CHAPITRES
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Note de l'éditeur

Bouquets d'hommage


[*] Curieusement, ces Mémoires n'ont pas de chapitre 10.
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Eugenie Buffet


Chapitre 14


Cette anecdote, en mettant sous ma plume le nom de l'éminent docteur Wicart, me fournit l'occasion de rendre hommage, non seulement à la science, à l'expérience des médecins et des chirurgiens du front, mais à l'inaltérable dévouement de tous les médecins français que j'ai rencontrés pendant la guerre. Je ne sache pas que l'on ait poussé plus loin la vaillance, plus haut le sacrifice et l'oubli de soi-même. Je n'ignore pas, comme tout le monde, qu'il y eut, comme on dit, des "bouchers" et des "charcutiers", des imbéciles et des ignorants, des étourdis et des fous, qui taillèrent ; rognèrent à tort et à travers ; mais, outre que, dans l'effroyable mêlée où ils opéraient, ils étaient parfois excusables de commettre des erreurs et de perdre la tête, étant donné l'urgence des cas et le nombre sans cesse accru des blessés qui inondaient les ambulances et les hôpitaux, outre cela, dis-je, les hommes ne sont-ils point faillibles, sur tous les points du globe, sur toutes les terres humaines, dans toutes les circonstances de la vie normale, et à fortiori, au milieu de la tempête déchaînée de la plus effroyable des guerres ? Est-il juste de se montrer plus sévère à l'égard d'un médecin qu'on ne l'est à l'endroit d'un magistrat par exemple ? Ceux qui ont décrié et fustigé les médecins pendant la guerre, ceux qui ont tenté d'amoindrir le rôle qu'ils ont joué, les connaissaient bien peu ou bien mal !  Je les ai vu à l'œuvre. J'ai travaillé à leurs côtés. J'ai admiré avec quelle opiniâtreté, quel désintéressement, quel mépris du danger, de la contagion, de la maladie, des balles, de la fatigue et de la mort elle-même, ils s'acharnaient à sauver les malheureux qui mettaient tout leur espoir en eux. Je n'ai pas moins apprécié, en dehors de leur science ou de leur probité professionnelle, le large esprit avec lequel ils toléraient des concerts, des réceptions d'artistes qui ne faisaient qu'augmenter leur fatigue et celle de leur personnel, mais qu'ils jugeaient nécessaires au réconfort et à l'amélioration physique et morale de leurs soldats. Cela, j'ai le devoir de m'en souvenir, et j'ai, aussi, le devoir de le rappeler.  Le médecin principal Bergonié, médecin-chef de l'hôpital principal n° 4 à Cauderan Bordeaux m'écrivait le 24 janvier 1917 :  Madame Eugénie Buffet,  

Madame, 

Vous qui chantez pour les humbles, les déshérités, les malheureux, venez, si vous le pouvez, dire une ou deux chansons à nos blessés. Un jour de joie aide à guérir. Vous serez notre collaboratrice de quelques instants. Décidez-vous.  Votre très respectueusement reconnaissant à l'avance,  

Professeur BERGONIE, Correspondant de l'Institut de France.

 J'ai reçu les mêmes encouragements de tous les médecins-majors et de tous les médecins-chefs rencontrés au cours de mes pérégrinations.  Je me rappelle que, chantant à l'hôpital de Bar-le-Duc devant des soldats qui me semblaient prêts à mourir, j'eus une hésitation brusque au moment d'aborder ma deuxième chanson. Je me tournai vers le médecin-chef commandant Beaussenat et lui demandai: "Ne croyez- vous pas que nous les fatiguons ? Que nous leur faisons plus de mal que de bien ?" "Pas du tout, me répondit-il : si quelque chose peut les sauver, c'est bien cette joie là !" Vision horrifiante, telle la descente de croix, les infirmiers soutenaient dans leurs bras ces pauvres têtes, afin qu'il leur soit permis d'entendre mieux la mélodie que, de sa voix émouvante, leur chantait René de Buxeuil. Les prunelles vacillantes de ces moribonds cherchaient à fixer mon vieil ami, tentaient de s'accrocher à la vision de celui qui ne les voyait pas, mais dont la foi et le talent éclairaient le visage tout entier, à tel point que c'était lui, le cher de Buxeuil, l'aveugle éternel, qui semblait ouvrir les yeux sur cet auditoire guetté par la mort.  Ainsi, souvent ? oui souvent ? j'ai été prise de la même inquiétude et j'ai posé la même question : "Ne leur faisons-nous pas de mal ?" et, toujours, nos braves grands médecins, Pozzi, Bergonié Beaussenat et tant d'autres, tous fervents de la chanson, tous convaincus de son action bienfaisante sur les malades et les blessés, m'ont rassuré, m'ont encouragé à continuer mon apostolat. Nos chansons ont aidé la guérison de la plupart d'entre eux, et, je peux bien le dire, parce que c'est l'humble vérité : elles ont fait revivre beaucoup de ceux-là que nous laissions pour morts sur leurs lits ou leurs civières ! Notre arrivée dans les ambulances et les hôpitaux était attendue avec une impatience dont on ne peut que difficilement se faire idée ; et il n'était pas rare que des hommes, à l'annonce de notre prochain passage, demandassent à être rapidement opérés, ou amputés, afin de pouvoir assister à nos concerts. Cependant, le chagrin que j'éprouvais à regarder mes pauvres auditeurs était parfois effacé, pour un instant, par des épisodes comiques, des situations bouffonnes, qui amenaient le sourire sur nos lèvres. Ce qui nous amusait beaucoup en particulier, c'était de voir les gradés plastronner devant nos jolies camarades, Jeanne Provost, Louise Maton, Lucie Brille entre autres, dont la piquante beauté mettait les cœurs en délire et affolait littéralement les officiers qui, certainement, ne rêvaient pas moins que de conquérir leurs faveurs et jouaient auprès d'elles le rôle du maréchal de Saxe auprès de la belle Mme Favart ! Il fallait les voir, pendant le dîner, à l'auberge, faisant leur roue, lissant leurs crocs, bombant leur torse et s'évertuant à les séduire par le récit de leurs exploits de guerre et d'amour, ou égrenant leur petit chapelet d'anecdotes croustillantes ! Leur mimique, leur empressement, leurs œillades pâmées, leur bouche en cœur, constituaient le plus divertissant des tableaux. Jusqu'à la fin de la soirée, et encore après la représentation, ils conservaient l'espoir de les conquérir. Et quand le concert terminé, nos amies réintégraient la chambre que l'autorité militaire avait mise à leur disposition, on apercevait des uniformes errer dans le cantonnement, des croix et des médailles luire dans la nuit, des visages d'hommes se lever vers les fenêtres qui demeuraient obstinément closes, et derrière lesquelles, d'ailleurs, la lumière ne tardait point à s'éteindre, tandis que disparaissait pour toujours l'ombre des jolis bras tentateurs !  Un jour de 14 juillet à Bar-le-Duc, un fait bien amusant se produisit.  Le désordre et l'affolement étaient parfois si grands, en ces heures tragiques, que l'habillement de nos soldats laissait souvent grandement à désirer. C'est ainsi qu'à cette époque, l'administration militaire constata qu'une centaine d'hommes étaient privés de culottes ! Un ordre aussitôt fut transmis dans les services, invitant les poilus à demeurer dans leur lit jusqu'à ce que fut réparée cette catastrophe vestimentaire. On les informa, en outre que, notre groupe devant passer et, afin que ne leur fusse pas ravi le plaisir d'assister au concert donné par nos soins, un spectacle supplémentaire leur serait offert dans la chambrée. Ah ! bien, ouiche ! les braves poilus n'entendirent pas de cette oreille-là ! Ils eurent vite fait de dégringoler de leur lit, de mettre pied à terre enroulés dans leurs couvertures, et de gagner les premières banquettes, réservée aux officiers et aux grands blessés ; mais dans leur précipitation, ils ne s'aperçurent pas que leurs couvertures se déroulaient. Ils essayaient bien de les ramener sur leurs cuisses, mais sans parvenir à nous dérober la vue de leur anatomie. C'était tout à fait cocasse ; nous nous tordions littéralement et le médecin-chef, Beaussenat gagné par la folie de rire qui s'étendait sur toute la salle, n'eut pas la force de gronder ces indisciplinés !... ces sans-culottes. 

***

Nous continuâmes ainsi jusqu'à 1917 notre randonnée à travers la zone des armées et sur le front. La plupart du temps nous chantions sans musique, dans d'affreux cantonnements barbouillés de neige, par un froid horrible, et seul, le bourdonnement des avions et le rythme sourd de l'artillerie nous accompagnaient. Au reste, je me consolais facilement de n'avoir pas de piano. Il me semblait qu'en chantant sans le secours de cet instrument, ma voix se faisait plus douce, plus triste et plus persuasive, qu'elle gagnait de la sorte plus directement le cœur et l'âme de mes gars. Ah ! ces yeux qui tenaient les miens ces "Vive la France !" "Vive Eugénie Buffet" jetés à pleine gorge, dans la nudité sombre de ces paysages ravagés... Je ne les oublierai jamais ! Qui n'a pas vu la guerre comme je l'ai vue moi-même, qui n'a pas assisté au lent et noir défilé de ces hommes descendant des lignes, qui n'a pas regardé, jusqu'au cœur, cette résignation obstinée dans le malheur, qui n'a pas contemplé cet héroïsme surhumain devant la mort, ne peut pas se faire une image exacte de ce que fut la guerre et demeure ignorant du rôle qu'y jouèrent nos admirables poilus français et leurs chefs !

Cela durait depuis trois grandes années déjà ! Je commençais à être très fatiguée, et j'avoue que mes nerfs surexcités par tant de visions d'horreur, aspiraient au repos, à l'oubli de tant de vacarme et que, lorsque, rentrant à Paris, après une longue tournée, on me proposa d'aller en Espagne pour y lutter contre la propagande germanique qui s'étendait là-bas de jour en jour, j'acceptai cette nouvelle mission, avec une double joie. J'y voyais la continuation de l'œuvre patriotique que j'avais entreprise ; et j'y trouvais un soulagement à mes angoisses physiques, un remède à la fatigue qui m'accablait.


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