cholet, complètement aphones, incapables d'émettre un son chanté, ni un son parlé. Obligés de rentrer, à Paris, nous demandâmes une consultation au célèbre médecin laryngologue Wicart, qui déclara que nous étions très pris et que notre état réclamait un repos complet de quelques jours. Il eut, au cours de notre visite, un mot charmant :

- Vous auriez pu perdre votre voix au champ d'honneur, dit-il à de Buxeuil !


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