CHAPITRES
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Note de l'éditeur

Bouquets d'hommage


[*] Curieusement, ces Mémoires n'ont pas de chapitre 10.
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Eugenie Buffet


Chapitre 11


L'aventure du cabaret de la Purée venait à peine d'être terminée que je songeais déjà à prendre un autre établissement situé Place Pigalle, et qui s'appelait La Nouvelle-Athènes. Pendant qu'on procédait à son installation, je partis en tournée avec une revue de Victor Tourtal et Émile Ronn : A la Royale. Les auteurs m'accompagnaient ainsi que Pons-Arlès, Delphin et Léo Daniderff. Nous eûmes encore dans cette nouvelle entreprise les gendarmes à nos trousses ! On regardait nos programmes à la loupe, on nous cherchait de ridicules chicanes, sans doute à cause du titre de notre revue, et il me souvient qu'à Remiremont, on nous eût certainement conduits au poste, sans l'intervention de mon ami Maurice Flayelle, alors-député des Vosges. Bref, après une rapide halte au Hâvre, je réintégrai Paris et je procédai à l'ouverture de la "Nouvelle Athènes". Je demande à mes lecteurs la permission de ne pas m'éterniser sur cette triste période. A quoi bon narrer mes déboires, conter les péripéties de cette culbute, car ce fut, à proprement parler, une culbute, un saut dans l'abîme, cette histoire de la "Nouvelle-Athènes". J'avais formé de vastes projets et engagé mes petites économies dans une affaire trop compliquée pour moi. Il m'eut fallu, pour la mener à bien, un don commercial et un sens pratique qui m'ont toujours fait défaut. J'avais eu la sotte témérité de vouloir adjoindre à mon cabaret un restaurant que je voulais diriger seule. Ce n'était pas mon rayon ! Je m'en aperçus trop tard, quand mes modestes capitaux étaient déjà engloutis, et que j'étais à deux doigts de la liquidation judiciaire. Je connus toutes les tortures d'une femme persécutée par des hommes de loi intraitables et par des créanciers sans pitié que je m'engageai, pour éviter la ruine et le déshonneur imminents, à désintéresser, les uns après les autres, sou à sou, au prix de sacrifices et de privations inouïes. Je repris mes tournées en commençant par Saint-Sébastien, où j'allai, en octobre 1904, chanter pour Paul Déroulède proscrit. Paul Déroulède avait invité de nombreuses personnalités, lesquelles insistèrent pour que je donnasse un concert public au Casino. Le grand Tribun me présenta à cette époque au Roi d'Espagne.  Tous les tourments que j'avais subis finirent par me donner la phobie de Paris. J'avais besoin d'oublier, de partir au loin, de voyager... et je pris enfin la décision de faire une grande tournée, ma plus grande tournée, à travers le monde, en ambassadrice de la chanson. C'est en guise d'adieu, que le poète Joachim Gasquet écrivit ces beaux vers :

A EUGÉNIE BUFFET
Par les Chemins bleus, par les chemins verts,
Par les routes blanches
Dans le clair soleil ou l'ombre des branches
Bonne française, à travers l'univers
Sème ton cœur, jette nos vers
Dans ta voix où chante la France,
Mêle la joie ou la souffrance,
Le rire ardent à la douleur,
Et montre aux peuples de l'Europe
Que c'est notre âme qu'enveloppe
Ta brune cape de chanteur
Par les chemins bleus, par les chemins verts
Par les routes blanches,
Dans le soleil clair ou l'ombre des branches,
Bonne française, à travers l'univers
Sème ton cœur, jette nos vers
Dans tes yeux où brille la France
Mêle à toute notre espérance
Les plus beaux rêves du passé,
Et qu'on dise sur ton passage,
O belle muse du voyage :
"C'est là que ta gloire a passé"
Par les chemins bleus, par les chemins verts
Par les routes blanches,
Dans le soleil clair ou l'ombre des branches,
Bonne française, à travers l'univers
Sème ton cœur, jette nos vers.

***

Je partis avec le chansonnier Émile Defrance créateur de la chanson improvisée et Eugène de Grossi. Je commençai par la Hollande, traversai la Belgique qui me revit pour la seconde fois, puis, je me laissai tenter par l'Allemagne où, me payant de toupet, je chantai, à la face des boches, des chansons patriotiques. On me disait : "Vous êtes folle ! les allemands vont vous faire payer cher votre audace !" Eh ! bien pas du tout, non seulement les Allemands ne s'en vengèrent point, mais ils me firent un accueil des plus sympathiques et applaudirent mes chansons avec un entrain et une chaleur qui me stupéfièrent. Je parcourus Berlin, Hambourg, Hanovre et, partout, fus saluée d'applaudissements frénétiques. A Vienne, même triomphe. Je quittai l'Allemagne et l'Autriche pour visiter la Roumanie, la Suisse et l'Italie. Je parus à l'exposition de Milan, et chantai à Luxembourg. Je revins en France exténuée, mais j'eus au moins la satisfaction de faire face aux engagements que j'avais contractés ; et avec l'argent que m'avait rapporté cette fructueuse tournée, je pus enfin éteindre les dernières dettes résultant de la déconfiture de la Nouvelle-Athènes. Mais que de peines, de larmes et de travail pour arriver à ce résultat ! Je tombai malade. Le Dr Doyen m'opéra. Ma convalescence me sembla interminable : un an de chaise longue et de repos obligatoire. Je commençais à désespérer. Je demeurais toujours avec, au ventre, une plaie qui s'obstinait à ne point se cicatriser. Un jour je lus, dans les journaux, qu'un grand pèlerinage devait avoir lieu au sanctuaire de Notre-Dame de Laghet avec Monseigneur Chapon. A mes chers et vieux amis, M. et Mme Defrance, dont la tendre affection ne s'est jamais démentie et qui, pendant un an, ne m'avaient pas quittée, je déclarai que je voulais absolument assister à ce pèlerinage. Ah ! ce fut un beau concert d'exclamations et de protestations ! Mes chers vieux ne comprenaient point que j'eusse l'idée de commettre une telle extravagance. Ils me sermonnèrent et tentèrent de me faire entrevoir les dangers que pouvait comporter une telle imprudence. Peine perdue. Le jour arriva, je me fis conduire à Notre-Dame de Laghet, je traversai le sanctuaire au milieu des assistants qui s'écartaient sur mon passage, visiblement effrayés par la pâleur mortelle répandue sur tout mon visage ; et j'allai m'agenouiller sur les marches de l'autel, devant la grille qui me séparait de Monseigneur Chapon.  Il se produisit alors un fait miraculeux dont le souvenir, à tant d'années de distance, me procure encore une incroyable émotion. Je restai agenouillée pendant toute la durée de la messe. Je me levai en même temps que Monseigneur Chapon qui s'apprêtait à sortir. Mon chapelet crispé dans mes mains exsangues, tremblante de fièvre, et plus pâle encore qu'à mon arrivée, j'avais l'impression que j'allais mourir ; et, tandis que je contemplais anxieusement le bon visage du prélat, je sentis tout à coup comme une douceur m'envelopper, me baigner toute.  Monseigneur Chapon avait dû remarquer ma détresse. Il s'arrêta, s'approcha de moi et, sans que je lui eusse adressé la moindre parole, ce fut lui qui, à voix basse, me dit ces simples mots : Oui ma fille vous serez exaucée ! Il continua sa marche à travers le sanctuaire, en donnant sa bénédiction.  Mes amis Defrance qui n'avaient pu se frayer un chemin jusqu'à moi au cours de la cérémonie, vinrent me rejoindre quand la foule eut vidé l'église. Ils se précipitèrent vers moi pour m'aider à marcher. Je fis un pas à leur rencontre, puis deux, puis trois. Je poussai un cri de joie et de délivrance qui retentit sous les voûtes du temple ! "Je suis guérie ! guérie !" J'étais guérie en effet. Mon ventre était cicatrisé. Le miracle venait de s'accomplir.  A quelque temps de là, je rendis visite à Monseigneur Chapon ; l'auguste prélat était loin de se douter que c'était Eugénie Buffet qu'il avait miraculée. Je me jetai à ses pieds, éperdue de reconnaissance.  Je fus si heureuse d'avoir, grâce à Dieu, recouvré la santé et la vie, que je demandai à Monseigneur Chapon l'autorisation de chanter, au prochain pèlerinage du sanctuaire de Laghet, l'Ave Maria de Gounod ; un an après jour pour jour, j'étais à la même place, réconfortée, heureuse. Je parus ensuite dans toutes les fêtes, œuvres de charité à Nice. Je fis une réapparition, cette année là, à Paris pour y chanter à nouveau, cette fois au Cabaret des Noctambules, un des rares établissements qui, sous la direction de Martial Boyer, soit demeuré dans l'heureuse et saine tradition des cabarets artistiques.  On me redemandait un peu partout, mais à cette même époque, je fus obligée d'interrompre mes représentations. Un événement, celui-là plus épouvantable, plus atroce que les autres, me frappa, dans ce qui m'était resté de plus cher et de plus sacré. Ma mère que j'avais tant chérie, mourut alors que je commençais seulement à pouvoir lui donner tout le bien être que j'avais rêvé pour elle, tout le bonheur dont elle avait été si longtemps privée. Pauvre maman ! Sa disparition me causa la plus grande douleur de ma vie. Pendant près d'un an, je restai accablée sous le poids de mon chagrin, incapable d'apprendre, de travailler, de penser, de parler, déchirée et comme hébétée, jusqu'au jour où de bons amis tentèrent d'apporter un dérivatif à ma neurasthénie en me conseillant de voyager et de chanter à nouveau.

Accompagnée de Georges Charton, de Maxime Guitton et d'Eugène de Grossi, je m'embarquai pour l'Amérique.  Première escale à Dakar. Le soir même de notre arrivée au théâtre, des officiers allemands, éperonnés, bottés, la moustache conquérante, firent leur entrée triomphale. Je me dressai devant eux et, d'une voix où vibrait tout l'amour de mon pays, je clamai  : "Le Rhin Allemand" d'Alfred de Musset. Les Allemands se levèrent et, la rage sur la face, quittèrent la salle.  Après Dakar, nous acceptâmes d'aller jusqu'à Saint-Louis du Sénégal où nous rencontrâmes, parmi nos chefs de camp, M. Dreyfus, frère de Fursy. Cet officier ne se livrait point comme, son frère, aux acrobaties de la chanson improvisée. Mais ? et ceci compense avantageusement cela ? il était très galant homme et il nous reçut avec beaucoup d'amabilité parmi sa famille. De Saint-Louis nous nous dirigeâmes vers Rio de Janeiro. Je fis, là-bas, pour la première fois de ma vie, une conférence sur la chanson française et, un mois plus tard, je fus conviée à une fête donnée en l'honneur de Jaurès. J'y chantai devant le grand tribun aux côtés du Consul de France. Ce fut une manifestation unique et grandiose dont Jaurès parut profondément ému.  Nous fîmes peu de temps après, en septembre 1911, notre entrée à Buenos-Ayres, où nous eûmes la joie de rencontrer le célèbre auteur de La Garçonne Victor Margueritte, qui me fit chanter, à l'occasion de la Fête de l'arbre, en pleine grande Société Argentine où j'obtins, avec mes compagnons de route, un très réel et très franc succès. Je rencontrai des être charmants comme Carmen-Charles, Luis de Souza Dantas, Berthe Duplex, Manuel Lainez et tant d'autres. La Presse argentine et le patronage spontané que me prêtait le grand écrivain, m'aidèrent à conquérir les suffrages des populations devant lesquelles je chantai, tour à tour, à Montevideo et à Buenos-Ayres. Je remplaçai Arlette Dorgère malade, au Parisiana de Buenos-Ayres, et nous partîmes pour le Chili. Nous chantâmes partout, à Santiago, Valparaiso, Valdivia, nous revînmes par la terre de feu, puis réintégrâmes, par le détroit Magellan, Montevideo où nous eûmes une fois de plus, la joie de faire triompher la chanson française ! 

***

C'est à ma rentrée à Paris, en 1912, que m'attendait un nouveau chagrin. Je retrouvai Léopold Stévens changé. Les tourments que je lui avais, bien malgré moi, infligés avec la Nouvelle-Athènes, et qui continuèrent avec ma maladie trop longue, avaient fini par émousser sa sensibilité et par fatiguer, peu à peu, une patience qu'avaient, par surcroît, mis cruellement à l'épreuve mon voyage en Amérique du Sud. L'amour avait changé de visage. La voix du cœur, la voix chère, s'était tue. Où donc étaient les baisers et les serments d'antan ? Notre passé de joie, de fièvre et d'adoration, avait fait place au sinistre et dur présent. J'avais beau essayer de faire revivre un peu de ce bonheur disparu, rien ne répondait plus à l'appel de mes yeux et de mes lèvres, et je regardais, épouvantée, le cadavre de notre amour défunt.  Ainsi donc, après dix-huit années de vie commune, je me retrouvais seule, abominablement seule. Que faire ? Comment chasser l'obsédant souvenir du roman qui venait de s'achever ? Voyager ! Ah ! oui, voyager, il n'y avait que ce seul remède... Je repartis en mai 1912, avec Georges Charton et Eugène de Grossi ; nouvelle escale à Dakar, nouvelle halte à Buenos-Aires où, avec la collaboration d'Hélène Chauvin, je montai, sans succès, un nouveau Cabaret. Là, je contractai une congestion pulmonaire qui m'amena à l'hôpital français de Buenos-Ayres où je fus soignée avec un incomparable dévouement par le docteur Laure, et où vint me voir Monseigneur le duc d'Orléans. Guérie, je repartis avec Defrance et Charton pour le Chili. Nous allâmes à Iquique où Georges Lorain, consul de France, nous reçut et nous voici à Arica. Nous partîmes pour Tacna, puis montâmes à La Paz, en Bolivie où nous rencontrâmes le consul du Brésil, M. Edouardo Pinto et un bon français, Eugène Carpentier, directeur de banque, qui nous demandèrent de chanter au grand théâtre, devant une foule considérable. Là, nous fûmes pris par le sorocho, la maladie de l'altitude. Je rendais le sang par les oreilles et par le nez. On m'emporta évanouie après la soirée ainsi que mon accompagnateur, et je me réveillai au milieu d'un véritable océan de fleurs que mes admirateurs avaient fait venir du Pérou et déposé à mes pieds. A peine revenue de mon évanouissement, je faillis succomber, étouffée par cette mer végétale !  Lima, la capitale du Pérou nous reçut... à port ouvert, et nous fûmes invités à chanter devant le Président de la République, M. Billinghurst, tandis que mon accompagnateur, remis lui aussi de ses émotions, nous abandonnait sans crier gare pour épouser un béguin qu'il avait fait à Santiago ! Puis ce fut Panama, la Jamaïque, Kingeton, Port au Prince, Haïti ! A Port au Prince, nous fûmes exquisement reçus par des français que notre visite combla de joie : Ernest Nadal, Mort pour la France, Georges de Lespinasse, Cheraquil, Ida Faubert et son mari, Angibout, le Général Castor, Alfred Delva, Damoclès vieux, le Ministre de France, le comte d'Arlaud et enfin Georges Lion. Ce dernier, consul de Port au Prince, nous réserva un accueil somptueux dans sa propriété, située à Pendechosa, où, à mon intention, il réunit toutes les sommités Haïtiennes. Dans un décor féerique, éblouissant, au milieu des fleurs géantes, des statues de marbre et des jets d'eau, dix domestiques nous servirent les plats les plus rares, et l'on aurait pu se croire dans un des parcs les plus magnifiques de l'aristocratie du Bois de Boulogne si, comme pour me rappeler la distance qui me séparait de Paris, un scorpion repoussant ne s'était avisé de venir s'abattre au milieu de mon assiette  ! Ce scorpion faillit me gâter tout le restant de ma soirée. Ce ne fat d'ailleurs pas le seul incident qui marqua mon court séjour à Port au Prince. Au théâtre Parisiana, où l'on m'avait offert un superbe mulâtre comme accompagnateur, ce dernier se mit à détonner, à s'embrouiller, à patauger désespérément et, comme je venais de me retourner en m'écriant "Qu'est-ce qu'il y a ? qu'est-ce qui se passe ?" j'aperçus mon pianiste récalcitrant qui fuyait à toutes jambes, me laissant en panne, moi et mes chansons. Heureusement, je ne perdis point mon sang-froid, et, m'adressant au public : "Mesdames, messieurs, ma mère m'a toujours dit qu'il valait mieux être seule que mal accompagnée. Nous allons donc continuer sans musique !" Une tempête d'applaudissements et de bravos salua ce petit speech, et Defrance et moi nous nous appliquâmes à mériter la confiance que l'on venait de nous témoigner.  En dépit de ces avaros, Port au Prince demeura toujours un de mes meilleurs souvenirs !

***

Celui que je conserve de La Havane est, certes, beaucoup plus mélancolique. Nous y arrivâmes en décembre 1913 ? Nous y fûmes reçus par notre ministre, le comte de Clercq qui, après m'avoir bien écoutée, me dit textuellement :  ? Je n'ai qu'un conseil à vous donner, madame, c'est de reprendre le premier bateau pour vous en retourner, car ici on n'aime pas les français, et encore moins les chansons françaises ! Sarah Bernhardt elle-même a échoué à la Havane ! L'indignation et la colère s'emparèrent de moi. Je me levai soudain et, toisant le ministre des pieds à la tête, je le cinglai de cette réplique :  ? Ce que vous me conseillez, Monsieur le Ministre, n'est ni français ni courageux. Comme j'ai la prétention, moi, d'aimer mon pays et de mépriser les lâches, je vous déclare que je reste ici. Nous allons voir !  Le Ministre devint pâle. Il s'inclina néanmoins légèrement devant moi, nous reconduisit jusqu'à la porte de son cabinet, et comme nous sortions de la maison, je dis à Defrance :  ? Qu'est-ce que tu penses de ça ! ne trouve-tu pas que ça sent le mufle à plein nez ?  A quelque temps de là, le Consul d'Haïti reçut du Président d'Haïti le Général Simon, une lettre le priant de se mettre à notre entière disposition. Ces instructions providentielles me firent un peu oublier la goujaterie du représentant de notre pays à mon égard. Je pris une revanche triomphale à bord du paquebot français Espagne. Je soulageai mon cœur en chantant, devant le Ministre décontenancé, mes chansons les plus ardemment patriotiques ; je fus acclamée et, lorsque quelques jours plus tard, un de nos amis les plus fervents, M. René Dussac, organisa un gala en mon honneur dans la salle du Conservatoire, devant le fameux Comte de Clercq, placé au premier rang des assistants, j'en profitai pour remercier la presse, les étrangers qui s'étaient spontanément montrés les amis d'une française, M. Dussac qui, lui, dans un pays étranger, était demeuré français par la grâce et la courtoisie, et tous ceux qui m'avaient aidée, messagère de l'âme française, à chanter la France ; mais je me gardai bien, dans ma petite allocution, d'adresser le moindre éloge, de tourner le plus modeste compliment à l'égard du ministre, le Comte de Clercq, qui se trouvait ainsi souffleté en plein public, avec une certaine élégance, avouons-le, bien française ! Ma harangue fut longuement commentée par la Presse et nous quittâmes La Havane avec tous les honneurs de la guerre.  Et, voyageurs intrépides et inassouvis, nous continuâmes notre route... En janvier 1914, nous arrivions à La Nouvelle Orléans où notre consul, M. Pierre La Caze, nous invita à chanter chez lui, puis sous la conduite de Maître André Lafargue, dans les écoles. La population nous fit fête. Nous poursuivons notre chemin, en passant par Louisville où nous chantons chez le Roi de la farine, et nous voici à Washington, couverte d'un manteau de neige. De là, nous allons à New-York. Étrange aussi ce qui se passa là-bas. Le consul nous envoie au Président de l'Alliance Française. Des lecteurs encore pleins d'illusions pourraient croire que le directeur de l'Alliance Française était un français. Qu'ils se détrompent ; c'était un allemand, et nous étions à la veille de la guerre !  Le boche nous reçut, nous fit asseoir, posa sa montre sur son bureau, et articula en mauvais français, en français barbouillé d'allemand : "J'ai juste cinq minutes à vous donner !" "Monsieur le Président, lui répondis-je, vous êtes trop pressé. Si vous m'autorisiez à chanter mes chansons, il faudrait que je supprime tous les couplets pour satisfaire votre instinct de vitesse. Defrance allons-nous-en !"  Nos nerfs étaient à bout. Le propriétaire de l'hôtel Lafayette où nous étions descendus se montra compatissant. Il nous offrit une salle à l'hôtel Brewoort. Avec l'aide du journal français de New-York, nous organisâmes la représentation et, en trois jours, grâce à mes amis, et, en particulier, à la délicieuse Théo [Louise], épouse de Roland Knedler, le grand amateur de tableaux de la Place Vendôme, toutes les places étaient vendues ! Cette soirée eut un retentissement d'autant plus grand que les gazettes avaient été tenues au courant de mon entrevue avec le directeur de l'alliance française. Le succès de notre concert et de ma conférence l'incita à changer d'attitude.

Il me fit pressentir, en vue d'un prochain spectacle, par son secrétaire ; mais je lui tins la dragée haute. J'exigeai un gros cachet, payable d'avance. Le boche se soumit. Et ce fut aux cris de : Vive La France ! Vive Eugénie Buffet ! que je chantai devant la population de New-York, et devant le boche de l'alliance française ! Mes chers lecteurs... je pourrais écrire un volume entier sur mes voyages, mais je trouve que ceux que j'ai accomplis pendant la guerre sont beaucoup plus beaux, et si je m'étendais plus longuement sur la période que je viens de retracer en un seul chapitre, il ne me resterait plus assez de pages pour vous dire comment, Caporale des poilus, j'ai compris et fait mon devoir ; en bonne française qui, ayant vu si souvent se dresser sur mon chemin, en pleine paix, l'allemand haineux et menaçant, s'est souvenu des affronts essuyés et des larmes versées en cachette pendant tant d'années, au cours de tant de voyages où l'on tentait d'étrangler la chanson de mon pays dans ma gorge, et de briser mes plus fiers couplets au bord de mes lèvres !  D'avoir rencontré de grands amis dans toutes les nations du monde ne m'a pas consolé d'avoir été, trop souvent, piétinée par des étrangers insolents et par quelques mauvais français qui ne rêvaient, au fond, que la mort du pays généreux que je représentais chez eux !

Tandis qu'à la fois ivres de notre dernier triomphe et torturés encore par le souvenir de la dernière injure qu'on nous fit, nous nous embarquions Defrance et moi, sur le Paquebot Rochambeau le 29 mars 1914, un malaise indéfinissable s'annonçait déjà. Les âmes tremblaient et les cœurs se serraient à l'approche de l'orage qui, quelques mois après, devait éclater. Le 4 avril, je donnais, à bord, une soirée pour les victimes de la mer. Hélas ! pour combien d'autres victimes devais-je chanter encore, pendant cinq années de guerre, mêlant mes couplets enivrés aux cris de souffrance et aux râles d'agonie, versant l'espoir et la consolation au cœur de tant de héros et de malheureux !

J'étais rentrée en France en avril. Je m'étais installée dans un petit logement de la rue Fontaine. Le 31 juillet, la guerre éclatait. Non, décidément, le boche de New-York n'avait pas perdu de temps !


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