CHAPITRES
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Note de l'éditeur

Bouquets d'hommage


[*] Curieusement, ces Mémoires n'ont pas de chapitre 10.
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Eugenie Buffet


Chapitre 6


Je quittai allègrement tout ce joli monde, et je compris mieux que jamais la profondeur du conseil que m'avait donné Séverine. Avec Jane Evel, maîtresse alors de Félix Galipaux ?sa femme aujourd'hui ? et que j'avais connue à Oran, je me remis à la tâche. Ma vie, dès ce jour, changea de fond en comble. Je m'efforçai de détacher de moi Adrien de Mun en l'encourageant à épouser Mlle de Venoge. Je savais, par expérience, combien les ruptures, sont choses douloureuses ; elles exigent une grande force de caractère ; que de transes, de larmes, de reprises, de faux départs avant de jeter l'adieu suprême ! Pour détacher de moi Adrien de Mun, je partis dans le Midi.

Aucune aventure nouvelle ne me détourna de ma route. En voyage, je lisais les grands auteurs, je travaillais avec ivresse... Et puis un jour, en 1892, je rencontrai Henry Burguet. Ce fut une idylle délicieuse. A partir de ce jour, je délaissai les grands restaurants pour les petites crémeries d'étudiants, l'appartement somptueux de la rue de la Trémoille pour une modeste chambre meublée. Mais quel luxe dans cette simplicité ! Les jours de gala, notre joie était de déjeuner et de dîner chez Boilève (le montant de nos deux repas n'en paierait pas un seul aujourd'hui).

Chez ce même Boilève, se rencontraient de nombreux artistes. Il y avait là Noblet et sa femme, Jane Rolly et son mari, le bon vieux Lemoine, Romain, et des journalistes, et des peintres et des sculpteurs, et des musiciens ! Joliquet, en bras de chemise, servait avec le sourire toutes ces vedettes de la littérature et du tremplin, tous ces "as" de l'ébauchoir et du pinceau. Peu à peu, je me rapprochais ainsi de mon rêve ; c'était avec de vrais artistes, étonnants de verve et de jeunesse, pétris de foi, que je vivais enfin, et non avec ces cabots de la politique, que j'avais, pour ma désolation, fréquentés pendant si longtemps. Si ceux-ci n'étaient que des camelots d'idéal, ceux-là étaient des êtres sincères, et je ne me rassasiais pas de les voir et de les entendre. Je suivais ainsi, dans les coulisses, Jane Rolly, qui jouait à Déjazet avec son mari Loberty, Burguet au Gymnase, Evel et Galipaux dans d'autres théâtres.

Un jour, j'eus le bonheur de devenir l'élève de Delaunay, le célèbre Delaunay de la Comédie Française, et je pris comme répétiteur l'excellent professeur Guillemot qui forma tant de grands artistes. Il importait surtout pour moi de détruire ce terrible accent qui me venait d'Algérie et que Burguet m'aidait aussi à faire disparaître. Sur les mêmes bancs, je rivalisais d'application avec Marguerite Moréno et Rose Syma. C'est à Delaunay que je dois cette sûreté de diction que les plus grands critiques se sont plu à reconnaître en moi. Quant à Guillemot, il m'a donné l'amour des textes, il m'a appris à chauffer les phrases ; c'était lui qui, au cours des scènes pathétiques, s'écriait toujours : "Chaud ! Chaud ! ma fifille". Cette expression lui servait de surnom, on l'appelait : "Chaud ! Chaud ! ma fifille !"

A ce moment là encore, je fis un essai malheureux à Ba-Ta-Clan, sous la direction de Paulus. Le bon Georges Marietti composa spécialement pour moi une chansonnette : Les Fraises dans laquelle je me montrai déplorable. Je cherchais mon genre et ne parvenais pas à le trouver. Chantant, un jour, en paysanne, un autre jour engoncée dans une robe de velours, j'étais maladroite et mal à l'aise dans chacun de ces genres, bien que ma diction fût excellente et que mon accent eût complètement disparu. Rien ne m'arrêtait pourtant. Je travaillais sans arrêt. Henry Burguet, qui avait beaucoup de talent, m'encourageait, soutenant ma confiance et ma foi. Quel excellent compagnon c'était ! Curieuse de toutes les formes d'art, de tous les tempéraments et de tous les styles, je me mis à fréquenter les cafés-concerts, et surtout les cabarets ; je me rendis un soir chez Aristide Bruant. Le maître fit sur moi une impression profonde. J'avais découvert l'art neuf, original, la manière poignante à laquelle j'aspirais depuis longtemps. Tout me plaisait en lui : ses chansons, pleines de souffrance et de révolte, sa diction simple et pathétique, sa voix mordante. Ce fut une révélation. J'allais l'entendre souvent et, un soir, je l'abordai et lui dis : "Si l'on mettait en scène ces malheureuses telles que vous les dépeignez, qu'en diriez- vous ?" Je revois son regard coupant, direct, comme sa voix. Il le planta droit dans le mien et me répondit : "Si t'ose faire ça, ma petite, t'auras du succès, je t'en réponds."

Je terminai mon essai à Ba-Ta-Clan. J'appris trois belles chansons de Bruant : A Saint-Ouen, A Saint-Lazare, La fille à Poirier. Je ne dormais plus, je ne mangeais plus, je ne vivais que dans l'ambiance de mes chansons. Je les vivais elles-mêmes, comme un écrivain qui fait un roman et qui s'enfonce dans le milieu où évoluent ses personnages. La nuit, je suivais les radeuses des boulevards extérieurs, par tous les temps. Tapie dans l'ombre des ruelles, j'épiais leurs appels aux passants, les filais de loin, en rasant les murs, écoutais leurs propos dans l'encoignure des portes d'hôtel borgne ; parfois même, maquillée et vêtue comme elles, je me glissais parmi les tables des bouges et je me mêlais à leur conversation. Je tremblais beaucoup ; j'avais peur, mais j'étais heureuse, heureuse du travail qui me remplissait l'âme, qui tenait mon esprit dans un état continuel d'étrange curiosité, avec la perspective de produire quelque chose que le public n'avait jamais vu.

Et non seulement j'allais les voir, ces pierreuses, au visage raviné, replâtré, souffrant, et m'astreignais à noter tout ce que je voyais et entendais, mais, pour que la vérité de ma création fût encore plus scrupuleuse, je devins la camarade de l'une d'elles, et je lui empruntai une garde robe complète, composée d'un corsage, d'un jupon, d'un tablier, de plusieurs rubans et d'un boa de plumes, tout ce qu'il y avait de plus "péripatéticien" qui devait faire sensation et sur lequel François Coppée écrivit un article délicieux !

Quelques jours avant mes débuts, je rencontrai le critique Henry Bauer et je lui confiai mes projets, assez étourdiment d'ailleurs, car ce critique adipeux et pachydermique n'était qu'un pontifiant imbécile ; il ne trouva que cette réponse à me faire :

- Oh ! moi à votre place, je me contenterais de rester une jolie femme et de me faire aimer !

- Pas par vous toujours, lui décochais-je.

Et je lui tournai le dos.

***

Sûre de mes trois chansons, j'allai trouver directement Nunès et Flateau directeurs de La Cigale.

La Cigale était à ce moment dans toute sa splendeur. C'était un des plus célèbres café-concerts de mon temps. On y applaudissait des vedettes dont le nom se retrouve dans les annales de la chanson et dans les bouquins de quelques contemporains. C'était Brunois qui, déjà, en même temps que moi, interprétait, lui aussi, du Bruant, deux chansons dans lesquelles il se montrait excellent : A Biribi et Serrez les Rangs. Nita Darbel, bonne diseuse qui avait à son répertoire des chansons gracieuses ou sentimentales comme : Si tu savais ma chère, ou La Lettre de Finette. Lucette de Verly et Berthe Cernay recueillaient là leur moisson habituelle de bravos ; du côté des hommes, on entendait le fameux Baldy qui avait créé avec succès les "Vieux Beaux" et divertissait fort son auditoire avec des chansonnettes comme Ratafia et La Rouquine, en se trémoussant sur la scène avec son chapeau haut de forme planté drôlement sur sa perruque blanche, et en lançant à travers son monocle le feu de ses œillades égrillardes. Il y avait encore le duo Desroches-Rouffe, Grandval et Gabin, et ce bon Maader qui, malgré son grand âge ? il a aujourd'hui près de quatre-vingts ans ? chante encore dans les cabarets et les cinémas, au Caveau de la République, à Boul'vardia et à la Vache enragée où on l'applaudit dans un répertoire de contes humoristiques et de monologues qui font apprécier sa solide gaieté et sa bonhomie de vieux grognard du café-concert !

Nunès et Flateau, après que je leur eusse exposé l'idée de mon numéro, acceptèrent de me laisser passer en "audition", sans attacher plus d'importance à cet essai qu'à ceux qu'ils donnaient chaque semaine sur le plateau de La Cigale. Beaucoup d'appelés et peu élus, comme dans toutes les branches de l'art. Nunès et Flateau étaient des vieux routiers du théâtre. Ils la connaissaient dans les coins et ne s'emballaient pas pour si peu ! Bref, ils m'autorisèrent à venir répéter mes trois chansons, et le 2 décembre 1892 je débutai à La Cigale dans l'anonymat le plus absolu, avec la mention "audition", écrite en grosses lettres sur la pancarte glissée par le régisseur, à gauche de la scène.

Ce soir-là, j'avais pris, sans le savoir, la route tant cherchée, celle du succès ! Cela éclata comme un coup de tonnerre. J'en demeurai stupéfaite et toute étourdie. Je venais de chanter deux chansons, à Saint-Ouen et à Saint-Lazare, les seules qui me fussent permises et qui n'étaient même pas inscrites au programme. Le public se mit à m'acclamer, à me bisser, à me rappeler, à taper du pied, à hurler avec un ensemble inconcevable. Le vacarme emplissait la salle. Et j'en demeurais toute clouée d'émotion, de joie et de frayeur en même temps, et je ne savais si je devais me réjouir ou pleurer, car ce vacarme tout canonnant de bravos, ce vacarme de joie hurlante, exaspérée, en montant vers moi, avait le même son que celui de ma défaite à Marseille. Mais j'ignorais encore que les passions de la foule, dans l'amour ou dans la colère, prennent souvent la même forme. Et il fallut me reprendre un instant, faire appel à mon sang froid, à la faible expérience que j'avais déjà acquise dans la vie, pour voir et pour comprendre... Et la réalité me saisit, me transporta. Je devins alors saoule de joie. Ces trépignements, ces cris, ces bis, ces rappels, ce bruit de foule en délire, c'était mon succès qui les provoquait ! On rendait hommage à mon "tour de chant", on acclamait en moi l'artiste... Ces clameurs de tous les diables, c'était le bruit de la gloire ! Ah ! comme j'étais heureuse? et ce ne fut que le commencement de cette période de bonheur...

Je fus aussitôt appelée, dans leur bureau, par Nunès et Flateau, qui m'engagèrent sur le champ à 200 fr. par mois. Les applaudissements et les bravos roulaient encore dans mes oreilles "Bis ! bis ! une autre... !" Je signai ce contrat, sans voir... J'aurais signé tout ce que l'on aurait voulu...

Le lendemain, le mot "Audition" avait fait place au nom de la nouvelle artiste qui allait briller, pendant quelques années, au firmament du Café-Concert Parisien, avant de conquérir, de par le monde, le plus bruyant et plus étrange succès qu'une femme ait jamais rêvé et obtenu. On acclama désormais la créatrice des pierreuses, Eugénie Buffet.

Négligeant les procédés habituels des artistes qui ne cherchent leur effet que dans la rudesse affectée de l'organe et la canaillerie voulue du geste, je m'appliquai à rendre la note juste, sensible avec exactitude, en donnant l'irréprochable incarnation de la pierreuse ; ce n'était plus une individualité que je montrais, mais l'image d'un type générique, et c'est par là qu'on voulut bien reconnaître que s'affirmait ma personnalité ! La livrée de l'amour errant que je portais, la défroque usée de la Prostitution que je revêtais chaque soir, c'était l'image même de la misère sociale de la femme. Je me donnais de toute mon âme à ces chansons, à ce répertoire que j'aimais... mais je n'en revenais pas encore d'avoir remporté une telle victoire au moment où je m'y attendais le moins. Je contemplais longuement mon nom sur les affiches, et je me répétais en ouvrant des yeux éblouis : "Est-ce possible ? est-ce bien moi ?" Le succès remporté le premier soir ayant persisté les soirs suivants, j'ajoutai une troisième chanson à mon répertoire, puis j'appris encore plusieurs autres œuvres signées de divers auteurs qui, surgissant de tous côtés, étaient venus me proposer d'écrire des chansons spécialement pour moi. Il était temps que j'offrisse au public quelque chose de nouveau... mes auditeurs étaient insatiables : on ne voulait pas me laisser sortir de scène, les journaux me consacraient des colonnes entières, on publiait mon portrait, et chaque soir, dans la coquette salle de La Cigale, on apercevait des dessinateurs célèbres qui venaient croquer ma silhouette et me soumettaient des idées d'affiches ou des projets d'illustrations pour les couvertures de mes chansons. C'est de cette époque que date l'impressionnante affiche de Lucien Métivet que l'on vit peu de temps après, à l'entrée des Ambassadeurs, et où je suis représentée en cheveux, un foulard autour du cou, et les mains enfoncées dans les poches de mon tablier de "radeuse".

Je faisais ainsi la connaissance des artistes peintres et dessinateurs les plus à la mode. C'étaient, à cette époque, le bon Métivet, Steinlein, qui devait devenir un des plus grands artistes de notre temps et qui était déjà en plein talent, en pleine force ; Toulouse-Lautrec, petit homme étrange, qui montrait dans les cafés-concerts, les bars, les restaurants et les théâtres, sa tête cyclopéenne plantée sur un corps de nain difforme... tous venaient me voir, prenaient des croquis de moi, m'adressaient des lettres charmantes, me priaient de poser pour eux, dans leur atelier... Et tous les soirs à La Cigale, c'était une procession d'artistes, de journalistes, de chroniqueurs, d'échotiers, demandant, dans les coulisses, à voir Eugénie Buffet, me faisant passer leur carte, m'adressant des fleurs.

C'est à cette époque que m'arriva cette amusante aventure.

Le 31 décembre 1892, vers minuit, je sortais de La Cigale. Je m'étais mis dans la tête de réserver une surprise cocasse à quelques amis qui m'attendaient en leur appartement, pour souper. Je voulais apparaître au milieu d'eux dans le costume de pierreuse que je revêtais chaque soir sur la scène.

Les boulevards extérieurs étaient fort mal éclairés. Quelques vagues becs de gaz, de loin en loin, apparaissaient, perçant, d'une lueur jaune et sale, le brouillard qui tombait. J'allais à pied, cherchant, dans la nuit, un fiacre. A peine avais-je fait quelques mètres sur le macadam que deux Alphonses à casquettes à pont et à rouflaquettes, m'abordèrent sans préambule, déclarant qu'ils me trouvaient "gironde" et, me prenant vraisemblablement pour une pierreuse authentique ? ce qui était plus flatteur pour mon numéro de concert que pour moi-même ? me proposèrent incontinent de me faire visiter leur "case" (chambre en argot de 1892). J'eus toutes les peines du monde à me défaire de ces chevaliers de l'estafilade. Je ne sais plus à quelle supercherie j'eus recours pour m'en débarrasser... Peut-être dus-je mon salut à l'intervention inopinée d'agents en bourgeois qui passaient par là... mais ce dont j'ai gardé un souvenir précis, c'est de la peur très réelle que ces voyous, au visage blême et sinistre, me causèrent, et qui gâta le plaisir que je pensais trouver dans la surprise réservée à mes amis...

Mon séjour chez Nunès et Flateau devait bientôt toucher à sa fin. Mme Varlet, directrice de la Gaieté-Rochechouart m'offrait 20 francs par jour et me suppliait de quitter La Cigale. J'y consentis spontanément... trop spontanément peut-être, car cette acceptation me valut une assignation de mes anciens directeurs, et un bruyant procès que je gagnai, en dépit des bonnes raisons apparentes qu'ils fournirent. Il fut reconnu qu'ils m'avaient signé un traité draconien, et que les conséquences de ce traité eussent été pitoyables pour moi. Ils avaient agi au moment où, complètement aveuglée par le succès, j'aurais, sans le vouloir, signé mon arrêt de mort !

Je quittai donc La Cigale et débutai à la Gaieté-Rochechouart où je retrouvai un succès identique, puis on m'appela à la Gaieté-Montparnasse. C'est là que venaient m'entendre et me voir presque chaque soir François Coppée et Aristide Bruant...

En 1893, Ducarre, directeur des Ambassadeurs, m'engagea aux appointements de 8o fr. par jour. Yvette Guilbert était l'étoile de cet établissement fameux. Bien que j'en fusse, dans le même temps, la deuxième vedette et que mon nom figurât au programme, à quelques lignes d'elle, on chercherait en vain dans les "mémoires" publiés par l'ex-chanteuse aux gants noirs, la plus humble et la plus fugitive appréciation sur moi. Je jugerai sans aménité cette façon assez désinvolte d'écrire l'histoire du café-concert. Cela me fait un peu l'effet d'un mémorialiste du premier empire qui évoquerait les victoires de Napoléon, sans dire un mot des soldats et des généraux de la grande Armée. A lire le chapitre, qu'Yvette Guilbert consacre à l'établissement de Ducarre, on croirait vraiment qu'elle représentait à elle seule, tous les Ambassadeurs, et à lire en entier ses mémoires, on acquiert, la certitude qu'elle est, le plus sincèrement du monde, persuadée d'avoir porté au Pinacle cette chanson française que tant d'autres avaient déjà si magnifiquement illustrée avant elle? et avant moi.

***

Aux côtés d'Yvette Guilbert, mais n'ayant pas sur l'affiche et les programmes le "fromage" réservé à la grande étoile, figuraient des artistes qui eurent leur heure de vogue. C'étaient Bourgès, l'excellent comique qui chantait plus particulièrement des chansons à boire, Plébins, irrésistible dans "Comment qu'est ma sœur" et "Qui veut des plumes de paon" ; Sulbac, dont j'ai parlé dans un précédent chapitre, Polaire, Eugénie Fougère, Marguerite Duclerc et le grand Brunin.

Eugénie Fougère qui s'intitulait "gommeuse Cosmopolite", fut, dans le même temps qu'elle chantait aux Ambassadeurs, victime d'un vol audacieux dont parlèrent les journaux. On lui vola 275.000 francs de bijoux, un soir qu'elle sortait du théâtre, tenant à la main le petit sac où elle avait accoutumé d'enfermer ce trésor précieux et convoité :

- N'a-t-on pas idée aussi, lui disait Yvette Guilbert, de garder ainsi son argent avec soi et de le promener à la main dans un sac... C'est à la banque, ma, petite, qu'on dépose sa fortune !

A quelques années de là, il fut encore question d'Eugénie Fougère. On affirmait que la fameuse "gommeuse cosmopolite" avait été tuée à Aix-les-Bains dans des conditions horribles. On donnait le détail de sa personne : très brune, les yeux brillants, grande voyageuse ; plus amples renseignements pris, il s'agissait d'une dame galante.

- Rien de commun avec moi ! déclarait Eugénie Fougère.

Brunin, intéressante silhouette du café-concert d'autrefois, avait un numéro amusant de paysannerie et d'imitation de danseuse à la mode. Doué d'une longueur de bras peu commune, il s'enlaçait lui-même, faisait une guirlande de muscles au fourreau de son cou, se contorsionnait comiquement, et, de ses jambes en folie, agiles et cocasses, parodiait les ballets de Cléo de Mérode ! Il était amusant et plaisait. Brunin vit encore. Il a l'amour des tableaux et des antiquités. C'est une figure de l'hôtel des ventes ; on le voit, rue Drouot, fouinant et furetant dans toutes les salles, attentif aux "coups de marteaux" des commissaires priseurs.

J'obtenais tous ces engagements en un rien de temps. Je continuais à vivre dans un rêve. J'avais donc eu raison de ne pas me décourager ! Un jour on me proposa d'aller chanter à Marseille ! Quel souvenir !... J'allais donc prendre ma revanche dans cette ville où j'avais connu la détresse, la faim, l'injure d'une foule sans pitié, et où, succombant sous les sarcasmes et les petits bancs, je m'étais redressée quand même devant les lâches propositions de l'entremetteur "Batistine" ; j'allais revenir là, le front haut, heureuse et fêtée, sans rancune contre ceux qui m'avaient torturée et salie... j'acceptai donc avec une joie, disons-le, orgueilleuse, l'engagement que l'on m'offrait. Je n'ai pas assez de mots pour dire la satisfaction immense, l'incommensurable bonheur que me causa, en descendant de la gare, la vue des affiches sur lesquelles s'étalait mon nom... Tout le long des rues qui me conduisaient à mon hôtel, je voyais des pans de murs couverts d'Eugénie Buffet, en lettres énormes ! Qui aurait pu songer, en lisant ce nom déjà célèbre, que celle qui le portait, avait passé, dans ces mêmes rues, foulé ces mêmes trottoirs, glissé le long de ces mêmes boutiques en serrant contre sa pauvre poitrine amaigrie un châle misérable, et que, un soir d'épuisement, elle s'était écroulée sans connaissance... Et je revis ce décor où s'était joué le drame de ma jeunesse ; et je m'arrêtai un instant devant ce Palais de Cristal où j'avais pleuré, comme une bête, en sortant de scène... En un instant, j'entendis tout : Trave criant : Au feu ! les sifflets, les hurlements, la voix molle et fausse de "Batistine", et il me sembla sentir couler en moi les larmes d'autrefois !

Je débutais à nouveau, sur cette même scène, et, à quelques années de distance, j'y remportais un véritable triomphe ! "Batistine" était toujours là ; même visage faux, équivoque, même voix obscène et chuchotante : je le retrouvai dans toute sa hideur, mais ce n'était plus à Juliany qu'il s'adressait, c'était à Eugénie Buffet, étoile du Cristal ; et s'il m'apportait encore, comme autrefois, des bouquets de fleurs, il n'osait plus me dire : "tu sais, ma petite, c'est un chic type, prends-le !" Il ne me glissait plus, dans le cou, ses conseils ignobles. Il s'inclinait, condescendant, embarrassé et comme humilié devant moi, comme si j'étais un autre être ; et pour ce louche pourvoyeur, qui ne jugeait les femmes qu'à la mesure de leur situation financière, je n'étais plus la même créature en effet, puisque je gagnais maintenant deux cents francs par jour !

Et je quittai Marseille pour accomplir de magnifiques voyages, nécessités par divers engagements des plus brillants. Quelle belle existence de vagabondage artistique, d'heureuse liberté, de sensations charmantes : partout accueillie avec une sollicitude et une galanterie qu'eussent envié bien des femmes de la haute société ; considérée, fêtée, acclamée. Je fus reçue et chantai dans plusieurs grandes villes de France, je parcourus la Belgique et je réintégrai ensuite la France où je fis à nouveau mon apparition sur la scène des Ambassadeurs. Puis je repartis encore ; ainsi toujours poussée vers de nouveaux rivages...

Mes absences fréquentes, mes séjours prolongés hors de France m'avaient séparée du charmant compagnon qu'était Henry Burguet. Il était jeune ; moi aussi. Nous suivions des chemins différents. Nous allions où nous appelait notre destinée.

Je rentrai cette fois à Paris pour une période assez longue. Je m'installai boulevard Péreire. A partir de ce moment, je fréquentai le Café Napolitain, le Café Julien, le Petit Poucet, où je retrouvai Catulle Mendès, Georges Courteline, Armand Silvestre, Raoul Ponchon, Maurice Boukay, Edmond Haraucourt, Pierre Wolff, Alfred Stévens, Albert Michaut et Oscar Méténier. Ce milieu était fort séduisant. Marguerite Moréno était la maîtresse de Catulle Mendès, Mistinguett était en ménage avec P.-L. Lafargue, un jeune auteur qui faisait des chansons. Le Napolitain d'alors était le rendez-vous quasi officiel des littérateurs et des artistes. On s'y retrouvait à l'heure de l'apéritif comme le soir, au Petit Poucet, après le théâtre. C'est là qu'un soir je remarquai le peintre Léopold Stévens, fils d'Alfred Stévens. Léopold était un des plus beaux hommes de Paris, et l'un des plus forts, des plus athlétiques. Je le retrouvais souvent, au milieu de nos camarades habituels, tous ceux que je viens de citer et auxquels il convient d'ajouter : Paul Robert, Georges d'Esparbès, Rouzier d'Orcières, Louis Marsolleau, Weilluc, Hugues Delorme, Alphonse Allais, Georges Street, Robert Charvet, Octave Mirbeau, Claude Debussy, Georges Montorgueil et Jean de Bonnefond. Ce dernier à qui je disais un jour : "Ah ! ce qu'il faut se défendre", me répondit : "Ma chère amie, pour se défendre, il faut d'abord savoir attaquer"... Je me pris d'une très grande passion pour Stévens, la seule vraie passion de ma vie, la première, la plus impérieuse, la plus sincère, après celle que m'inspira la chanson, bien entendu, car je n'ai rien aimé plus au monde que mes chansons ! Elles ont été mon éternel rayon de soleil !

Cette fois, pour l'amour de Stévens, je liquidai tout du passé. Il m'avait refait mon âme de rêve et de simplicité. J'abandonnai aux "corbeaux" mon appartement du boulevard Pereire, et je suivis Stévens au bord de la mer, dans les rochers. Pendant huit grands mois, ce fut l'oubli de tout, la folle griserie des baisers, la romance à deux, romance vécue celle-là, dans les soirs embaumés par le souffle de la grande bleue ! Que ces moments-là furent heureux ! Que ces heures de détente me furent douces !

Cependant je sentis bientôt qu'il me restait encore de belles choses à accomplir, et je me trouvais d'autant plus de courage que j'avais, pour m'éclairer et pour me conduire, un compagnon très artiste lui-même et qui m'avait comprise admirablement. Avec lui, j'allais poursuivre ma route.

Retour à Paris en juin 1895, Hôtel Terminus. La vie de lutte et de travail allait recommencer.


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