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CHAPITRES & SOUS-TITRES
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CHAPITRE PREMIER

Le 14 juillet 1886 - L'Alcazar d'Été - La Corbeille - Demay - Duparc - Dufresny - La petite Fréder - " En revenant de la Revue" - Hervé


CHAPITRE II

l'Eldorado - Une nuée d'étoiles ! - Le réveillon. - Comment Thérésa devint célèbre - Suzanne Lagier - "La Petite Curieuse" - Un drame dans la salle - Jules Léter - "L'Amitié d'une Hirondelle" - Chrétienno - Horace Lamy - Une prouesse peu banale - Mathilde Lasseny


CHAPITRE III

Le café-concert, pépinière de grands artistes - Marie Sasse - Mme Macé-Montrouge - Renard - "Le temps des cerises" - La tragédie au café-concert ! - Cornélie - Mes débuts à l'Eldorado - Les causes de ma frousse - Résilié pour insuffisance - Marie Lafourcade - "Le Pifferaro du Boulevard".


CHAPITRE IV

Au Jardin Oriental de Toulouse - Marguerite Baudin - " Les Pompiers de Nanterre" - Les Clodoches - Augustine Kaïser - À l' Alcazar de Marseille - Joseph Arnaud - Une répétition mouvementée - Eugénie Barba (Mme Jules Perrin) - Judic


CHAPITRE V

Eugénie Robert - Les goguettes - Les présidentes - Gustave Nadaud - Eugène Pottier - Amiati - Zulma Bouffar - À l'Eldorado de Lyon - Joseph Kelm - La bague du Tsar?Le truc du bourreau - Un artiste pratique - Pierre Dupont - "Ma vigne".


CHAPITRE VI

Souvenirs d'enfance - Comment je devins artiste lyrique - Marie Bosc
- Kadoudja - Les débuts à l'île d'Oléron - "Le Baptême du P'tit Ébéniste" - Berthelier - À Romainville - Paul de Kock - Au Concert du XIXe siècle - Darcier - Céleste Mogador - Mme Noble.


CHAPITRE VII

Baumaine et Blondelet - Hortense Schneider - Rentrée à Toulouse - "Le Toqué" - Adolphe - Les Cocardiers font du pétard - L'autorité s'en mêle - Judic et Lafourcade - Claudia - Gabrielle Rose - Charles Constant


CHAPITRE VIII

Au Casino de Lyon - Plessis - Simon Max - Nicol - Les fumisteries de Plessis - Blanche d'Antigny - Le truc des renouvellements - Mlle Vigneau - Julia - Zélia - Duhem - "Le Bouton de Billou" - Thérésa dans la Chatte Blanche


CHAPITRE IX

Regnard - Rose Mérys - Jules Pacra - Mlle Garait - Julia Baron - Au Casino de Nîmes - Dagobert - Je deviens héraut officiel - La fameuse dépêche ! - "Le Mari Mécontent" - Les suites d'une blague - Gobin - Eudoxie Laurent - Un mariage à la vapeur - Amédée de Jallais [Voir à Eudoxie Laurent]


CHAPITRE X

Les chansons patriotiques à Lyon - Buislay - Nous nous enrôlons - Plessis tambour-major - À Bordeaux - Elisa Dauna - La Bordas [voir à
Amiati] - "La canaille" - Alexis Bouvier - Nous déraillons ! - Chez le curé des Ponts-de-Cé - "Le Fantassin Malade" - Cascabel - Silly - Mlle Grenier


CHAPITRE XI

"La Marseillaise des Femmes" - Chrétienno et Judic - L'Eldorado pendant la Commune - J.-B. Clément - Le Café des Ambassadeurs - Le gros Fleury - "J'suis Chatouilleux" - La Corbeille en délire - Villebichot - Lise Tautin - Offenbach - Un mot du papa Doudin - Léa Lini - Une friture bien gagnée


CHAPITRE XII

Ma rentrée à l'Eldorado - Charles Malo - Louise Théo - Bruet - Guyon père - "Le tir au pistolet" - Maria Lagy - "Les Cuirassiers de Reichshoffen" - Ben-Tayoux - Noémie Vernon - Doria - "Je ne t'aime plus" - Une caisse de prévoyance originale


CHAPITRE XIII

Lucien Fugère - " Le Régiment de Sambre-et-Meuse" - La belle Angèle - Fusier - Un concert d'animaux - Aux Ambassadeurs - Trewey - Marcel - Les fluctuations du papa Doudin - Colombat - Paul Renard - Maria Rivière - Vialla - Le pitre Clam


CHAPITRE XIV

Les chanteurs de tyroliennes - Le trio Martens - Les petits Clodoches - Gustave Chaillier - "Tourterelle et Toutereau" - Jeanne Théol - Mlle Bade - La rose de l'apothicaire?"La Feuille pousse" - Mme Riquet-Lemonnier - Jane May - Adieux en langue d'oc - Martin-Martinou - Une pelle de première classe


CHAPITRE XV

Plessis fait des siennes à Berlin - Daubray - Plessis-Napoléon - Juliette Baumaine - Gardel-Hervé - "Les Épiciers" - Charles Pourny - "Les Déjeuners de la Croque au sel" - Des admirateurs coûteux - Armand Ben - "Je cherche Lodoïska" - Marguerite Bellanger - Lassalle


CHAPITRE XVI

"Le Maître d'École Alsacien" - Villemer et Delormel - Amiati en travesti - "Une Tombe dans les Blés" - Alida Perly - Léonide Leblanc - Mme Graindor - "Le Train des Amours" - Gustave Michiels - Les Dames de Vienne - "L'Amour n'a pas de saison" - Paula Browns


CHAPITRE XVII

Virginie Déjazet - Un spectacle merveilleux ! - "La Lisette de Béranger" - Frédéric Bérat - Guyon fils - Robert Planquette - "Savoir lire" - Une représentation au camp - La logique de papa Doudin - Frédérick-Lemaître - "T'ons marié Thérèse" et "La Tour St-Jacques" - Montréal et Blondeau - La douzaine - Les Armanini


CHAPITRE XVIII

Max Bouvet - Maria Pacra - Ducastel - Les douches et les luttes dans la loge - Victorin Armand - Louise Roland - Les inondés du Midi - "Ne m'chatouillez pas !" - Léontine Massin - Émélie Bécat - Un attentat contre notre liberté - "Oh ! la ! la ! quel verglas !" - Péricaud - Le caulègue Despaux - Les frères Lionnet - "La feuille pousse" - Le concours de chansons - "À la Française" - Thiéron


CHAPITRE XIX

Un début original - Les galanteries de Pandore - Léonore Bonnaire - "V'la l'tramway qui passe !" - Dubost - Désirée May - Gaillard - Hurbain - Bécus - Du danger des libations avant le concert - Paul Henrion - "Le Baiser des Adieux" - Lynèda - Andréani


CHAPITRE XX

Libert - "L'Amant d'Amanda" - Ouvrard - "La Dent de Sagesse" - Novations administratives - Mily-Meyer - Les Samedis de l'Eldorado - Salinas - Le ténor Mialet - Francis Chassaigne - Émile Mathieu et la belle Mme Mathieu - Les chœurs de Bourgès - Les débuts d'une grue


CHAPITRE XXI

Je suis expulsé de l'Eldorado - "Le Clairon" - Paul Déroulède - Une enfant prodige - Jeanne Bloch - Henriette Bépoix - Debailleul - "Le rossignol n'a pas encor chanté !" - Lucien Collin - Au Château de Fleurs de Marseille - La Cadichonne - Uzès - Je débute à la Scala - Aimée Chavarot - Dora


CHAPITRE XXII

Le scandale à la Scala - Je suis condamné ! - Rouffe - Debureau fils - Juliette Darcourt - Mariage d'Amiati - Je deviens marchand de couleurs - Un galant associé - Le directeur Monin - "Le p'tit bleu" - Gabillaud - Léopold Wenzel - Marie Heps - Réval - "Le pochard du Pont-Neuf" - Les hauts faits d'Anastasie - Bourdon est dans la salle


CHAPITRE XXIII

Duparc - "La Pigeonne" - Firmin Bernicat - Les marionnettes Holden - "La Chaussée Clignancourt" - Piccolini - Dalty - Velly - Lannes - Marthe Lys - Les couleurs sont dans la limonade ! - "Derrière l'omnibus" - Jules Jouy - Clovis - Représentation de retraite de Darcier - "La 32e demi-brigade" - Le Divan Japonais - Jehan Sarrazin


CHAPITRE XXIV

Pazzotti - Louise Berthier - Juana - "Sous les Bambous" - A. d'Hack - Robert-Macaire et Bertrand - Les Rieuses - Julia de Cléry - Le dîner des Pierrots - Le couple Montrouge - À l'Exposition de Bordeaux - Galipaux - L'ami Coulon - Volapük-Revue - Paula Brébion - Au Concert Parisien - Rivoire - Teste - "La Sœur de l'Emballeur" - Le trio Graindor-Victor-Heuzet - Ce qu'était devenue la belle Mme Mathieu - Dufay - Caudieux


CHAPITRE XXV

Mazedier - Aline d'Estrées - Antony - Fernande Caynon - Léa d'Asco - J'ai des domestiques, des chevaux, un hôtel ! - Hermil et Numès - Présentation d'un ours - Chalmin - Villé - Liovent - Sulbac - "La digue don !" - Un exploit de Joseph Kelm - Mon concours de chansons - "Les Statues en Goguette" - Une conférence sur Déroulède - Un curieux certificat


CHAPITRE XXVI

Au Concert Parisien - La colère du Directeur - Gilberte - Un bouquet original - Tusini - O'Kill - Dalbray - Claude Roger - Antoine Banès - Mayeur - Blanche Kerville - Tout à la Paulus ! - Mercadier - Gaston Maquis - Gilbert - Céline Dumont - Dowe - Je suis condamné à 30 000 francs de dommages-intérêts - M. Allemand les paye - Le petit Norbert - "Le Tambour-Major amoureux" - "Le Train des Amours" - Le ténor aux gants blancs - Le lion de Paulus


CHAPITRE XXVII

Mort de Darcier - L'Estaminet lyrique en 1849 - Le Pain et les officiers - À l' Alcazar d'Hiver - Paulus et Bépoix - Labat et Donval - Crouzet - Villemin - Mme Lagrange - Thérésa - Un mot de Got - "Je me rapapillotte" - "La Gardeuse d'ours" - Pichat - Blockette - La tournée de Schürmann en Espagne et en Portugal - Lucile Chassaing - Piteux résultats ! - Hobert et Lehmann - Mon culte pour les souvenirs.


CHAPITRE XXVIII

La chanson du jour - Tout à la Boulanger ! - "Les Pioupious d'Auvergne" - Antonin Louis - Demay - Maurel - Violette - Le carrousel Floquet - A l'Éden-Concert - Les vendredis classiques - Villé et Dora - Dattigny - Limat - Eugène Baillet - Raoul Pitau - Le tremblement de terre de Nice - Une idylle mouvementée - Le bénéfice de Mercadier - A l'Eden-Théâtre - Un scandale à la Scala - Lévya - Debriège - "Le Père la Victoire"


CHAPITRE XXIX

L'émeute de Lyon - A l'Éden de Trouville - Valti - Brunin - Lucy Durié - Gabrielle Lange - Stella - Van Lier - Méaly - Stelly - Legrand - Modot - Vaunel - Gabrielle d'Estrées - Chaudoir - "Derrière la Musique militaire" - Musette - Léon Laroche - Müssleck - Le saucissonnier Constans - Yvette Guilbert - "Le Cheval du Municipal"


CHAPITRE XXX

L'Exposition de 1889 - L'Alcazar et la Tour Eiffel - Giralduc - Ducreux - Polaire - Les soirées mondaines - A Vienne, Buda-Pesth et Bukarest - Armand Ary - Mort d'Amiati - La Juniori - A Saint-Pétersbourg - L' Eldorado de Nice - Eugénie Fougère - Les Dante - A New-York - Aimée - Au Royal-Trocadéro de Londres - "Les Gardes Municipaux" - "Comica Serenada"


CHAPITRE XXXI

Kam-Hill - Marius Richard - Charlotte Gaudet - Anna Thibaud - Marguerite Derly - Micheline - "Le Baptême d'une poupée" - Plus d'engagements imprimés - Polin - Je deviens directeur de Ba-Ta-Clan - Une troupe de choix - Marguerite Duclerc - Fragson - Bruant - Les sœurs Fréder - Pâquerette - Trois saisons bien remplies - Je vends Ba-Ta-Clan - Les artistes prévoyants ! - "La Musique de la garde"


CHAPITRE XXXII

Défilé de camarades. Edmée Lescot. Lise Fleuron - Anna Held - Marguerite Deval - Louise Balthy - Mayol - Dranem - Clara Faurens - Les cabarets montmartrois - Fursy - Ma représentation de retraite - Un programme triomphal ! - "C'gredin d'Printemps !" - "L'Amour n'a pas de saison".

Paulus - Mémoires - Chapitre VI


Notes

Voir à Introduction pour les remerciements et autres renseignements.

Les notes sont entre crochets ( [...] ).

Les noms soulignés renvoient vers une page plus complète.

Souvenirs d'enfance - Comment je devins artiste lyrique - Marie Bosc - Kadoudja - Les débuts à l'île d'Oléron - "Le Baptême du P'tit Ébéniste" - Berthelier - À Romainville - Paul de Kock - Au Concert du XIXe siècle - Darcier - Céleste Mogador - Mme Noble.

Voulez-vous, belles lectrices et chers lecteurs, que nous fassions quelques pas en arrière, à seule fin de vous dire comment je devins artiste lyrique  ? 

Saint-Esprit, commune de Bayonne - (Basses-Pyrénées [NdA : aujourd'hui 64 - Pyrénées Atlantiques]), entendit mes premiers cris, lesquels furent si vigoureux que la vieille sage-femme béarnaise résuma son impression favorable par ces mots prononcés dans son patois : "Il en aura un galoubet, ce petit-là !" La prédiction de la bonne femme s'est réalisée ; plus tard, un grand critique me surnomma : La trompette populaire

J'étais un petit diable, gesticulant sans cesse, toujours prêt à sortir ses griffes mignonnes contre quiconque ne cédait pas à ses caprices. J'étais né combatif et j'avais de qui tenir ; bon sang ne mentait pas. Mon père, ardent carliste, avait guerroyé pendant des années, pour le Prétendant, contre les troupes de la reine Isabelle II. En 1839, les partisans, vaincus, furent rejetés en Navarre et mon père vint se fixer à Saint-Jean de Luz, d'abord, à Bayonne, ensuite. Il mourut dans cette dernière ville. Ma mère se remaria avec un habitant de Bordeaux qui nous emmena chez lui. Mon beau-père, brave et digne homme, tout en bonté, tout en gaîté qui m'aimait et que j'adorais, mourut alors que j'avais neuf ans. Ma mère se trouva sans ressource. Elle me mit à l'école des Frères. J'y fus un bon élève, studieux, attentif. On s'aperçut que j'avais de la voix et que je chantais juste. Le curé de la paroisse me fit venir, m'entendit et, d'emblée, j'entrai à la maîtrise où je fus classé dans les premiers dessus. 

Mais une cabale s'était ourdie entre les élèves contre celui qu'on appelait le favori de M. le curé. Le nouveau frère m'avait pris en grippe. À propos de bottes, j'étais puni, traité durement. Or, la patience étant la moindre de mes vertus, je me mordais les lèvres jusqu'au sang pour ne pas répondre comme j'en avais envie.  

Un jour, le frère leva la main sur moi. Avec l'agilité d'un singe, ou plutôt d'un Basque, j'évitai la gifle, et, saisissant un encrier de plomb, je le lançai au nez du professeur. La riposte était lourde. 

Ah ! mes amis, si vous aviez vu sa tête ! Jamais nègre de Congo n'en eût d'un si beau noir. Scandale ! tumulte indescriptible ! Je suis conspué par tous les capons d'élèves, appréhendé au corps et finalement expulsé de l'école. Ma mère, désolée, fit en vain démarches sur démarches pour qu'on me laissât réintégrer la classe. On fut inflexible. Le curé déclara qu'un pareil mauvais sujet était indigne de ses bienfaits. J'étais mis en quarantaine partout, on montrait au doigt le polisson qui avait osé prendre pour cible une tête de frère, et, par cet horrible attentat, avait peut-être fait germer des idées révolutionnaires dans tous les petits cerveaux bordelais. 

Ma mère me dénicha une place. Je fus successivement : employé dans l'agence d'une loterie, puis petit clerc, saute-ruisseau, chez Me Larré, avoué, où je restai quinze mois. Le soir, je copiais des rôles pour Me Loste, notaire. Ensuite chez MM. Duclos frères, grands négociants en vins de Bordeaux. Ces messieurs, qui m'avaient pris en affection, proposèrent de m'emmener à Buenos-Ayres, où ils avaient un comptoir pour l'écoulement de leurs produits vinicoles. J'acceptai avec enthousiasme. Voyager ! aller vers l'inconnu, à travers les océans, courir les aventures, c'était tout ce que mon imagination vagabonde avait tant de fois souhaité. Mais ma mère refusa de me laisser partir. Elle objecta mon jeune âge, le danger de la traversée, le mal de mer ; elle s'était forgé une série de malheurs qui devaient infailliblement m'atteindre si je quittais son giron. Elle resta inébranlable. 

Je serais peut-être devenu un grand commerçant, un explorateur, un pionnier de la pénétration française au loin, le veto maternel fut cause que je devins le chanteur populaire. Tout en travaillant, je n'oubliais pas de cultiver mes dispositions pour le chant. J'étais de toutes les réunions chorales, de toutes les représentations d'amateurs, et j'y barytonnais avec succès. 

Les applaudissements de ce public intime n'enivraient, mais j'en rêvais d'autres : ceux du grand public. La vie de bureau me pesait ; mon sang avait besoin de grand air, mon tempérament, de liberté. 

L'occasion désirée se révéla un jour sous la forme d'un chanteur comique, renommé dans toute la région, un nommé Lansade. Il me fit causer, et me proposa de l'accompagner en Bretagne où il allait faire une tournée avec sa troupe. Et sa troupe se composait de sa femme et de lui. 

Ma volonté triompha de tout, cette fois. Le sort en était jeté ! Ma poche était vide d'argent, ma tête bourrée d'illusions. Au cours de ma carrière agitée, la poche s'est remplie bien souvent et les illusions n'ont pas toutes été déçues. Combien de nous ne peuvent en dire autant ? 


 Avant mon départ, j'eus le plaisir d'entendre Marie Bosc, de passage à Bordeaux.

Marie Bosc, très bonne artiste, aurait pu être un grande artiste ! Ah ! elle l'avait, la vocation, celle-là, roucoulant, toute petite, du matin au soir, devant parents et amis émerveillés, qui ne savaient que lui dire :  

- Chante-nous encore quelque chose, Marie ?

 Et la gosse aussitôt d'ôter sa robe pour paraître, avec sa petite chemise décolletée, une vraie chanteuse de théâtre. 

Au couvent, de neuf à quinze ans ; apprentie pendant quelques mois, chez une couturière. Elle jette son dé à coudre par dessus son bonnet, assez souvent de travers, et entre comme coryphée au Théâtre Lyrique, où elle admire Mme Carvalho, son adoration !

Elle lâche son directeur, qui l'avait généreusement gratifiée de soixante francs pour soixante représentations de Noces de Figaro où elle jouait Fanchette, et entre au café-concert (Café de France) en 1859. Depuis, elle a chanté au Cheval-Blanc, à l' Alcazar et à l'Eldorado

Elle était spirituelle et passait pour une mauvaise coucheuse, mais tout le monde était d'accord pour reconnaître son talent et lui trouver la voix souple, étendue, d'une exquise pureté. C'était une virtuose accomplie, chantant au concert tout le répertoire d'Opéra-Comique. 

Et je fis aussi la connaissance de la jolie Kadoudja, qui était très fêtée dans ses chansons mauresques et créoles. Ma Guadeloupe lui valait un gros succès ; dans cette chanson, elle réclamait si gracieusement et avec des poses si touchantes son champ de bananiers et sa savane que les amateurs émus lui offraient des soupers à tire-larigot [en grande quantité].


Bois de Romainville

Ça paraissait la consoler ; la truffe remplaçait avantageusement la banane pour dissiper sa nostalgie.


Le jour du départ était arrivé. Lansade, sa femme et moi, nous venions de prendre place à bord du bateau à vapeur faisant le trajet de Bordeaux à Nantes. Le voyage devait durer deux jours. 

Je regardais, plus ému que je ne voulais en avoir l'air, les rives basses du Médoc, qui glissaient, à gauche, et, dans le lointain déjà, les clochers bordelais émergeant des toits disparus où je laissais tant de souvenirs de mon enfance et de ma jeunesse. 

Bientôt le phare de Cordouan se dresse en face. Nous voilà en pleine mer ; elle est démontée, j'ai le mal de mer. Ça dure vingt-quatre heures ainsi. Tout à coup, le mécanicien vient annoncer au capitaine qu'une avarie s'est déclarée dans la machinerie, et qu'avant peu on ne pourrait plus marcher. Heureusement l'île d'Oléron se trouve en vue. Le capitaine peut manœuvrer assez habilement pour y relâcher. 

On parlait d'une semaine tout entière à rester là pour les réparations ! Or, notre passage payé, l'impresario-directeur-comique Lansade, avait sa caisse à sec et il cherchait toute occasion de la rafraîchir. Notre homme prit vite son parti. Il s'agissait d'utiliser le temps qu'on devait passer à Oléron en faisant donner la troupe. Deux heures après notre amarrage au quai, il entrait en pourparlers avec le plus important cafetier de la ville, Ah ! il était pratique, le gaillard ! 

C'était dans la salle, assez grande, du café de la ville d'Oléron. La scène était figurée par le billard, recouvert de planches, le nivelant. Le prix des places était fixé uniformément à cinquante centimes. Un public nombreux, composé d'insulaires avec leurs familles et de matelots de passage, afflua le soir dans la salle qui fut bientôt bondée.

L'affiche éloquente de Lansade avait fait son effet. Elle disait que : "Pour une fois seulement et par faveur exceptionnelle, le fameux Lansade, premier comique du Sud-ouest, ayant chanté dans plusieurs Cours étrangères, se ferait entendre ainsi que Paulus, le jeune et déjà célèbre baryton, que tous les concerts de Bordeaux s'arrachaient à prix d'or".

L'heure solennelle tinta au coucou de la salle du café. Le rideau ne se leva pas, pour cette bonne raison que ce rideau était absent ; mais Lansade frappa trois coups, largement espacés sur le plancher, avec une queue de billard, et annonça que le spectacle commençait.

Il avait déniché dans Oléron un pianiste médiocre et un piano plus médiocre encore. À eux deux, ils exécutèrent, en guise de morceau d'ouverture, la Prière d'une Vierge ! Pauvre vierge ! 

C'était à mon tour. À l'aide d'une chaise, je sautai sur le billard-scène. Le public devait entendre les battements de mon cœur. Et pourtant, en dépit de ma frousse, je sentais une douce espérance palpiter en moi. J'avais la foi qui transporte les montagnes et les artistes. 

Je commençai par Rêves dorés, romance sentimentale qui ne faisait guère augurer le genre que j'adopterais plus tard. Je reconquis mon aplomb devant le silence religieux de cet humble public, dont les yeux, bons et naïfs, disaient la sympathique admiration. Je dus déployer à

l'aise les ressources de ma voix et tirer des larmes de l'auditoire féminin avec :

Adieu ! rêves dorés, doux charme de ma vie !
Je veux vous fuir...
Allez ! Ô fantômes trompeurs  ! 

Trois fois, je dus reparaître ; trois fois, le succès grandissant m'enivra. Les battoirs herculéens des matelots faisaient tressauter les vitres de la salle. J'avais subi triomphalement le baptême des quinquets ; le roi n'était pas mon cousin. Lansade, lui, avait son succès, avec cette bouffonnerie géniale de Durandeau, Le Baptême du P'tit Ébéniste, que Berthelier avait créé à Paris. Il fallut chanter le lendemain dimanche, puis encore le lundi. 

À la demande générale, disait l'affiche, et l'affiche, pour une fois, disait la vérité. Tout le monde en redemandait. 

Lansade, fastueux, me compta trente francs pour ces trois représentations et me défraya de tout. J'avais, du premier coup, la gloire et la fortune. Pendant ces trois jours, le bateau s'était réparé ;  nous avions épuisé l'enthousiasme des Oléronais. On se rembarqua. En route pour Nantes ! Mais Lansade eut des prétentions tellement exagérées que les amateurs s'éclipsèrent. Les trois jours à d'Oléron l'avaient grisé. Il attendait le pont d'or que les directeurs empressés en pouvaient manquer de jeter à nos pieds.


Le pont d'or ne vint pas, mais la dèche accourut. Les économies étaient envolées. Il fallut partir pour Angers, puisque Nantes était assez aveugle pour ne pas voir le parti qu'elle pouvait en tirer d'une pareille troupe ! Mais là, pressé par le besoin, Lansade dut subir les conditions d'une maison de troisième ordre. Seulement, au moment de paraître en scène, il s'y refusa, s'éloigna avec sa femme et tous les deux, dans la nuit même, quittèrent Angers. Je ne les ai jamais revus. 


Un beau jour je partis pour Paris. Il fallait se loger et manger ; je devins l'employé de MM. Grousteau et Thibault, fabricants de lampes-modérateurs ; le soir je courais les concerts, espérant que l'un d'eux accueillerait mes offres de service. On me proposa d'aller faire des cachets dans un établissement de Romainville-les-Lilas. Trois francs par soirée et nourri ! Il n'y avait pas à hésiter : Je lâchai les lampes-modérateurs.

En ce temps là (en 1865) à Romainville, il y avait un bois ; aux Lilas, il y avait encore des lilas. Leur chantre, Paul de Kock, avait 71 ans et pouvait aller s'y récréer à la vue des dernières grisettes. Aujourd'hui, bois et lilas ont disparu. Ils ont été remplacés par des maisons de rapport. C'est moins beau, mais ça rend plus. La poésie est pour rien et le mœllon est hors de prix. En est-on plus   heureux ? 

M. Franquet, cafetier, transformait son établissement en salle lyrique, trois fois par semaine, les samedi, dimanche et lundi, et réalisait de fructueuses recettes. Il m'avait connu dans une de ces goguettes où j'allais chanter ; mon brio naissant lui avait plu et il s'était dit que je pourrais jouer le rôle d'une étoile au firmament de son concert. D'où son offre, acceptée, de trois francs par jour et nourri. 

Les trois francs étaient payés régulièrement, la nourriture était abondante, j'étais satisfait. Au lieu de trois, c'était quatre fois que je figurais au programme ; je détenais le record de l'endurance, à la satisfaction du patron et du public. J'eus alors la conviction intime que j'arriverais, que je m'imposerais, que je serais quelqu'un ! 

En 1867, je fus engagé au Concert du XIXe siècle, rue du Château-d'Eau, sous la direction Chéret-Saint-Didier [1], aux appointements de sept francs par jour, engagement pour la saison.

[1] Dame Guéron, veuve Didier associée à Jules Chéret, le dessinateur d'affiche

Quelques années auparavant, sur cette scène, on avait entendu Mme la Comtesse Lionel de Chabrillan. Sous ce nom - qui était bien le sien, du fait de son mari défunt - jouait celle qui fut une des gloires du Jardin Mabille [rue du Beaujolais, 1er], la célèbre Mogador, qu'a chanté Nadaud dans ses Reines de Mabille.
 

Pomaré, Maria,
Mogador et Clara,
À mes yeux enchantés
Apparaissez, chastes divinités ! 

Jeune fille, elle s'appelait Céleste Veinard. Le surnom de Mogador lui avait été donné, par Brididi, le danseur émule du grand Chicard [voir à : French Cancan - Histoire], un soir qu'on apprit à Mabille le bombardement de la ville marocaine par l'escadre française (15 août 1844).

Il y avait une très bonne troupe ;  en tête, Mme Noble, excellente élève de Darcier, diseuse et chanteuse, qui, dans tous les concerts où elle a passé, s'est fait justement applaudir.