TABLE DES MATIÈRES
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Prologue
Après la guerre 1870
Dans les affaires
Dernier souvenir de mon père
Le débat du ventre
Deux hommes passèrent
Adelina Gaillard
Théâtre des Boulevards
Mon audition - L'Eldorado
Débuts au Casino de Lyon
Débuts à l'Eldorado
Éden-Concert
Ma silhouette définitive
Liège et la "Pocharde"
Le Moulin Rouge
Le Divan Japonais
Le Concert Parisien
La Bodinière
Le Nouveau Cirque
A la Scala
Comment j'ai compris Bruant
L'Horloge
Les Ambassadeurs
Une soirée chez l'éditeur Charpentier
Mon répertoire
Les journaux et les journalistes
Ma seconde carrière
Portraits
Jean Lorrain - Goncourt
Sarah Bernhardt
Le Prince de Galles
futur Édouard VII)
Toulouse-Lautrec
Pierre Loti
Jules Roques
Maurice Donnay - Forain
Eléonora Duse
Deux cardinaux :
Le cardinal Mercier et le cardinal Dubois

Récompenses
A travers le monde
Épilogue

Yvette Guilbert


Dans les affaires

J'ai seize ans.

J'adorais l'activité des affaires, donc j'arriverais très vite, disait maman, Après deux semaines j'avais trouvé à entrer comme "mannequin" chez Hentenart, couturier de la rue du Quatre-Septembre, j'étais nourrie, habillée et je gagnais soixante-quinze francs par mois, c'était magnifique ! Je rapportais mes soixante-quinze francs nets, n'ayant jamais d'amendes pour des retards à l'arrivée du matin ; j'étais un modèle d'exactitude. Je le suis restée, car depuis trente-cinq ans que je fais du théâtre, pas une seule fois il ne m'est arrivé de me faire attendre une minute en scène ou à une gare.

Ce bonheur, surtout cette tranquilité relative, ne dura pas. Après dix mois, il me fallut quitter cette maison, où l'on vous défendait de vous asseoir.

Mes jambes étaient faites aux dures marches, mais de 8 heures du matin à 9 heures du soir, rester debout, à piétiner dans trois salons aux tapis épais qui nous brûlaient les pieds, était une torture que ma très pauvre santé ne sut pas supporter. Je sortis de là, les jambes si enflées, si malades, qu'il me fallut, pour les guérir, prendre de longues semaines de repos, retombant ainsi à la charge de ma mère.

Mme Barutel, une femme délicieuse, était "première vendeuse" chez Hentenart ; ma jeunesse, mon courage l'avaient touchée et quand, à son tour, elle quitta la maison Hentenart pour occuper, aux grands magasins du Printemps, l'emploi de directrice d'un rayon de robes, elle m'appela. J'avais seize ans et demi, je jurai que j'en avais dix-huit (âge exigé) et l'on m'accepta d'autant plus aisément que j'étais protégée par cette charmante femme.

Pendant huit mois tout alla assez bien, je gagnais cinquante francs par mois, cinq pour cent sur mes ventes... je me faisais dans la belle saison jusqu'à cent vingt-cinq francs ! Nous avions racheté (encore !) des meubles et commencions à nous tirer d'affaire, quand ma santé redevint si précaire que je dus quitter le "Printemps". "Gare à la poitrine", disait le médecin... Ma mère prit peur et nous connûmes alors elle et moi des mois terribles. Mes expériences chez Hentenart et au Printemps me semblèrent, hélas, suffisantes pour tenter de faire de la couture chez moi ; j'avais depuis ces deux années fait la connaissance de dames fort élégantes et j'allais les trouver.

Je savais que presque toutes les Parisiennes très chic ont une "petite couturière" pour les chiffons de minime importance, et j'avais compté sur la sympathie que j'inspirais pour me faire vite une clientèle.

Seigneur ! le haut commerce m'avait enseigné bien des choses utiles, mais pour notre malheur, ce qu'il me fallait apprendre encore, c'était la coquinerie de certaines grandes dames, exploitant la misère ouvrière. La comtesse de L..., qui possédait un splendide hôtel au parc Monceau, était une telle diablesse, une telle furie, qu'elle terrorisait mes dix-sept ans et en profitait chaque fois pour diminuer de ma modeste facture tout ce qui était le bénéfice de mes travaux, de sorte que je travaillais pour rien !

Une autre grande dame, célèbre celle-là pour son élégante beauté, venait aussi chez moi ! Je lui faisais des robes de soirée merveilleuses que ma mère, remarquable brodeuse, lui garnissait de fleurs, de perles fines, passant des nuits à coudre, pour toucher "comptant" les trois cent cinquante francs demandés...

Mais la grande dame recevait le soir les députés et ministres, et la réception alors ayant épuisé ses ressources, la petite ouvrière devait attendre... et j'attendais des semaines et des semaines, allant chaque jour demander un acompte. On me mettait à la porte et je devenais folle de rage, quand je lisais que la dame "avant-hier avait donné un grand bal" : "Mme X..., ajoutait le journal, avait une merveilleuse robe brodée de perles, sortie de chez le grand faiseur" ! Cette belle madame-là avait la jolie ruse de nous faire "coudre" à ses corsages et à ses manteaux des étiquettes et des rubans de taille des grandes maisons de couture où elle se fournissait aussi.

Et cette Américaine qui partit un jour du Grand Hôtel, avec trois robes livrées par moi, oubliant de me les régler !...

Dans les heures difficiles, il faut reconnaître que seules nos jeunes ouvrières étaient vraiment bonnes et dévouées. Elles participaient à nos peines avec une admirable générosité.

Je garde depuis une tendresse à toutes celles qui cousent ! je les aime. C'est à l'ouvrière parisienne que je dois le fond de mon talent, oui, car c'est d'elle que j'ai appris la vie, la vie réservée aux filles pauvres, qui n'ont personne pour les défendre, que leur raison, leur pudeur et leur religion. Elles sont sans contrôle dans la vie, le père, la mère travaillant chacun de son côté, et beaucoup de ces jeunes filles "de pureté volontaire" savent que, leur vertu, c'est leur dot !

Mais à côté de ces volontaires, de ces vierges fortes, il y avait les faibles, hélas ! Elles m'instruisirent dès l'âge de quatorze ans, j'en entendis de toutes sortes, car sitôt ma mère sortie de l'atelier, elles ne se gênaient pas pour raconter leurs amours, leurs joies, leurs peines. Ah ! qu'en ai-je écouté des histoires de séduction, rêves magnifiques d'abord, tragiques ensuite. Quelles leçons profondes que ces aventures.

A dix-huit ans, j'avais appris toutes les ruses masculines, tous les pièges tendus par les hommes. Si mon corps restait pur, d'une pureté absolue, je sentais mon âme en péril et mon esprit souillé.

De vivre parmi toutes ces pauvresses et si jeunes petites pécheresses avait fait de moi une jeune fille très curieusement femme, et grave, et sérieuse, et amère, amère ! C'est sûrement de ce milieu que mon art de chanteuse apprit ses accents les plus profonds, les plus humains, les plus sincères, car j'ai connu toutes les détresses de la vie. Celles qui ne furent jamais longtemps très malheureuses ne peuvent pas "savoir" être souvent très bonnes...

Ah ! que je me promettais d'être bonne, si je devenais riche un jour !


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