CHAPITRES
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Note de l'éditeur

Bouquets d'hommage


[*] Curieusement, ces Mémoires n'ont pas de chapitre 10.
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Eugenie Buffet


Chapitre 12


Dès que j'appris l'affreuse nouvelle, je ne pensai plus qu'à une chose, je n'eus plus qu'un but : me rendre utile, servir mon pays, j'ai toujours été une ardente patriote ; j'ai toujours adoré la France, et si j'ai chanté tant de chansons avec une émotion si grande, c'est parce qu'elles m'apparaissaient comme la meilleure manière ? la plus simple et la plus pure ? d'exprimer les sentiments qui n'ont cessé d'habiter mon cœur à l'égard de mon cher pays. Dès que je le sentis en danger, je me mis au service de La Croix rouge, rue François 1er, où je retrouvai la Comtesse d'Haussonville et la Marquise de Montebello que je connaissais déjà depuis plusieurs années. Je passai dans les premiers jours d'août mon examen d'infirmière ; j'obtins rapidement mon brevet, et le 22 août, je reçus un numéro d'ordre, fus équipée et envoyée à Bizy, près de Vernon dans l'Eure, chez la Duchesse d'Albufera dont le château était, pour la circonstance, transformé en hôpital.  Les blessés arrivaient déjà en masse. Je pris la garde de nuit pendant plusieurs jours consécutifs. Je fus nommée infirmière en chef et installée dans une annexe de Bizy, à Giverny, dans la maison d'un particulier, M. Max Monis. C'est là que je vécus les premiers temps de la guerre, et j'en conserverai, dussé-je vivre cent ans, un souvenir ineffaçable, à la fois grandiose et horrible. Dieu ! quel spectacle ! Quelles nuits j'ai passées, à entendre gémir les pauvres soldats et à regarder, entre deux pansements, ces routes, salies par la poussière et envahies par les hordes de pauvres gens, poussant devant eux leurs troupeaux, tandis que, sur des charrettes, criaient des enfants et sanglotaient silencieusement, la tête cachée dans leurs mains, des vieillards brisés par la douleur et par l'émotion !  Et les cauchemars de mes pauvres soldats, que les premières offensives avaient rendu fous, et qui se levaient, au milieu des lourdes nuits, malgré notre surveillance, criant comme s'ils étaient encore dans les tranchées : "Par ici ! par ici sergent ! Voilà les boches oh ! oh ! gare les bombes  !" et cet appel : "Maman !" venu des profondeurs de la douleur humaine, ce cri suprême jailli des entrailles de ceux qui allaient mourir ! Ah ! ces bouches contractées par la souffrance, ces yeux désespérés, ces fronts en sueur, ces cheveux collés, ces faces de cire sur les draps trop blancs, ces râles, ces hoquets, ces tressaillements, tout ce délire, toute cette horreur comme j'en ai gardé longtemps la vision effroyable et comme j'en conserve encore le douloureux et angoissant souvenir ! Je vois encore ceux-ci sanglotant ; je vois ceux-là embrassant mes mains qu'ils baignaient de larmes ; j'entends ceux qui appelaient au secours et ceux qui hurlaient La Marseillaise ; j'en vois prier et mourir... je les vois, je les revois tous, mes petits gars, mes fiers et pauvres petits gars qui, arrachés quelques jours avant, aux caresses de leurs enfants, aux baisers de leur femme, à l'amour de leur Mère, à tout ce bonheur et à toute cette joie de la famille que plus d'un, sans doute, n'avaient conquis qu'à force de courage, de travail, de persévérance, venaient échouer là, les membres déchirés, le corps sanglant, loin de tous ceux qu'ils aimaient !

Ah ! comme je les comprenais, comme je les aimais, moi aussi, et avec quel attentif respect je m'appliquais à calmer tous ces pauvres cerveaux, à panser toutes ces blessures ! Mais hélas ! ma dévotion ne réussissait pas toujours à leur conserver l'existence : combien de fois il nous fallut conduire au cimetière les corps de ceux que nous avions âprement disputés à la mort !  Les blessés allemands venaient grossir le nombre de ceux qui, chaque jour, emplissaient les chambres de l'Hôpital de Bizy, de l'annexe de Giverny, de l'hôpital Saint-Louis à Vernon. C'était un tel afflux une telle cohue, un tel débordement d'hommes blessés, de soldats mourants, que l'on était obligé de se séparer de ceux qui pouvaient déjà marcher pour les envoyer dans d'autres hôpitaux, avec leurs infirmières. Le tambour de la ville réclamait du linge, des matelas ! On faisait appel à la bonté de tous ceux qui, comme nous, voyaient la souffrance, la misère et la mort, et je dois dire qu'à l'époque, le courage et l'abnégation ne manquaient pas parmi les civils. L'amour de notre prochain nous fit accomplir des miracles, et cependant combien atroces étaient les blessures que nous avions sous les yeux ! et quelle double énergie il nous fallait pour vaincre l'effroi physique que nous procurait la révélation de ces chairs en bouillie, et pour chasser de ces pauvres âmes l'inquiète tristesse qui s'y installait en maîtresse !  Un soir que le silence me semblait plus oppressant, l'air plus chargé de malheur, j'eus l'idée de distraire mes poilus en leur chantant une chanson. Je crois bien que personne n'avait encore pensé à chanter depuis le 2 août 1914 ! Personne ! Et cependant, la Chanson n'est-elle point ce qui berce le mieux la douleur ? La chanson n'est-elle point le plus sûr remède offert aux maux qui nous accablent ? Ah ! quelle magnifique intuition j'avais eu là, et comme je fus encouragée à ne point m'arrêter en si bon chemin  ! Cette première chanson, fredonnée un soir, d'une voix que l'émotion faisait à la fois plaintive et sonore, mais si lente et si douce que chacun pouvait se demander si elle ne venait pas de très loin, de là-bas? de chez eux... cette chanson fut pour tous, ces pauvres enfants, quelque chose d'inoubliable... Quelle joie, quelle récompense et quelle fête !  Dès lors, ce fut tous les soirs, après la soupe, que je les endormais ainsi... deux chansons, trois au plus, pour ne point les fatiguer... et ils m'écoutaient, ravis, avec des étonnements dans les yeux, immobiles sous leurs draps, et ils souriaient, de ce bon et pâle sourire que donne l'espoir au cœur de la souffrance ; puis, bercés, soulagés, calmés, ils s'endormaient ; et j'étais heureuse...  Cette action bienfaisante de la chanson sur les blessés n'était pas douteuse. Mes chefs s'en rendirent compte. J'eus ainsi le goût de continuer. Je fis de mes soldats ce que je voulus. Le maire de Vernon, M. Laniel, quelques personnalités militaires, le curé de Giverny, tout fier des soldats que je lui envoyais pour servir la messe dans sa petite église, vinrent, un soir, me rendre visite et assister aux concerts que j'organisais. Ils me félicitèrent et m'encouragèrent à continuer. On me fit venir dans tous les alentours de Vernon pour réconforter les blessés. Partout même succès, même résultat. Je compris que j'avais un devoir à remplir et une mission à exercer désormais : chanter pour les soldats de France, pour le soulagement et le réconfort de nos chers enfants, de nos braves et magnifiques blessés. Je demandai la permission de revenir à Paris pour me mettre à la disposition de l'autorité militaire, offrir mon concours aux principaux hôpitaux et aux grandes formations sanitaires qui pourraient avoir besoin de moi. 

***

Octobre 1914. A peine rentrée à Paris, je reçois la visite de René de Buxeuil. Tous les amants de la vraie chanson, de la chanson sensible, délicate et charmeuse, du couplet sentimental, vibrants et sincères, connaissent et admirent l'œuvre de René de Buxeuil ; œuvre qui s'est imposée par sa diversité et son abondance, la joliesse de ses motifs mélodiques, la richesse de son émotion, et qui, en demeurant noble et large, sait toucher le cœur et l'âme par les moyens les plus simples et je dirai, les plus humains.  René de Buxeuil m'apporta de très jolies chansons de guerre, de gloire et d'amour, où l'héroïsme de nos grands soldats était exalté en de magnifiques et sonores couplets.  Nous formâmes aussitôt, avec Defrance, de Buxeuil et Mme de Buxeuil, une petite troupe et commençâmes nos randonnées à travers les hôpitaux. Je puis dire, sans fausse vanité, que je fus la première à créer cette œuvre de la chanson au début des hostilités. Présentée à Mme Gervais Courtellemont par mon amie Mme de Montagnac, je fis entendre mes premières auditions au réfectoire du Grand Palais dont Mme Gervais Courtellemont avait la direction. Notre troupe, si modeste à l'origine, s'accrut de plusieurs noms connus et aimés que notre effort intéressa : ce furent, aux côtés de René de Buxeuil, Jeanne Provost, Jean Deyrmon, Berthe Sylva, Robert Davin, Georges Lion, Germaine Bailac, Louise Maton, Germaine Revel, de Max. A propos de ce grand tragédien qui nous accompagnait souvent, une anecdote me revient à l'esprit. Notre illustre camarade, dont on a si souvent vanté la bonté et la générosité, avait parfois la dent dure. Sa franchise se révélait brutale ; sa sincérité déconcertait. Ceci se passait au cours d'une séance que nous donnions au Trocadéro.

Avec nous, nous avions Anna Held, très jolie et suprêmement coquette. Elle adorait les hommages masculins, les recherchait, les provoquait. Selon l'expression d'un de nos camarades, "elle racolait la galanterie !"  Ce jour-là, comme à notre accoutumée, nous distribuions, avant qu'elles fussent chantées, les chansons aux poilus, dans la salle, je donnai un paquet à chacun d'entre mes amis, Jeanne Provost, de Max, Anna Held, Jean Deyrmon, Sonia Darbell. C'est alors qu'Anna Held dit à de Max : "Vous m'accompagnez ?" "Non, répondit celui-ci, je vais au dernier étage, vous, vous allez à l'orchestre."  Vexée de ce refus, Anna Held lança : "Ah ! oui, je sais... vous n'aimez pas les femmes !"  ? Pardon Madame, répliqua de Max, j'aime les femmes, mais pas les veaux !  Et il partit distribuer ses chansons !  Alberty et de Buxeuil composèrent des chansons généreusement inspirées. Chaque jour, à tour de rôle, mes camarades dépensaient sans compter leurs forces et leur talent, prodiguaient aux malades et aux blessés les poèmes, les récits patriotiques, les chansons à boire, les refrains gais et consolants, et je puis dire que nous vécûmes dans cette atmosphère enfiévrée, des minutes profondes, inexprimables, inégalables. Nul n'a mieux écrit ces instants que le Conservateur du Musée Carnavalet, Georges Cain auquel, par reconnaissance et par amitié, il m'est doux d'emprunter ce passage d'un de ses merveilleux articles sur l'œuvre que j'accomplissais : "Frémissement dans la salle... Eugénie Buffet va commencer. Mais auparavant, et après avoir distribué ? comme font les romanciers à guitares aux badauds qui les écoutent ? des paquets d'exemplaires de la chanson qu'elle va dire, l'artiste, s'adressant à son rude auditoire, aux cent blessés, revenus du front : zouaves, artilleurs lignards, chasseurs alpins, chasseurs à pied : "Mes enfants, leur dit-elle, ce n'est pas uniquement pour vous distraire que je vous ai offert le texte de mes couplets... Je suis fatiguée, très fatiguée... Et je compte sur les poilus que vous êtes pour me donner un coup de main et chanter avec moi ; les parigots connaissent la ritournelle... attention aux refrains et enlevons cela un peu crânement... Une, deux, trois, je commence..."  Et cette diablesse de femme lance d'abord sur un air connu : Dans la Tranchée, de Théodore de Botrel :  Des bravos formidables crépitent comme des mitrailleuses ; les chéchias rouges et les calottes bleues sautent en l'air, les poings se crispent, les vitres frémissent... Eugénie Buffet chante une seconde fois, seconde ovation, et l'assistance réclame : "Encore... Encore !" ? Eh bien, pour finir on va vous sortir "La Chasse aux Loups", de l'ami René de Buxeuil. Ça vous va ? Oui... alors, en avant !  La diva populaire commence : un couplet... deux couplets... "couplet final !" hasarde-t-elle... A ces mots imprudents, s'élève un murmure de protestation. "Oh ! les gredins ! Je voulais leur en passer un, mais ils suivaient sur la chanson... par moyen de les refaire... C'est bon, on va vous le dire, votre couplet... mais faut-il que ce soit pour vous, car je suis éreintée."  Et elle termine dans une apothéose de bravos, de  bans rageusement battus.

"Écoutez-les, sourit alors, Eugénie Buffet, croyez-vous qu'ils en ont du nerf !... Eh bien, mes enfants, décidément, je pars tranquille... vous êtes d'attaque... on vous a bien soignés ici et vous pourrez bientôt le prouver là-bas, sur le front. Bonne chance, les gars ! Je vous remercie de votre joie, qui m'a touchée en plein cœur."

Cette grande Eugénie Buffet sait parler au cœur de ces braves gens à l'âme simple, qui préfèrent, sans hésitation les refrains du faubourg aux plus beaux airs d'opéra. Cette voix prenante, ces romances aux rythmes familiers, émeuvent à fond nos soldats... et quoi de plus compréhensible ? Ces airs là, n'est-ce pas la chanson entendue dès l'enfance, à la sortie de la laïque ou des frères, et, plus tard reprise "à la tierce" dans les ateliers surchauffés du marais ou de Popincourt ? N'est-ce pas encore la chanson que poussent les ambulants dans l'étroite cour de la maison ouvrière, et qui fait immédiatement s'ouvrir les fenêtres des six étages d'ateliers, la chanson que le bon populo écoute le dimanche en savourant une friture, sous la tonnelle d'un marchand de vin de Joinville-le-Pont ? Et là-bas, dans la boue glaiseuse des tranchées, c'est très probablement un refrain semblable que murmurent, les pieds dans la glace, le ciseleur ou le tapissier d'hier, transformés en héros patriotes !


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