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CHAPITRES & SOUS-TITRES
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CHAPITRE PREMIER

Le 14 juillet 1886 - L'Alcazar d'Été - La Corbeille - Demay - Duparc - Dufresny - La petite Fréder - " En revenant de la Revue" - Hervé


CHAPITRE II

l'Eldorado - Une nuée d'étoiles ! - Le réveillon. - Comment Thérésa devint célèbre - Suzanne Lagier - "La Petite Curieuse" - Un drame dans la salle - Jules Léter - "L'Amitié d'une Hirondelle" - Chrétienno - Horace Lamy - Une prouesse peu banale - Mathilde Lasseny


CHAPITRE III

Le café-concert, pépinière de grands artistes - Marie Sasse - Mme Macé-Montrouge - Renard - "Le temps des cerises" - La tragédie au café-concert ! - Cornélie - Mes débuts à l'Eldorado - Les causes de ma frousse - Résilié pour insuffisance - Marie Lafourcade - "Le Pifferaro du Boulevard".


CHAPITRE IV

Au Jardin Oriental de Toulouse - Marguerite Baudin - " Les Pompiers de Nanterre" - Les Clodoches - Augustine Kaïser - À l' Alcazar de Marseille - Joseph Arnaud - Une répétition mouvementée - Eugénie Barba (Mme Jules Perrin) - Judic


CHAPITRE V

Eugénie Robert - Les goguettes - Les présidentes - Gustave Nadaud - Eugène Pottier - Amiati - Zulma Bouffar - À l'Eldorado de Lyon - Joseph Kelm - La bague du Tsar?Le truc du bourreau - Un artiste pratique - Pierre Dupont - "Ma vigne".


CHAPITRE VI

Souvenirs d'enfance - Comment je devins artiste lyrique - Marie Bosc
- Kadoudja - Les débuts à l'île d'Oléron - "Le Baptême du P'tit Ébéniste" - Berthelier - À Romainville - Paul de Kock - Au Concert du XIXe siècle - Darcier - Céleste Mogador - Mme Noble.


CHAPITRE VII

Baumaine et Blondelet - Hortense Schneider - Rentrée à Toulouse - "Le Toqué" - Adolphe - Les Cocardiers font du pétard - L'autorité s'en mêle - Judic et Lafourcade - Claudia - Gabrielle Rose - Charles Constant


CHAPITRE VIII

Au Casino de Lyon - Plessis - Simon Max - Nicol - Les fumisteries de Plessis - Blanche d'Antigny - Le truc des renouvellements - Mlle Vigneau - Julia - Zélia - Duhem - "Le Bouton de Billou" - Thérésa dans la Chatte Blanche


CHAPITRE IX

Regnard - Rose Mérys - Jules Pacra - Mlle Garait - Julia Baron - Au Casino de Nîmes - Dagobert - Je deviens héraut officiel - La fameuse dépêche ! - "Le Mari Mécontent" - Les suites d'une blague - Gobin - Eudoxie Laurent - Un mariage à la vapeur - Amédée de Jallais [Voir à Eudoxie Laurent]


CHAPITRE X

Les chansons patriotiques à Lyon - Buislay - Nous nous enrôlons - Plessis tambour-major - À Bordeaux - Elisa Dauna - La Bordas [voir à
Amiati] - "La canaille" - Alexis Bouvier - Nous déraillons ! - Chez le curé des Ponts-de-Cé - "Le Fantassin Malade" - Cascabel - Silly - Mlle Grenier


CHAPITRE XI

"La Marseillaise des Femmes" - Chrétienno et Judic - L'Eldorado pendant la Commune - J.-B. Clément - Le Café des Ambassadeurs - Le gros Fleury - "J'suis Chatouilleux" - La Corbeille en délire - Villebichot - Lise Tautin - Offenbach - Un mot du papa Doudin - Léa Lini - Une friture bien gagnée


CHAPITRE XII

Ma rentrée à l'Eldorado - Charles Malo - Louise Théo - Bruet - Guyon père - "Le tir au pistolet" - Maria Lagy - "Les Cuirassiers de Reichshoffen" - Ben-Tayoux - Noémie Vernon - Doria - "Je ne t'aime plus" - Une caisse de prévoyance originale


CHAPITRE XIII

Lucien Fugère - " Le Régiment de Sambre-et-Meuse" - La belle Angèle - Fusier - Un concert d'animaux - Aux Ambassadeurs - Trewey - Marcel - Les fluctuations du papa Doudin - Colombat - Paul Renard - Maria Rivière - Vialla - Le pitre Clam


CHAPITRE XIV

Les chanteurs de tyroliennes - Le trio Martens - Les petits Clodoches - Gustave Chaillier - "Tourterelle et Toutereau" - Jeanne Théol - Mlle Bade - La rose de l'apothicaire?"La Feuille pousse" - Mme Riquet-Lemonnier - Jane May - Adieux en langue d'oc - Martin-Martinou - Une pelle de première classe


CHAPITRE XV

Plessis fait des siennes à Berlin - Daubray - Plessis-Napoléon - Juliette Baumaine - Gardel-Hervé - "Les Épiciers" - Charles Pourny - "Les Déjeuners de la Croque au sel" - Des admirateurs coûteux - Armand Ben - "Je cherche Lodoïska" - Marguerite Bellanger - Lassalle


CHAPITRE XVI

"Le Maître d'École Alsacien" - Villemer et Delormel - Amiati en travesti - "Une Tombe dans les Blés" - Alida Perly - Léonide Leblanc - Mme Graindor - "Le Train des Amours" - Gustave Michiels - Les Dames de Vienne - "L'Amour n'a pas de saison" - Paula Browns


CHAPITRE XVII

Virginie Déjazet - Un spectacle merveilleux ! - "La Lisette de Béranger" - Frédéric Bérat - Guyon fils - Robert Planquette - "Savoir lire" - Une représentation au camp - La logique de papa Doudin - Frédérick-Lemaître - "T'ons marié Thérèse" et "La Tour St-Jacques" - Montréal et Blondeau - La douzaine - Les Armanini


CHAPITRE XVIII

Max Bouvet - Maria Pacra - Ducastel - Les douches et les luttes dans la loge - Victorin Armand - Louise Roland - Les inondés du Midi - "Ne m'chatouillez pas !" - Léontine Massin - Émélie Bécat - Un attentat contre notre liberté - "Oh ! la ! la ! quel verglas !" - Péricaud - Le caulègue Despaux - Les frères Lionnet - "La feuille pousse" - Le concours de chansons - "À la Française" - Thiéron


CHAPITRE XIX

Un début original - Les galanteries de Pandore - Léonore Bonnaire - "V'la l'tramway qui passe !" - Dubost - Désirée May - Gaillard - Hurbain - Bécus - Du danger des libations avant le concert - Paul Henrion - "Le Baiser des Adieux" - Lynèda - Andréani


CHAPITRE XX

Libert - "L'Amant d'Amanda" - Ouvrard - "La Dent de Sagesse" - Novations administratives - Mily-Meyer - Les Samedis de l'Eldorado - Salinas - Le ténor Mialet - Francis Chassaigne - Émile Mathieu et la belle Mme Mathieu - Les chœurs de Bourgès - Les débuts d'une grue


CHAPITRE XXI

Je suis expulsé de l'Eldorado - "Le Clairon" - Paul Déroulède - Une enfant prodige - Jeanne Bloch - Henriette Bépoix - Debailleul - "Le rossignol n'a pas encor chanté !" - Lucien Collin - Au Château de Fleurs de Marseille - La Cadichonne - Uzès - Je débute à la Scala - Aimée Chavarot - Dora


CHAPITRE XXII

Le scandale à la Scala - Je suis condamné ! - Rouffe - Debureau fils - Juliette Darcourt - Mariage d'Amiati - Je deviens marchand de couleurs - Un galant associé - Le directeur Monin - "Le p'tit bleu" - Gabillaud - Léopold Wenzel - Marie Heps - Réval - "Le pochard du Pont-Neuf" - Les hauts faits d'Anastasie - Bourdon est dans la salle


CHAPITRE XXIII

Duparc - "La Pigeonne" - Firmin Bernicat - Les marionnettes Holden - "La Chaussée Clignancourt" - Piccolini - Dalty - Velly - Lannes - Marthe Lys - Les couleurs sont dans la limonade ! - "Derrière l'omnibus" - Jules Jouy - Clovis - Représentation de retraite de Darcier - "La 32e demi-brigade" - Le Divan Japonais - Jehan Sarrazin


CHAPITRE XXIV

Pazzotti - Louise Berthier - Juana - "Sous les Bambous" - A. d'Hack - Robert-Macaire et Bertrand - Les Rieuses - Julia de Cléry - Le dîner des Pierrots - Le couple Montrouge - À l'Exposition de Bordeaux - Galipaux - L'ami Coulon - Volapük-Revue - Paula Brébion - Au Concert Parisien - Rivoire - Teste - "La Sœur de l'Emballeur" - Le trio Graindor-Victor-Heuzet - Ce qu'était devenue la belle Mme Mathieu - Dufay - Caudieux


CHAPITRE XXV

Mazedier - Aline d'Estrées - Antony - Fernande Caynon - Léa d'Asco - J'ai des domestiques, des chevaux, un hôtel ! - Hermil et Numès - Présentation d'un ours - Chalmin - Villé - Liovent - Sulbac - "La digue don !" - Un exploit de Joseph Kelm - Mon concours de chansons - "Les Statues en Goguette" - Une conférence sur Déroulède - Un curieux certificat


CHAPITRE XXVI

Au Concert Parisien - La colère du Directeur - Gilberte - Un bouquet original - Tusini - O'Kill - Dalbray - Claude Roger - Antoine Banès - Mayeur - Blanche Kerville - Tout à la Paulus ! - Mercadier - Gaston Maquis - Gilbert - Céline Dumont - Dowe - Je suis condamné à 30 000 francs de dommages-intérêts - M. Allemand les paye - Le petit Norbert - "Le Tambour-Major amoureux" - "Le Train des Amours" - Le ténor aux gants blancs - Le lion de Paulus


CHAPITRE XXVII

Mort de Darcier - L'Estaminet lyrique en 1849 - Le Pain et les officiers - À l' Alcazar d'Hiver - Paulus et Bépoix - Labat et Donval - Crouzet - Villemin - Mme Lagrange - Thérésa - Un mot de Got - "Je me rapapillotte" - "La Gardeuse d'ours" - Pichat - Blockette - La tournée de Schürmann en Espagne et en Portugal - Lucile Chassaing - Piteux résultats ! - Hobert et Lehmann - Mon culte pour les souvenirs.


CHAPITRE XXVIII

La chanson du jour - Tout à la Boulanger ! - "Les Pioupious d'Auvergne" - Antonin Louis - Demay - Maurel - Violette - Le carrousel Floquet - A l'Éden-Concert - Les vendredis classiques - Villé et Dora - Dattigny - Limat - Eugène Baillet - Raoul Pitau - Le tremblement de terre de Nice - Une idylle mouvementée - Le bénéfice de Mercadier - A l'Eden-Théâtre - Un scandale à la Scala - Lévya - Debriège - "Le Père la Victoire"


CHAPITRE XXIX

L'émeute de Lyon - A l'Éden de Trouville - Valti - Brunin - Lucy Durié - Gabrielle Lange - Stella - Van Lier - Méaly - Stelly - Legrand - Modot - Vaunel - Gabrielle d'Estrées - Chaudoir - "Derrière la Musique militaire" - Musette - Léon Laroche - Müssleck - Le saucissonnier Constans - Yvette Guilbert - "Le Cheval du Municipal"


CHAPITRE XXX

L'Exposition de 1889 - L'Alcazar et la Tour Eiffel - Giralduc - Ducreux - Polaire - Les soirées mondaines - A Vienne, Buda-Pesth et Bukarest - Armand Ary - Mort d'Amiati - La Juniori - A Saint-Pétersbourg - L' Eldorado de Nice - Eugénie Fougère - Les Dante - A New-York - Aimée - Au Royal-Trocadéro de Londres - "Les Gardes Municipaux" - "Comica Serenada"


CHAPITRE XXXI

Kam-Hill - Marius Richard - Charlotte Gaudet - Anna Thibaud - Marguerite Derly - Micheline - "Le Baptême d'une poupée" - Plus d'engagements imprimés - Polin - Je deviens directeur de Ba-Ta-Clan - Une troupe de choix - Marguerite Duclerc - Fragson - Bruant - Les sœurs Fréder - Pâquerette - Trois saisons bien remplies - Je vends Ba-Ta-Clan - Les artistes prévoyants ! - "La Musique de la garde"


CHAPITRE XXXII

Défilé de camarades. Edmée Lescot. Lise Fleuron - Anna Held - Marguerite Deval - Louise Balthy - Mayol - Dranem - Clara Faurens - Les cabarets montmartrois - Fursy - Ma représentation de retraite - Un programme triomphal ! - "C'gredin d'Printemps !" - "L'Amour n'a pas de saison".

Paulus - Mémoires - Chapitre XII


Notes

Voir à Introduction pour les remerciements et autres renseignements.

Les notes sont entre crochets ( [...] ).

Les noms soulignés renvoient vers une page plus complète.

Ma rentrée à l' Eldorado - Charles Malo - Louise Théo - Bruet - Guyon père - "Le tir au pistolet" - Maria Lagy - "Les Cuirassiers de Reichshoffen" - Ben-Tayoux - Noémie Vernon - Doria - "Je ne t'aime plus" - Une caisse de prévoyance originale.

Le 10 novembre 1871 [à 26 ans], je rentrais à cet Eldorado, par la grande porte ! Moins timide, mieux armé qu'autrefois, j'y réussis.

L'orchestre, de premier ordre, était dirigé par Charles Malo, un compositeur de talent, qui, pendant vingt-cinq ans, devait occuper le pupitre à l' Eldorado, et dont tous les artistes que son bâton avait guidés et soutenus, ont gardé le souvenir le plus affectueux, le plus reconnaissant. Il avait succédé à Hervé.

Vous pensez que j'avais travaillé ferme pour ce second et décisif début au grand concert du boulevard de Strasbourg. Tout mon avenir en dépendait ! J'étais allé partout étudier les autres artistes et apprendre d'eux ce qui me manquait. À l'Opéra-Comique, je m'inspirais de Sainte-Foy, l'excellent [...] [mot manquant] Galathée [de Victor Massé] et du Caïd [d'Ambroise Thomas] et surtout de Couderc [Jean, baryton], dans les Noces de Jeannette [de Victor Massé]. Ce dernier me donnait le type rêvé du jeune paysan, coq du village, fringant dans ses atours, naïf, malicieux, et je l'appliquai à ma chansonnette J'suis chatouilleux [Francis Tourte et Victor Robillard] qui, à l'Eldorado, retrouva l'énorme succès des Ambassadeurs [voir au chap. 11].

Dans la deuxième partie, Trifouillard le brosseur [Isch-Wall et Villebichot] me valut un égal succès. En ce temps-là - l'image funèbre de 1870 était encore dans tous les yeux - il était interdit de mettre des soldats sur la scène. J'avais truqué et représenté mon héros, une bottine


d'une main, une brosse de l'autre, tête nue, et les reins serrés par les cordons d'un tablier blanc.

Je triomphais sans avoir même effleuré le genre de Perrin, qui ne fut pas le dernier, d'ailleurs, à venir me complimenter et en qui, depuis ce jour, je ne trouvai plus qu'un ami affectueux et dévoué.

Le même jour que moi débutai à l'Eldorado la jolie Théo.

La grâce de ses dix-sept printemps séduisait le public.

Sa mère, directrice du Concert de l'Horloge, avait voulu la soustraire, de bonne heure, à l'audition du répertoire, plus ou moins graveleux, de son établissement. Elle lui fit donner une excellente éducation et la maria à dix-sept ans !

    - Déjà ! (gémissaient les spectateurs troublés à la vue de la débutante) déjà mariée !...

Des grands yeux, un sourire mutin, des dents admirables, justifiaient cette exclamation douloureuse. Sa voix était joliette et elle s'en servait avec adresse. Il n'en fallait pas plus pour qu'Offenbach - le sempiternel dénicheur d'étoiles - la remarquât et la ravît au Concert.

Deux ans après, elle créait Pomme d'api à la Renaissance. La jolie parfumeuse, Orphée, la Princesse de Trébizonde, affirmèrent sa vogue et, depuis, elle a remporté maints succès de bon aloi, en France et à l'étranger. En cette année 1871, j'eus le plaisir de créer avec elle une opérette, le Mauvais sujet, livret de Philibert, musique d'Uzès.


J'avais aussi comme camarades Bruet et Guyon père.

Bruet venait de débuter. Il était de ceux qui, pour leurs coups d'essai veulent des coups de maîtres. Il avait tout de suite réussi à conquérir son public. Diseur gracieux, tyrolianisant avec charme, jeune, joli garçon, point de mire des lorgnettes féminines, il avait beaucoup de succès avec "Le coupé de Lise", "Les Morvandelles", "Le chevrier", etc. Il possédait des dons naturels qu'il sut perfectionner par le travail. Sa carrière artistique a été fort belle et, imitant le nègre... il continue.

Depuis deux ans Guyon père faisait partie de la troupe de l' Eldorado. C'était un transfuge du théâtre qu'il a réintégré après une fugue brillante au concert. Mime exquis, il avait brillé à côté de Debureau fils et l'avait maintes fois doublé.

Son talent d'imitateur était parfait. Il avait remplacé, à s'y méprendre : Mélingue, dans l'Avocat des pauvres : Dupuis, dans Barbe-Bleue et Hervé, dans Chilpéric. À l'Eldorado son grand succès fut l'imitation de la Bordas [Voir à Amiati] chantant la Canaille [de Bouvier et Darcier].

C'était tordant ! et l'hilarité était folle quand, grâce un truc imaginé par lui, une immense couronne de fleurs éclatantes se détachait des hautes galeries et venait s'enfiler dans son bras, tendu vers le ciel, alors qu'il vociférait :

C'est la Canaille !
Eh bien ! j'en suis !


Aussitôt mon deuxième tour fini, j'allais flâner par les cafés-concerts voisins et voir ce qui s'y passait. Le Grand Concert Parisien [futur Concert Mayol - voir ici], faubourg Saint-Denis, avait souvent ma visite.

Une excellente troupe y figurait, mal à l'aise sur une scène minuscule et devant une salle longue à n'en plus finir (elle n'a pas changé). On l'appelait par dérision : le tir au pistolet.

À l'origine, il y avait là un lavoir. Un certain M. Fournier avait fait de ce lavoir un grand café où tenaient à l'aise douze billards. Un jour, son voisin, le coiffeur, Valentin Caquineau, lui proposa de transformer l'établissement en café concert et de s'associer avec lui. Il accepta. Et ça marcha comme sur des roulettes ; à preuve que les deux directeurs firent fortune ; chacun d'eux s'offrit sa villa dans la banlieue de Paris ; Fournier à Saint-Mandé, et Valentin Caquineau à Épinay, dont il devint le maire. On fit même sur ce dernier une chanson amusante : le Maire d'Épinay que lança la bonne Demay, qui débutait alors.

À l'époque dont je parle (hiver 1871), il y avait une pléiade de bons artistes autour de la Bordas (voir à Amiati), qui triomphait avec ses chansons patriotiques, enflammant la salle. Parmi eux : Rivoire, Mathieu, Teste, le couple Victorin, le couple Brigliano, la Bordas et son mari, et nous dénommions plaisamment parfois le tir au pistolet, la Maison des petits ménages.

Une excellente artiste, belle fille, rebondie pile et face, y obtenait beaucoup de succès. C'était Maria Lagy, qui s'était d'abord fait appeler Maria Lagier, mais que la Suzanne, de ce nom, avait obligée à se contenter de ce qui lui appartenait. Elle avait de l'allure, du chien et plaisait beaucoup à la clientèle du quartier [1].


[1]
Lyonnet (Dictionnaire des Comédiens français) cite une Maria Cécile Lagye (avec un "e"), née en 1841 qu'il note à Lyon de 1864 et 1865, Montpellier en 1867, Liège en 1868, etc. et à Paris qu'en 1879. - Elle habitait encore Paris en 1907.


Les chansons patriotiques, exaltant nos soldats vaincus et pleurant les défaites, commençaient à se produire.
Gauthier [Clément], bon artiste, avait créé, aux Ambassadeurs, les fameux Cuirassiers de Reischoffen, dont le succès fut si retentissant et si prolongé, et aussi, en même temps que Chrétienno (voir à Amiati), de l'Eldorado, et Peschard, de l'Opéra-Comique, la non moins


fameuse Alsace et Lorraine, de Villemer et Nazet, musique, superbe d'allure, vibrante, enflammée, de Ben-Tayoux, déjà très réputé comme compositeur et pianiste.

Il a depuis connu l'ivresse de nombreux succès.

L'Eldorado compte encore parmi ses artistes :

Mlle Noémie, gracieuse camarade, chantant, disant, jouant, grande utilité toujours prête à créer, à remplacer, n'importe quoi, n'importe qui.

Plus tard, passant au théâtre, elle doublera Mme Simon Girard dans les Cloches de Corneville et dans Madame Favart et fera quelques créations avec succès.
Elle s'appellera alors Noémie Vernon.

Puis Doria, le célèbre ténorino, le Capoul du café-concert. Le Figaro d'alors le dénomma Prince de la romance. Renard et Darcier prisaient fort son talent. Bientôt, il se consacrera à la composition musicale et produira de nombreux succès populaires, entre autres : La chanson des blés d'or, Mireille, La chanson des peupliers, etc.

Pour l'instant, il fait palpiter les cœurs féminins avec une romance dont tous les orgues de Barbarie et les chanteurs de cours vont s'emparer. C'est Je ne t'aime plus ! d'Alexis Dalès, musique de Laurent Léon, l'excellent compositeur qui est, depuis si longtemps, chef d'orchestre à la Comédie-Française.

Comme on demandait un jour Doria le secret du succès obtenu par ses chansons, il répondit : "Je suis un piètre musicien, mais je les fais, comme je les chantais, avec mon cœur".

Il est mort pauvre, isolé, mais toujours digne et fier.


Enfin ! me voilà donc installé, et pour de bon, dans cette loge où tous les artistes donnent un exemple de bonne camaraderie que je n'ai plus souvent rencontrée ailleurs. Que de bonnes soirées passées entre vrais amis, s'aimant, s'estimant, sans jamais l'ombre d'une jalousie entre eux ! On n'était pas triste, allez ! Il y avait un tas de traditions plus joyeuses les unes que les autres et qui ébaubissaient fort les rares visiteurs admis à franchir le seuil du salon-boudoir-lavabo-garde-robe-fumoir des artistes mâles. En usant de périphrases, je peux essayer de conter l'une d'elles, de tournure gauloise.

Les anciens avaient institué une caisse d'assistance et de prévoyance, pour les petits besoins journaliers. Partant de ce principe que si certain mot, énergique mais grossier, est excusable sur un champ de bataille, au milieu d'un carré de grognards qui ne veulent pas se rendre à l'ennemi et dont le général se sert pour dire laconiquement la garde meurt et ne se rend pas, l'usage de ce mot dans la conversation n'est pas d'une nécessité absolue ; les artistes de l'


Eldorado avaient décidé que quiconque le prononcerait serait mis à l'amende de deux sous, et de trois sous à chaque récidive. Ils avaient ainsi fondé la société des Anti-M...x.

Il paraît que la crainte des amendes ne parvenait pas à épurer le langage courant, car la caisse était prospère. On y faisait des emprunts, accordés par le caissier quand le cas était urgent : manque de tabac, note de blanchisseuse, achat de rouge, etc., etc.

Celui qui empruntait vingt sous en rendait vingt-trois, dans le délai d'une semaine. Vialla, était abonné. Moyennant trente sous par mois, payés d'avance, il avait obtenu le droit de lâcher le mot prohibé, autant de fois qu'il en aurait l'envie. Il avait calculé que ses appointements n'y suffiraient pas s'il était puni à chaque infraction au règlement. Seulement, il était charge des fonctions d'allumeur.

Il devait s'arranger, par tous les moyens possibles, à faire prononcer le fameux mot qui remplissait la caisse, par les visiteurs, camarades et auteurs. Ces derniers, qui tenaient à être bien vus des interprètes de leurs œuvres, n'hésitaient pas à payer force amendes chaque soir. Cette institution, comme toutes les bonnes choses, eut une fin.



Petit à petit, le fruit défendu devint banal ; ça n'était plus drôle ; la Société des Anti-M...x, résolut de se dissoudre.

La liquidation fut facile à effectuer : il n'y avait plus que trois sous en caisse.

À l'unanimité, on décida d'envoyer ces quinze centimes à l'œuvre du rachat des petits Chinois.

Cet acte généreux ne fut relaté dans aucun journal.

Il se peut aussi que le chargé du don ait préféré au rachat d'un petit Céleste, le simple achat d'un Londrecitos [cigare] de la Régie.