CHAPITRES
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Note de l'éditeur

Bouquets d'hommage


[*] Curieusement, ces Mémoires n'ont pas de chapitre 10.
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Eugenie Buffet


Chapitre 16


La Victoire ! L'avais-je assez chantée, avant même qu'elle resplendît sur la France en deuil et en larmes ! L'avais-je assez désirée, souhaitée et prédite ! Et j'étais là pour la saluer, pour assister à cette apothéose, pour mêler ma joie et mon ivresse à la joie et à l'ivresse de cette foule en délire, pour tendre mes bras vers ces uniformes sur lesquels la boue des tranchées et le sang encore chaud des martyrs rayonnaient dans le soleil ! La Victoire ! Je n'entendais que ce mot ! Je ne hurlais que ce mot : La Victoire ! La Victoire ! Et c'était, devant mes yeux extasiés, un poudroiement d'éclairs, une magie de couleurs, de cuirasses, de fusils, de baïonnettes, une tempête mouvante de casques ! tout dansait devant moi. Et je criais, et je sanglotais, et j'étais folle, de cette folie qui s'empara de tous les cœurs et de toutes les âmes, devant cette France ressuscitée !

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Depuis le matin, j'étais là, au coin de l'avenue Marigny. Je voulais être au premier rang. J'avais, sur moi, ma carte officielle de circulation délivrée par la Préfecture de Police, mais, par une sorte de fierté que l'on comprendra, et très énervée au milieu de la foule, j'entendais qu'on ne me la demandât pas. N'avais-je pas mérité d'être là, au milieu des autres, et ne devais-je pas assister à ce défilé grandiose sans que l'on m'obligeât, comme autrefois, du temps de mes chansons des rues, à présenter mon parchemin à tout bout de champ ? L'incident inévitable se produisit. Un sergent de ville voulut m'empêcher de passer. "Faites venir l'officier de paix qui est là-bas à côté du barrage !" L'officier de paix arriva et, par bonheur, me reconnut. Et, mettant la main à son képi : "Bien sûr, fichtre ! que vous avez le droit de voir ça !" Et il me conduisit au milieu des officiers en leur annonçant : "C'est Eugénie Buffet ! l'amie des poilus ! la caporale Nini !" Ils m'enlevèrent, me portèrent au milieu de la foule, en criant : "Vive Eugénie Buffet !" Je me mis à pleurer ; je revécus tous mes hôpitaux, toutes mes ambulances, tous mes camps, tous mes cantonnements ; je pensai à tous ceux que ma chanson avait sauvés, et qui étaient là, peut-être, en ce moment, devant moi. Et je rentrai à midi, chez Paule Gorska, morte de fatigue et d'émotion. La première amie que je retrouvai fut Mme Waldeck-Rousseau avec laquelle je n'avais jamais cessé de correspondre durant ma longue absence. Elle me demanda des détails sur ma tournée. Très affectueusement, elle me dit : ? Rapportez-vous au moins un peu d'argent ? ? Mais pas un sou Madame Waldeck, lui répondis-je. Comment voudriez-vous que j'en rapportasse ? J'ai reçu, pendant ces dix-huit mois, dix mille francs du ministère. Il m'a fallu payer mes voyages, mon accompagnatrice, mon hôtel et mes repas. Avec cela, presque tous mes concerts étaient gratuits et la presque totalité du montant des entrées payantes ? une vingtaine de mille francs ramassés sou à sou ? je l'envoyai à l'œuvre de Jouannaux pour l'orphelinat des armées, à Mme Alice Bechmann pour le Repas des artistes ! Voyez donc ce qui pourrait me rester, en dehors de beaucoup de gloire, de lettres et de journaux remplis d'éloges et de félicitations ! ? En somme, me dit Mme Waldeck-Rousseau, vous rapportez juste ce qu'il faut pour mourir de faim. Ma pauvre Eugénie Buffet ! Cela vous servira-t-il de leçon au moins ? Et cela ne me servit point de leçon puisque je repartis encore pour l'Amérique et avec la très modeste gratification que le gouvernement m'accorda, sur les généreuses instances de Mme Waldeck. Mon second voyage fut marqué par un épisode assez inattendu. Ma brave Félicie Clory, pour qui j'avais tant d'affection, me quitta pour un amour de cœur et se fixa à Curityba. Je continuai d'abord seule mon voyage, puis en compagnie de Georges Charton, que le hasard avait mis providentiellement sur ma route. Le 29 septembre 1920, je réintégrai à nouveau la France. Je fus engagée en 1921 aux Noctambules, dirigé par mon bon ami Martial Boyer, et en 1922 j'inaugurai avec lui le Carillon ! Des amis me suppliaient de rester en France : "Tout le monde est heureux de vous revoir, de vous entendre encore. Paris veut vous conserver. Restez avec nous, ma bonne Eugénie !" mais je ne sais comment je fus encore entraînée à suivre Georges Charton qui me proposa de l'accompagner en Afrique du Nord. Nouvel exode. Nouvelle tournée accidentée. A Bordeaux, avant de nous embarquer, nous donnâmes avec Charles Couyba une soirée de charité pour les œuvres de Mme Cruss et de Mme Gounouilhou. Ah ! cette sublime Mme Gounouilhou qu'elle fit donc du bien, pendant la guerre, et la baronne Édouard de Rothschild et Mme Edward Tuck, et Mme Georges Leygues, et Mme Boulloche, Mme de Montagnac et Mme de Poliakoff et la comtesse Paul de Pourtalès et Seydelmeyer, qui avait fait un hôpital de son hôtel rue la Rochefoucauld et la marquise de Loys-Chandieu et Mme Maurice Donnay et Mme Achille Fould, Daniel de Poliakoff, Mme Eugène Simon et tant d'autres femmes dont on ne dira jamais assez la discrète et vigilante bonté !

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 Il me faut passer rapidement sur les incidents et les épisodes de ce dernier voyage, car j'ai encore beaucoup de choses à dire, et je ne veux point lasser l'attention de mes lecteurs. Nous nous embarquâmes pour Casablanca où nous donnâmes notre première représentation sur le théâtre de cette ville. A Rabat, j'eus le grand honneur d'être conviée à donner une soirée à la Présidence, devant l'illustre Maréchal Lyautey qui, pour me témoigner sa reconnaissance, voulut bien me donner son portrait revêtu de sa dédicace. Partout, grâce à lui, nous fûmes reçus avec une amabilité et un empressement rares. Cette tournée fut une des plus réussies de ma carrière ; je m'en souviens avec attendrissement, mais je crois que le souvenir le plus émouvant de mon voyage en Afrique du Nord est celui que j'ai conservé de mon passage en Algérie. Par une coïncidence impressionnante, c'est à l'hôpital militaire de Tlemcen, où je suis née, que je fus invitée à donner ma première représentation. Au seuil de ma vieillesse, c'était toute mon enfance qui surgissait là, devant mes yeux. Avec une précision cruelle, les moindres détails de ma pauvre jeunesse, les plus petits chagrins qui habitaient alors ma cervelle de petite fille sauvage et très misérable, firent leur apparition tout à coup, comme sur un écran fantasmagorique. Après un pèlerinage au cimetière d'Oran, sur la tombe de mes parents, je donnai un autre concert, à l'hôpital militaire de cette ville, dans cette même salle où, petite fille, j'avais assisté, muette de douleur, à l'agonie de mon père. La gorge étreinte par l'émotion, je pus à peine chanter deux chansons. Quelques jours après, je chantai au Théâtre de Mostaganem sur lequel j'avais fait mes débuts dans Le Petit Duc. J'y obtins un grand succès, qui me prouva que, bien que je ne fusse jamais revenue en Algérie depuis mes débuts, on connaissait là-bas mon nom et que l'on était heureux de m'y entendre. D'ailleurs, cet attachement, cette sympathie, je les retrouvai partout, chez les plus humbles gens, chez les plus simples créatures, et jusqu'au Couvent Saint-Louis, chez les bonnes sœurs trinitaires, qui m'avaient élevée, et qui me réservèrent la plus douce et la plus délicate des surprises. Après m'avoir fait visiter la chapelle où je faisais autrefois mes prières, elles me montrèrent la place que j'occupais au réfectoire et me désignèrent l'ancienne table sur laquelle je mangeais : ? C'est dans ce tiroir, mes chères sœurs, dis-je, moitié larmes, moitié sourire, que je cachais la nourriture que je ne voulais pas avaler. Je n'étais pas toujours docile... Aussi pour me punir, chaque semaine, le jour d'inspection de la classe, quand on découvrait la nourriture toute moisie au fond de mon tiroir, on me pendait ce dernier dans le dos. Et je devais faire ainsi le tour de la Cour pendant la récréation !Les sœurs riaient beaucoup. Et la supérieure, avec une intonation malicieuse :? Eh ! bien Mademoiselle Eugénie Buffet, n'avez-vous pas la curiosité de l'ouvrir aujourd'hui, ce tiroir ? J'ouvris le tiroir : il était plein de jolis souvenirs, pelotes, mouchoirs brodés, images, bonbons, que les braves sœurs y avaient enfermés, à mon intention. Je n'étais pas au bout de mes émotions ! A Dombasle, je retrouvai Tante Caton la sœur de ma mère. Tout le village se réunit chez elle pour me fêter. Je voulus revoir Mascara, ce coin si cher où j'avais connu Charles de Foucauld ! Charles de Foucauld, comme tout cela était loin !... Comme il était doux d'évoquer ces premiers instants de ma vie ! J'aurais voulu séjourner bien longtemps encore dans ce pays de mon enfance, au milieu de tous ces souvenirs... Mais il me fallait continuer ma route. Je rentrai à Alger, visitai Sétif, Saint-Arnaud, Constantine. A Constantine, je chantai à l'Hôpital militaire, au Casino et au Cercle Français, devant M. et Mme Thomson, venus pour les élections, puis, ce furent encore Bône, Souk-Ahras ; Tunis enfin. M. Lucien Saint, qui m'avait, quelque temps avant, refusé nos permis de la frontière algérienne à Tunis, fut obligé de reconnaître l'erreur qu'il avait commise en retardant l'heure de notre succès ; celui-ci fut prodigieux à Tunis. Nous chantions aux grandes manœuvres à Galies pour les soldats en campagne, en la présence du Général en Chef d'Anselme. Nous couchions en plein air, sous les tentes, et cette vie libre et pittoresque me séduisait beaucoup, quand, un matin, vers la fin du mois de mai 1924, je reçus une dépêche qui devait changer complètement le cours de ma destinée. Charles Burguet me proposait un engagement pour tourner son film la Joueuse d'Orgue. Il vint me rejoindre à Vichy pour me faire signer mon contrat. Je donnai encore quelques représentations au Casino des Fleurs, sous la Direction de Victor de Cottens. Et le 9 juillet, je mis pour la première fois les pieds dans un studio.

***

 Un trac fou s'empara de moi. Je n'avais jamais encore fait de cinéma, j'étais une novice dans ce nouveau métier, et je me mis à trembler comme une feuille devant l'opérateur, moi qui n'avais jamais bronché dans l'ouragan du front ! Charles Burguet tourna quelques bandes d'essai, et m'apprit qu'il était content.  Je louai un petit pavillon voisin du studio situé â Epinay, et, dès lors, chaque jour, je me mis à la tâche, jouant mon rôle avec zèle. Le métier n'est pas toujours drôle ! Il faut se lever de bonne heure, travailler d'arrache pied, recommencer, jusqu'à ce qu'elles soient au point, pendant des heures, des scènes difficiles, payer de sa personne, et même, très souvent, se livrer à des exercices physiques qui ne sont point sans péril. C'est ainsi que, dans la Joueuse d'Orgue, il me fallut tourner par un froid sibérien, une scène de noyade authentique. Je dus, pendant une semaine, exécuter de successifs plongeons dans l'eau glacée à Butry, et je ne pus m'empêcher de vouer à tous les diables les metteurs en scène sans pitié pour mes poumons et mes bronches si souvent éprouvés. Je terminai enfin, sans accident et sans maladie, notre film dont la réalisation dura trois longs mois, et je rentrai à Paris pour rendre visite à mon pauvre ami de Max que je trouvai dans un état de santé alarmant. Il me dit, des larmes dans les yeux : "Viens me voir mourir dans l'ami Fritz que je vais jouer pour la dernière fois !" Et c'était vrai, hélas ! De Max avait le pressentiment de sa fin prochaine. Un mois après, il nous quittait pour toujours ! Bien que le succès de la Joueuse d'Orgue m'eût donné toute satisfaction, je n'en continuai pas moins de chanter, et j'acceptai quelques engagements, à l'Empire, notamment, où je fis quinze jours devant une salle qui me fit fête, puis pour les music-hall et les cinémas de l'agence Fournier, à La Lune Rousse de Marseille, et à Aix-en-Provence. Je rentrai à Billancourt pour commencer les essais d'un film nouveau, Napoléon, pour lequel Abel Gance m'avait engagée. Nous ne devions pas rester longtemps à Billancourt. Les principales scènes de Napoléon devant être tournées en Corse, c'est à Ajaccio que j'allais retrouver la troupe d'Abel Gance. Ce dernier, grand artiste passionné de beauté, a dû certainement laisser beaucoup de sa santé et de son argent en Corse, pour la réalisation de son film grandiose. Je ne sais pourquoi, tandis que je tournais Napoléon, bien que rien, dans les scènes que nous interprétions, ne favorisât un tel rapprochement d'idées, je songeais à Waterloo, à l'horrible déchéance du grand Empereur, à sa fin misérable et presque tragique, et je me demandais souvent à moi-même : "N'aurai-je pas, moi aussi, un jour, mon Waterloo ?" Une sorte de malaise m'envahissait sans que j'en puisse saisir les indéfinissables causes : l'ambiance inquiétante du pays, la lenteur irritante du film, la nostalgie de Paris, à laquelle venait s'ajouter le dégoût de tant de voyages accomplis au cours de ma vie sans repos, les appréhensions que me donnait la perspective d'un lendemain incertain, étaient peut-être les sources de mon accablement et de ma neurasthénie. Pour la première fois de ma vie, je me sentis très malheureuse avec l'idée fixe, toujours, que j'allais connaître mon Waterloo. Ah ! certes, j'ai eu, dans et ma vie, des heures effroyables? j'ai subi l'injure et la méchanceté, j'ai été trahie par des êtres que j'aimais, trompée par des créatures auxquelles j'avais tendu la main et donné ma bourse ; j'ai connu les faillites du cœur, les amertumes de la lutte et le désespoir de la faim. J'ai couché sur des grabats, et la maladie m'a réduite à l'impuissance ; j'ai pleuré, le soir, dans la rue. La mort, la mort elle-même, je l'ai sentie passer près de moi bien des fois ; et je l'ai, au plus fort de la détresse, suppliée de mettre un terme à mes malheurs. Mais j'ai toujours, en peu de temps, repris goût à la vie ; et si injuste, si inclément que le sort se soit parfois montré pour moi, j'ai, comme on dit, remonté le courant...Cette fois-ci, c'était fini, je me sentais incapable de réagir. Et toujours, toujours ce pressentiment, cette idée de mon Waterloo. Pourquoi ? 

***

Lorsque le film d'Abel Gance fut terminé, je repris encore mon tour de chant pour le compte des Établissements Fournier. Je me sentais de plus en plus malade. J'avais pris froid dans les noyades de La Joueuse d'Orgue comme dans les scènes d'eau du film Napoléon en Corse. Ma tournée, pour le compte de l'agence Fournier, fut un véritable supplice. Prise à chaque instant de migraines et de tremblements, je ne réussissais qu'à grand peine à me traîner de ma loge à la scène, où il me semblait, au cours de mes auditions, que j'allais étouffer et mourir sur le "plateau". Luttant toujours, je parvins à terminer mon engagement, mais à quel prix ! Après une apparition à la Scala, dans une pièce qui ne me convenait qu'à moitié et au cours de laquelle je me blessai gravement à la main, je dus aller chanter à Vichy. Puis de là, je rentrai à Paris, accompagnée de ma fidèle Annik Desréac qui me conduisit à Epinay chez le docteur Le Roi des Barres. Ce dernier diagnostiqua une grave crise de diabète compliquée de congestion des poumons. L'éminent médecin me conseilla d'interrompre mes tournées pendant plusieurs mois. Je désespérais. Je n'avais pas d'argent pour me soigner, et il me fallait travailler, chanter pour vivre. Je fus obligée d'accepter un nouvel engagement pour Aix-en-Provence, puis je signai encore un autre contrat pour Beausoleil. Beausoleil ! Ce nom radieux allait-il me porter chance ? Ma bonne Annik me disait : "Du courage, ma chérie ! Ne te désole ainsi ! Ne te laisse pas abattre ! Toi qui as si souvent insufflé l'énergie et la vaillance aux autres, toi qui as renversé les obstacles, triomphé de la maladie, de la misère, de la douleur ; qui, au milieu des pires catastrophes, as su demeurer forte et fière, tu remporteras encore cette dernière victoire... et tu finiras tes jours heureux !" Hélas ! cette vaillance et ce courage dont me parlait Annik, je les sentais m'abandonner, et c'est avec une angoisse sans pareille, une frayeur intraduisible que j'affrontai le Casino de Beausoleil. Et c'est ici que sonna, au cadran de ma destinée, l'heure fatale de mon Waterloo ! Je ne m'étais pas trompée. De même qu'il y a toujours une heure où, comme le disait le vieux peintre Harpignies, on finit par avoir raison, une heure où les plus malchanceux et les plus méconnus voient luire pour eux le soleil du bonheur et du succès, il existe aussi, pour ceux que la gloire a consacrés, un instant où cette gloire vous trahit, comme une maîtresse infidèle et trop aimée. Le 31 décembre 1925, je débutai au Casino de Beausoleil. Un riche auditoire emplissait la salle. Des amis à moi étaient venus là pour m'applaudir, et pour me soutenir de leur affectueuse présence. Beaucoup d'entre eux connaissaient la situation dans laquelle je me trouvais, mon état de santé précaire, mon désemparement, et je compris que la plupart souhaitaient ardemment me voir, ce soir-là, prendre ma revanche. Quelques minutes avant mon entrée en scène. Annik me demanda : "Comment te sens-tu ?" "Je me sens très mal ! lui dis-je, tout tourne autour de moi. J'ai l'impression d'être au bord d'un gouffre. Jamais je n'ai éprouvé une telle sensation. C'est atroce. Soutiens-moi Annik." Et comme dans un rêve, j'entendais la brave fille me répondre : "Du courage, ma grande chérie, du courage !" Je finis par reprendre mes sens. Le peu de volonté qui me restait s'arc-bouta. Je me dressai, me raidis contre la douleur. Je fis, avec violence, appel au souvenir de mes luttes passées, et je me dis qu'au cours de ma longue carrière, j'étais entrée bien des fois en scène avec l'impression que j'allais m'évanouir devant le public, mais que, presque toujours, au bout de quelques secondes, galvanisée par ma chanson, je redevenais maîtresse de moi-même. Je fis un pas pour sortir de ma loge. La peur me reprit. L'espoir avait disparu. Décidément, il n'y avait rien à faire, rien, j'étais exténuée. Je vacillais le long des couloirs. Annik me soutenait. Je sentais son bras trembler contre le mien. J'entendis la ritournelle de ma chanson. J'avançai comme une morte, sur la scène. Je demeurai un instant paralysée, regardant le gouffre noir de la salle, incapable d'émettre un son ni de bouger un seul doigt de ma main. Je sentis une sueur glacée tomber lentement sur mon front. Le chef d'orchestre donna le signal de reprendre ma ritournelle. Alors, faisant un effort surhumain, je commençai ma chanson. C'est à peine si j'entendais le timbre de ma voix. Je perçus pourtant des exclamations venant de la salle, le murmure d'un auditoire mécontent. Que se passait-il ? Qu'avais-je fait ? Que me voulait-on ? et le murmure grandit s'éleva, coupé de sifflets stridents... Le vacarme emplissait mes oreilles. Je ne me rendis plus compte de rien. J'étais incapable de dire quoi que ce soit, incapable de répondre à ce public, de me défendre devant cette foule cruelle ; moi qui avais nargué les balles et ricané à la gueule des canons, je restais pantelante devant quelques centaines de désœuvrés en habits, et de belles madames qui m'abreuvaient de leurs sifflets et de leurs cris de chiennes en délire. Quel désastre ! Quelle déchéance ! Waterloo ! Écrasée sous cette avalanche d'injures, on me porta jusqu'à ma loge. J'y tombai inerte, comme là-bas, à Marseille. Je finissais par où j'avais commencé.

***

 Ramenée chez mes "Vieux", M. et Mme Defrance tentèrent de me consoler. "C'est un mauvais public que celui du Casino répétait Émile Defrance". A quoi je répondais : "Il n'y a pas de mauvais public. Le public attend, au marché ou au théâtre, qu'on lui en donne pour son argent ! Je ne lui en ai pas donné pour son argent, voilà tout ! Est-ce sa faute si je suis à moitié crevée. La scène et la guerre, c'est pas pour les malades. J'ai trop vécu, j'ai trop chanté. Ma carcasse n'en peut plus. Le public n'en veut plus. Tant mieux pour lui ; tant pis pour moi. Mon Waterloo est arrivé." Tandis que mes chers amis M. et Mme Edward Tuck me gardaient une chambre à Epinay, Annik retournait chercher mes affaires à Beausoleil. Je demandai, bien entendu, la résiliation de mon contrat, et j'allai voir mon bon docteur Le Roi des Barres, qui, après que je lui eusse conté mon désastre, me gronda affectueusement : "Je vous l'avais bien dit que vous n'étiez pas en état de chanter ni de subir de nouvelles fatigues ! Allez-vous être raisonnable, maintenant ?" Je lui promis d'être raisonnable et je restai à la maison de santé d'Epinay, mais comment faire pour tenir mes engagements ? J'étais dans un état voisin de la misère. Je rendis visite à Gabriel Alphaud, Directeur de Comœdia, et à son secrétaire général, Paul Grégorio, qui voulurent bien s'intéresser à moi et y intéresser leurs lecteurs. Ils publièrent un article qui eut pour premier résultat d'inspirer à Mademoiselle Georgette Brézillon une pensée touchante : celle de me décider à prendre trois mois de repos à la maison de retraite d'Orly, fondée par Léon Brézillon pour les artistes du cinéma. Pendant ce temps, les grands journaux parisiens annonçaient une suprême manifestation en mon honneur, un gala de retraite organisé par Comœdia, sous le patronage de Maurice Donnay et Robert de Flers, Paul Léon, Jacques Rouché, André Messager, André Rivoire, Henry Moreau, Max Maurey, Oscar Dufrenne, Harry-Baur, Léon Bailby, Léon Brézillon, Lucien Sauphar, Justin Godart, et donné au Théâtre Sarah Bernhardt que prêtaient les frères Isola. Parmi les admirables articles que suscita l'annonce de cette représentation, je ne puis m'empêcher de rappeler celui de Maurice Donnay, dont j'extrais ces lignes : "J'ai revu dernièrement Eugénie Buffet, nous avons parlé du passé, et aussi du présent. Les clairs yeux bleus se sont emplis de larmes. La guerre était horrible, du moins on croyait que ce serait la dernière, et la paix n'est pas magnifique ? La vie actuelle est dure à celle qui a donné son cœur et dont la voix a charmé et consolé tant de héros. Et puis on n'écoute plus les vieilles chansons. Alors ! Eugénie Buffet a fait du cinéma. Vous chantiez La Paimpolaise ; vous chantiez La Marseillaise, vous chantiez j'en suis bien aise, eh ! bien, tournez maintenant, mais il y a tel film qui exige qu'une femme reste deux heures dans l'eau, jusqu'à mi-corps, cela n'est pas admirable pour la santé. "Alors, quelle chanson chanterons-nous à cette blessée de la vie ? Comœdia organise, pour le mardi 22 juin, une représentation au bénéfice d'Eugénie Buffet. Les plus grands artistes de Paris ont répondu à l'appel de leur camarade aimée et admirée, et les parisiens ont l'occasion de faire le geste élégant de la reconnaissance. Cette occasion, ils ne la laisseront pas échapper ; ils en seront d'ailleurs récompensés. "Maurice Donnay, Gabriel Boissy, Henri Duvernois, Robert de Flers, Léon Daudet, Paul Achard, Le Guéreux, Andrée Violis, Édouard Baudu ; tous les grands écrivains, tous les généreux journalistes qui ne restent jamais insensibles aux cris de la misère humaine, aux appels jetés par ceux de leurs frères ou de leurs amis tombés dans la bataille, tous supplièrent le public d'assister à cette représentation, dont le seul but était donner un peu de pain à La Cigalequi, toute vie, n'avait songé qu'à empêcher les malheureux de mourir de faim ! 

***

 Alors, je vis cette chose admirable : de tous les coins de Paris, des faubourgs. noirs et des quartiers clairs, de Ménilmontant, et des Champs Élysées, de Belleville et du Bois de Boulogne, de partout enfin, arrivèrent en foule tous ceux qui m'aimaient encore et m'avaient autrefois applaudie, et qui voulaient me revoir une dernière fois et me secourir, répondant à la grande voix de la presse qui avait jeté cette nouvelle : "Eugénie Buffet n'a pas de quoi manger !" Je crois bien même que, poussés par une généreuse curiosité, digne du cœur populaire, ceux qui ne me connaissaient point et qui avaient si souvent entendu prononcer mon nom, s'étaient précipités à cette représentation, un peu comme on se rend à quelque cérémonie officielle. Et c'est à ce moment que je compris qu'il restait encore quelque chose de toutes mes chansons dispersées aux quatre vents de la route, quelque chose aussi de l'exemple d'humaine pitié que j'avais donné au cours de ma vie qui ne fut qu'un long apostolat, puisque si j'avais, pour le soulagement de tant de misères, prodigué beaucoup d'amour et fait beaucoup d'aumônes, on savait aujourd'hui me rendre cet amour et que, dans un élan de gratitude infinie, on n'hésitait point à venir m'apporter les pauvres sous dont j'avais besoin !... Ah ! oui, j'eus, ce jour-là, l'impression vraiment existé pour ce grand peuple de mourir de France ! La salle du théâtre Sarah Bernhardt, dès l'ouverture des portes, était déjà pleine à craquer. Les spectateurs tournaient nerveusement les pages du luxueux programme dont la jolie couverture avait été dessinée par mon regretté ami Maurice Neumont. L'émotion fut grande déjà quand, dès le début, apparut sur la scène le bon René de Buxeuil qui avait tenu modestement à lever le rideau. Je ne décrirai point, par le menu, cette manifestation. Qu'il me suffise de rappeler que les plus grands artistes tinrent à y participer. Au hasard de ma mémoire je   citerai : Gaby Morlay, Maurice Chevalier, Jane Marnac, Henri Casadesus, Pizani, Vincent Scotto, René Fauchois, Henriette Leblond, Victor Boucher, Parisys, Beaugé, Marguerite Herleroy, Joé Bridge. Madeleine Roch, en des vers de toute beauté, évoqua mon existence, mes succès et mes luttes passées. J'entrai en scène. Alors, on vit Jean Chataigner se lever de son fauteuil, dans la salle, et on l'entendit crier : "Debout, tous !" Et ce furent des acclamations sans fin, une longue ovation montant vers moi. J'étouffais de bonheur. Des voix clamaient : "Vive Eugénie Buffet !" Je voulais remercier, parler, mais le délire de cet enthousiasme couvrait ma voix. Au bout d'un instant qui me sembla une éternité, le calme se rétablit, et je pus enfin commencer de chanter une chanson composée par René de Buxeuil et Roland Gael. Elle est intitulée : Ma chanson. C'est bien la mienne effet, toute ma vie en trois couplets. Je demande la permission de la reproduire ici :

J'ai chanté les gueux et les filles
Tous les purotains du trottoir
Dont le cœur bat, sous les guenilles,
D'amour, de jeunesse et d'espoir
Il faut bien que des voix s'élèvent
Parmi les rumeurs et les cris
Pour clamer les joie et les rêves
De la misère de Paris !

REFRAIN

J'ai chanté comme une cigale
Sœur pauvre des déshérités,
Laissant aux fourmis la fringale
De l'argent et des vanités.
J'ai chanté de toute mon âme
A l'âge de Mimi Pinson
J'avais donné mon cœur de femme
A la chanson !

II 

J'ai, dans les cours, faisant la quête
Rendu tous les pipelets fous,
Les coups de balai sur ma tête
Pleuvaient plus souvent que les sous,
Des lazzis tombaient des fenêtres
Sans interrompre mon refrain
Car je pensais : de pauvres êtres
Par ma chanson auront du pain.

REFRAIN

J'ai chanté comme une cigale
Même sous la neige, l'hiver,
Et quand je n'avais qu'un vieux châle,
Contre les morsures de l'air,
Quelquefois s'éraillait ma gamme,
Mais je n'avais pas le frisson
Je me réchauffais à la flamme
De ma chanson.

III

En trinquant à la régalade,
J'ai bu le pinard des poilus ;
Je crois bien que plus d'un malade,
En m'écoutant ne souffrait plus.
Ils m'ont nommée leur caporale,
Les doux et braves petits gars
C'est un titre que rien n'égale,
Parmi les honneurs d'ici-bas.

REFRAIN

J'ai chanté comme une cigale,
Parce que c'était mon destin,
Sous le soleil, sous la rafale,
Dans le soir et dans le matin,
Et quand s'éteindra la camoufle
Tel un oiseau sous le buisson,
Je dirai dans un dernier souffle,
Une chanson !
[*]

[*] © Francis Salabert

A chaque phrase, à chaque vers, les bravos, impérieux me forcèrent à m'interrompre. Je sentais mon auditoire littéralement bouleversé. Je mis bien dix minutes à interpréter ma chanson. Je croyais que je ne finirais jamais. J'étais comme dans un rêve. J'étais couverte de fleurs et couverte aussi de baisers, car sans que je me rendisse compte de ce qui s'était passé, je me retrouvai dans les coulisses, entourée de plus de vingt personnes qui me pressaient dans leurs bras à m'étouffer. Parmi elles, mes compatriotes Vincent Isola et Émile Isola, Mme de Montagnac, Les Payelle, les Wittersheim, les Michaut, les Burguet, Maurice Donnay, Lucien Sauphar, Lucien Bertault, Marie Dubas, Maurice Neumont, Mme Eugène Levoux, Henriette Deschamps, Martial Boyer, tous les artistes enfin. On pleure, on s'embrasse. Ah ! l'inoubliable journée. J'apercevais un vieux grognard qui ne m'avait pas quittée, durant toute la matinée. C'était André de Reusse. Oui, ce fut une belle journée ! Et comme j'aurais voulu la voir se prolonger, s'éterniser... Lorsque, le rideau baissé sur cette apothéose, je vis lentement s'en aller, puis disparaître cette foule ardente, que je ne reverrais sans doute plus jamais, j'eus envie de me précipiter au dehors du théâtre et de lui crier : "Gardez-moi ! Emportez-moi, ne me laissez pas ! Je vais être seule maintenant, seule pour toujours ! Ayez pitié de moi !"

Un baiser tendre et sonore, que venait de me donner ma bonne Annik, me rappela à l'ordre.

- A quoi penses-tu ?

- A mon bonheur, lui dis-je, pour ne pas lui faire de peine.

Et j'essuyai, très vite, les larmes qui mouillaient mes joues.


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