CHAPITRES
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Note de l'éditeur

Bouquets d'hommage


[*] Curieusement, ces Mémoires n'ont pas de chapitre 10.
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Eugenie Buffet


Chapitre 3


Je n'eus qu'une pensée, retourner à Marseille. Ce lieu de vacarme et de gaieté basse, cette ville violente et faisandée dont j'avais respiré les senteurs empoisonnées et goûté le charme morbide, exerçait sur moi un attrait mystérieux dont je ne pouvais m'expliquer les raisons. Je revins donc à Marseille ; je parvins à débuter au Palais de Cristal sous le nom de Juliany. Ah ! ce début, quel événement, quel étonnement, et quel scandale ! Je me revois encore. Longue, et si mince, l'air d'une sauvage efflanquée, avec mon torse plat et ma poitrine maigre, vêtue de je ne sais quelles hardes comiques dans leur pauvreté, je me présentai ainsi, devant ce public cosmopolite qui hante les lieux publics de Marseille, devant cette foule impatiente, extravagante et intolérante, excessive dans ses aversions comme dans ses enthousiasmes, dangereuse pour les petits comme pour les grands artistes, aussi prompte à vous porter en triomphe qu'à vous huer impitoyablement ; oui, j'osai affronter cette foule avec un répertoire composé de miettes d'opérettes ramassées au hasard de mes souvenirs et que j'avais répétées en hâte à l'orchestre, sous la conduite d'un maestro indifférent et devant une salle vide d'ailleurs. C'est dans cet état et dans ces conditions que je me présentai le soir sur la scène. C'était la première fois que je chantais à l'orchestre. J'en garderai longtemps ? toute ma vie ? le souvenir. J'avais le numéro trois au programme. A peine eus-je ouvert la bouche et émis la première phrase de ma chanson qu'une tempête de sarcasmes, de colère hilare, s'éleva des fauteuils, déferlant à droite et à gauche, montant jusqu'aux cintres, gagnant les balcons.

Le Chef d'orchestre Trave criait : au feu ! en se penchant vers moi ; le public continuait de hurler, de rire et de siffler. Je demeurais grelottante comme une mendiante sous l'averse. J'étais vraiment digne d'inspirer pitié, et cependant, si grande est, en ces circonstances, la cruauté communicative des foules, que je ne parvenais, dans ma confusion et dans ma honte, qu'à augmenter la folie des rires et la frénésie insolente des hurlements. Alors désemparée, saisie de peur et sentant les larmes gonfler ma poitrine, je m'enfuis tout à coup hors de la scène, et, entrant dans ma loge, ? notre loge commune car elle abritait plusieurs pensionnaires ? je m'effondrai sur une chaise et j'éclatai en sanglots ! Je repoussais du bras, avec une lenteur farouche, les mains insinuantes et trop tendrement caresseuses de l'entremetteur "Batistine" que l'on avait surnommé la bouquetière. Ce personnage équivoque, prostitué du sexe mâle, était célèbre par la nature des services qu'il rendait auprès des vieux messieurs avides de stupre et des jolies femmes avides d'argent ! Ah ! le sinistre Batistine, avec quelle hypocrite pitié il se penchait sur ma détresse, glissant, entre deux paroles apitoyées, prononcées d'une voix grasse et molle, le nom d'un adorateur, la carte d'un type chic m'invitant à souper, et, après avoir essuyé, du coin d'un mouchoir qui sentait la crasse et le patchouli, mes yeux enflés par les larmes, avec quelle insistance rusée, il me montrait les fleurs offertes à ma tentation :

"Tiens, ma petite, regarde tous ces hommes, comme ils sont gentils.

"Ah ! je n'avais plus la force, je n'avais plus le courage de retrouver les mots qu'il fallait pour cravacher, comme il l'eut mérité, cet être assez vil pour profiter de ma misère et de mon désespoir. Si j'avais pu, je lui eusse crié, indignée :

"Canaille que tu es ! tu viens me parler de la bonté des hommes, quand tu sais que la seule consolation qu'ils viennent m'offrir, c'est de coucher avec eux. Tu es plus lâche qu'eux, car eux, ils payent, tandis que toi, tu spécules ! Tu es plus sale, plus abject que ceux dont tu sers les passions et les vices !"

Voilà les vérités qui me montaient aux lèvres et que j'eusse voulu dédier, dans un crachat, à celui dont je sentais passer sur moi le souffle vicié ; mais j'étais vraiment trop malheureuse; la honte et le chagrin dominaient ma colère. Et mes lèvres ne s'entrouvraient que pour laisser échapper les sanglots qui battaient aux parois de ma poitrine ! Batistine comprit ; il n'insista pas et s'en alla, ombre fuyante, continuer son œuvre auprès des autres femmes. Alors, tandis que je pliais mes affaires et que je continuais de pleurer, je vis à mes côtés, quelqu'un que je n'avais pas aperçu tout d'abord, une créature souriante et bonne, celle-là, qui s'appelait Émilie Heps, et qui était la deuxième vedette de la soirée ; Albany Debriège, très belle dans une robe de velours noir brodé, en était la première vedette, dans un répertoire composé de chansonnettes d'une originalité relative, mais dans lequel elle mettait en valeur la solidité de sa voix, une diction juste et une plastique parfaite, plastique qui justifiait d'ailleurs le choix heureux que l'on avait fait d'elle dans la pièce des Nouveautés intitulée : La vérité toute nue, et où elle jouait, bien entendu, le rôle suggestif de la vérité.

Donc, Albany Debriège et Émilie Heps, toutes deux bonnes camarades, et pensionnaires en même temps que moi, du Palais de Cristal à l'époque atroce de mes débuts, assistèrent à mon désarroi et virent mon découragement et mes larmes. Et au moment où j'allais emporter mes frusques, le bon visage, l'heureux et consolant sourire d'Émilie Heps m'apparurent et se penchèrent sur moi. Il me semble entendre encore l'accent sincère, tout pénétré de douce émotion, avec lequel elle me disait, en me prenant dans ses bras :

"Allons voyons, fini ce chagrin-là, viens, ma petite, viens, nous allons aller souper toutes les deux, ne pleure plus !"

Ah ! si j'avais pu toujours me rattraper ainsi au bras d'une amie loyale, mais chacun suit la route tracée par sa destinée. La mienne devait être constamment hérissée d'obstacles et d'aventures. Il était dit que je ne connaîtrais que tourments, batailles, heurts, infortune et malheur, avec, çà et là, quelques éclaircies de joie fugitive, un peu de soleil aussitôt sali, un peu de bonheur rapidement assassiné, et que j'échapperais sans cesse aux mains mêmes de ceux qui me voulaient conserver dans la ouate de leur tendresse et prodiguer à mon âme blessée le baume de leur amour !

J'avais passé un mois à Marseille ; j'avais vécu au milieu des ruines de mes illusions. Je regardais maintenant, avec une sorte d'hébétude, l'écroulement de mes rêves, l'effondrement de mes ambitions artistiques. Eh bien ! j'avais beau être malheureuse et meurtrie, je ne désespérais pas. Quelque chose me disait que je parviendrais à vaincre la tourmente, à triompher de l'adversité ; seulement, je ne songeais plus maintenant à devenir une vedette acclamée, une artiste en renom, une Reine des planches. Une préoccupation plus brutale et plus violente m'envahissait celle de manger, de manger tous les jours, comme tout le monde. Une-sourde révolte éclatait en moi, chaque fois que, passant devant une gargotte, la porte entr'ouverte m'envoyait ses bouffées de cuisine chaude, et qu'à travers les vitres mouillées par la sueur des plats fumants, j'apercevais tous ces hommes, dont le visage s'éclairait d'une joie gourmande et vorace. Ah ! manger ! manger ! Toute ma passion du théâtre, toute ma volonté de travail, toute ma fièvre d'amour et d'idéal, avaient fait place à ce besoin tyrannique la faim.

Je venais d'avoir vingt ans.. C'était en automne, au mois de novembre 1886. Vingt ans... et je mourais de faim ! Vingt ans. En passant devant les glaces ternes des boutiques pauvres, je regardais ma silhouette frileuse, mon visage émacié, mon cou presque décharné, mes yeux rougis de pauvresse qui a déjà trop pleuré. Je me mis à fuir, effrayée comme devant une image d'épouvante. Je courus pendant longtemps, et, pendant que je courais, butant sur le pavé, les cheveux dénoués, la poitrine haletante, les yeux hagards, je me répétais : "Je viens d'avoir vingt ans ! vingt ans !" Et ces mots sonnaient comme un glas à mes oreilles ! Et à travers les brumes de l'automne, dans les rues où je continuais de courir sans rien apercevoir de vivant, dans ce décor déchiqueté par la course, je ne vis plus, bientôt, que trois ou quatre fantômes qui galopaient à mes côtés et qui, dans une poursuite macabre, me rappelaient tout mon passé, toute ma jeunesse : mon père, ma pauvre maman, mon grand ami Charles de Foucauld, et l'autre, l'ami cher et fidèle que je ne reverrais plus jamais... Je ne sais ce qui se passa ensuite, ni ce qu'il advint de moi. Je dus m'évanouir, et quelqu'un dut m'emporter et me recueillir. Je ne sais plus... mais ce que je sais, c'est que quelques heures après, un homme était à mon chevet. C'était le Comte Guillaume d'Oilliamson. Le Comte m'avait déjà fait savoir qu'il désirait faire ma connaissance. Il avait appris ma misère. Il m'aimait. Il voulait m'emmener à Paris, faire de moi sa maîtresse. J'en avais assez de souffrir et de me traîner, en loques, de cafés en cafés, de mendier de table en table, d'être coudoyée, frôlée, désirée et méprisée. Mieux valait encore la grande vie, avec les dames huppées que fréquentait le Comte, dans les restaurants de nuit, au milieu des clartés étincelantes, des orchestres langoureux et des toilettes bariolées, mieux valait la haute noce parmi les hommes en habit, que la détresse grelottante dans les bas quartiers de Marseille !

Je me laissai tenter par mon soupirant. Je fis avec lui mon entrée dans Paris !


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