CHAPITRES
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Note de l'éditeur

Bouquets d'hommage


[*] Curieusement, ces Mémoires n'ont pas de chapitre 10.
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Eugenie Buffet


Chapitre 2


Et avec cette obstination et cette fermeté peu communes qui sont, j'ose le dire, la caractéristique de mon tempérament, je fis, pour obtenir un premier engagement, mille et une démarches, sans jamais me décourager, en dépit des nombreuses rebuffades que j'essuyai, et des non moins nombreuses fin de non-recevoir qui me furent opposées.

Cependant, j'entendis parler un jour du Directeur du Théâtre de Mostaganem qui cherchait, paraît-il, quelques rôles de troisième ou quatrième plan pour réformer la troupe de son établissement. Bien qu'ayant à peine dix-sept ans, je partis pour Mostaganem ; je me présentai au directeur qui m'accepta et je débutai dans le rôle d'un page du "Petit Duc". Mes ambitions se réalisaient enfin. Je fis mon apparition dans un beau costume de velours bleu de Roi, brodé d'argent, qui me ravit, mais je ne tardai point à me rendre compte de la précarité de mon existence d'apprentie comédienne. Les cent francs par mois que m'octroyait mon directeur ne me permettaient point de faire face à mes frais de pension et à l'entretien de ma garde-robe théâtrale. Privée de toute instruction élémentaire, sachant à ce moment à peine lire et écrire, n'ayant, par ailleurs, aucune connaissance de chant ni de diction, je me trouvai, bientôt, dans un état voisin de la détresse. Toutes les femmes qui, comme moi, ont souffert et lutté, toutes celles qui portent en elle le fier idéal du courage et la haine des promiscuités injurieuses de l'homme, comprendront les angoisses torturantes que j'éprouvai à la pensée que, pour échapper à un sort de misère et à une défaite artistique finale, il me faudrait peut-être connaître une destinée plus honteuse encore, me ravaler au rang des pauvresses obligées de subir de dégradants baisers, en échange des quelques louis qui les font vivre ! pouah ! Je portais encore dans ma chair, comme la plaie d'un fer rouge, la première blessure faite par un goujat, et j'étais littéralement écœurée, épouvantée, à l'idée que je pourrais être une seconde fois la victime d'une telle brute ! mais la bonté n'opère-t-elle point des miracles ? De même que le pauvre lieutenant Charles de Foucauld avait su m'inspirer une simple et sincère tendresse, de même, un autre brave homme, rencontré sur ma route au moment où l'adversité me frappait, sut apporter à ma désolation les remèdes nécessaires. Les lendemains, grâce à lui, m'apparurent plus souriants ; mon cœur assoiffé d'idéal et de liberté trouva une joie réconfortante dans cette halte providentielle à l'ombre d'une sereine tendresse ; et, bien que je n'aimasse point ce brave garçon comme il méritait de l'être et comme, au fond, je m'efforçais de le faire, je fus gagnée, conquise, par sa délicatesse, sa mansuétude et son dévouement. Vivant de son emploi de clerc de notaire, il m'offrit de partager sa vie modeste, me prit avec lui ; il semblait qu'il s'appliquât à me faire oublier qu'il était mon amant pour ne me témoigner que les qualités d'un frère charitable et d'un ami dévoué. Il me traitait comme une gamine malheureuse, que l'on a trouvée au bord du chemin, et recueillie. Auprès de lui je trouvais la douce chaleur du foyer, le repos qui fait du bien au corps et à l'âme. Il m'enseigna la lecture et l'orthographe, s'intéressa à mon éducation, me forma l'esprit, éveilla mon intelligence et prit soin de ma santé. Son premier souci fut de me soustraire à l'ambiance du théâtre. Avec quelle opiniâtreté il me faisait lire de bons livres, avec quel soin il s'attachait à former mon caractère et à me détourner de ma chimère théâtrale. Peine perdue, hélas ! car quelques mois après que je me fusse mise en ménage avec lui, je fus reprise par la nostalgie de la scène, dévorée à nouveau par l'ambition de conquérir le monde, par un besoin immense de vivre, de communier avec les foules, d'entendre sonner à mes oreilles les bravos, de m'enivrer de ce vin de l'âme qu'on appelle : la Chanson.

C'en était fait de notre petit nid, si heureux et si calme ; en un instant j'avais brisé l'avenir que mon brave compagnon me préparait ; oublieuse de ses bontés, j'anéantissais d'un seul coup le fruit de ses efforts, je rêvais de départ au moment où il songeait à enchaîner à jamais nos deux existences. J'avais aux lèvres les paroles de l'adieu, quand il me jurait encore un éternel amour. Une force invincible me poussait hors de chez lui, m'arrachait à l'étreinte de ses bras. Et, un matin, joyeuse et lâche, je pris le bateau pour Marseille, abandonnant mon bienfaiteur à sa solitude et à son chagrin. Pauvre, pauvre ami !

***

Je mesurai bientôt toute l'étendue de la sottise que j'avais commise. Je trouvai Marseille très triste. J'y arrivai alors qu'une épidémie de choléra y sévissait. Je fus même atteinte légèrement et soignée à l'hôpital. Marseille était dans le marasme. J'y trouvai des cafés sombres, des bars louches, des estaminets pleins de ténèbres, et peuplés de faces patibulaires. J'y rencontrai surtout le vice, la crapulerie, les basses invites à la débauche ; je m'y sentis environnée de désirs malsains, convoitée par des souteneurs ou guignée par ces éhontés personnages qui y pullulent et qui vivent du trafic de la chair humaine, de la traite des blanches ! Je me trouvai réduite à chanter dans des guinguettes, en banlieue, à quelques cent mètres de la ville, et à y faire la quête pour ne pas crever de faim et pour solder la chambre misérable où je couchais ! Quelle dégoûtation ! quelle tristesse ! Ah ! comme j'étais loin du petit intérieur où, le soir, sous la lampe, je lisais de bons livres, aux côtés du cher compagnon que j'avais abandonné.

J'éprouvai cependant, au sein de cette désolation, une grande joie. Ce fut, d'aller, deux ou trois soirs, à l'Alcazar de Marseille, en simple spectatrice, attirée par la curiosité d'y voir et d'y entendre la chanteuse Amiati qui était à ce moment une des étoiles du café-concert. Nous étions en 1884. Amiati avait déjà atteint l'apogée de sa gloire en 1870, en interprétant avec un grand talent, fait de simplicité et d'émotion, plusieurs œuvres de Paul Déroulède et de Villemer parmi lesquels : "Le Maître d'école", "Vous avez pris l'Alsace et la Lorraine", "La Servante d'auberge", "Les français dorment là", "Les Cuirassiers de Reichshoffen", "L'enfant de Paris". Dieu ! qu'elle était belle, quand je la vis chanter à l'Alcazar, vêtue d'une robe de velours noir à longue traîne, et quelle voix pure, émouvante je lui trouvai. J'entendis encore, au cours de ces soirées, l'excellente diseuse Paula Brébion, et le plantureux et amusant Sulbac, mais c'est surtout le grand mime Rouffe qui fit sur moi la plus prodigieuse impression. La pantomime était très en faveur à Marseille, et Rouffe, avec une troupe formée à son école, ? une trentaine de mimes de valeur ? y remportait un succès justifié, par la science profonde de son jeu et la variété de son répertoire.  Jamais je n'avais vu en Algérie une telle pléiade d'artistes. L'étonnement que me procura la révélation de ces talents divers, réveilla à nouveau ma passion pour le théâtre, qui devint pour moi une véritable obsession.

Cependant, j'étais lasse d'errer et de mendier. Je finis par décrocher un petit contrat pour Tunis, mais ce contrat ne m'apportait nullement la sécurité dont j'avais besoin ; c'était encore un café à quête que l'on m'offrait, un de ces cafés comme j'en avais déjà tant vus et tant fréquentés, où ma jeunesse et, je puis bien le dire ma beauté, étaient plus remarqués que mon talent. Je n'étais pas encore en possession de mes moyens, ma sincérité et ma flamme intérieure ne suffisaient pas à me faire exprimer tout ce que je ressentais, tout ce que je voulais arracher de moi-même, pour le prodiguer à un public digne de me comprendre.

Ce public je ne l'avais point trouvé. A Tunis comme à Marseille, mon auditoire était composé surtout de louches individus qui me convoitaient et me pourchassaient. Ce n'était pas là la vie que j'avais rêvée, vie de beauté, de bonté, de gloire et de succès ; cette existence de noce entrevue, m'apparaissait pleine de servilité et d'abjection. Je me retrouvai bientôt sans travail, menacée par la misère, et je pris le parti, plus sage, de rejoindre mon fidèle ami, qui n'avait cessé, depuis le premier jour de mon escapade, de me rappeler à lui, de m'écrire des lettres affectueuses et suppliantes. Il quitta Mostaganem pour venir me retrouver à Alger, pensant que la fréquentation de cette ville conviendrait mieux à mon caractère indépendant, et que je m'y ennuierais moins.

Je le retrouvai, le pauvre homme, à Alger, où il m'attendait. Il ne me fit point de reproches, me prit seulement dans ses bras, me dit combien il avait souffert de mon incartade et me fit promettre de ne plus le quitter. Dans ma joie de retrouver ce bonheur calme et de me sentir aimée, après tant de tribulations et de déboires, je lui promis en effet de demeurer sous son toit, de ne plus l'abandonner. J'étais sincère, je le suis toujours. Était-ce ma faute si une volonté supérieure à la mienne, me poussait vers le théâtre, vers la chanson, vers l'art ? Je m'efforçai d'aimer d'amour ce compagnon, et je ne trouvai pour lui qu'affection et reconnaissance. Je me remis à chanter pour moi seule, et toute seule, à l'insu de mon ami, pendant qu'il travaillait au dehors. Je m'échappais encore, de temps à autre, pour aller entendre dans les concerts d'Alger les grandes vedettes qui y faisaient quelques rares et rapides apparitions. La musique, les lumières, les bravos, la foule me tentèrent encore, la même force inconnue et irrésistible me saisit à nouveau, je brisai une deuxième et dernière fois l'humble foyer que m'avait, fait un homme de cœur.

Un dernier regard sur les choses qui m'environnent ; une dernière pensée au malheureux garçon dont j'ai gâché la vie à jamais. Quelques pleurs voilent mes yeux, un gros sanglot passe dans ma gorge. Pauvre ami. C'est fini. Je suis partie, pour ne plus revenir cette fois !


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