TABLE DES MATIÈRES
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Prologue
Après la guerre 1870
Dans les affaires
Dernier souvenir de mon père
Le débat du ventre
Deux hommes passèrent
Adelina Gaillard
Théâtre des Boulevards
Mon audition - L'Eldorado
Débuts au Casino de Lyon
Débuts à l'Eldorado
Éden-Concert
Ma silhouette définitive
Liège et la "Pocharde"
Le Moulin Rouge
Le Divan Japonais
Le Concert Parisien
La Bodinière
Le Nouveau Cirque
A la Scala
Comment j'ai compris Bruant
L'Horloge
Les Ambassadeurs
Une soirée chez l'éditeur Charpentier
Mon répertoire
Les journaux et les journalistes
Ma seconde carrière
Portraits
Jean Lorrain - Goncourt
Sarah Bernhardt
Le Prince de Galles
futur Édouard VII)
Toulouse-Lautrec
Pierre Loti
Jules Roques
Maurice Donnay - Forain
Eléonora Duse
Deux cardinaux :
Le cardinal Mercier et le cardinal Dubois

Récompenses
A travers le monde
Épilogue

Yvette Guilbert


Le Concert Parisien

(1891)

Le Concert Parisien : La Boîte à Auguste, fut la dernière scène sur laquelle la Grande Thérésa devait paraître ; trois jours après son départ, j'y fis mes débuts (en 1892). Le directeur, Auguste Musleck, ancien maître nageur des bains de la Samaritaine (au Pont Henri-IV, si ma mémoire est bonne), avait racontait-il, appris la natation "au fils de Napoléon III".

Il était le vrai type des tenanciers d'assommoirs faubouriens ; ayant été "troquet", il voulut, un jour, joindre à la vente de l'absinthe et du tord-boyau, "un commerce d'art". Il acheta donc le fonds du Concert Parisien, inexploité et fermé, et pria un "agent de concert" de lui former une troupe. Il fit de piteuses affaires, car, en homme qui veut lui-même défendre sa caisse, il décida de ne point s'en rapporter au seul goût de l'agent, et se mit à suivre ses impulsions propres. Ah ! le goût, le pauvre goût d'Auguste, comme l'appelait familièrement tout le quartier du faubourg Saint-Denis, il était si pitoyable, si "Quai de Javel", si arsouillard, disait Jean Lorrain, que les petits commerçants du faubourg résistaient à ses invites. Il fut déclaré en faillite, quand il s'avisa de prier Thérésa, qui ne chantait plus, de revenir deux semaines sur une scène... Thérésa hésitait, racontait-il, puis, ayant accepté, les recettes montèrent un peu, mais pas assez pour sauver la situation. Alors, il décida de fermer la boîte à Auguste dès la fin de la saison et d'attendre les événements.

J'avais alors quelques centaines de francs d'économie. Apprenant par le père Zidler, que le "Parisien" allait fermer ses portes, j'eus l'idée d'aller trouver "Auguste" et de me "lancer" moi-même, puisque personne ne le faisait. J'arrivais faubourg Saint-Denis, chez lui, en son appartement rempli de bibelots horribles. Toute la gamme du goût "mufle" était là étalée. Sidonie, sa femme, me reçut. Elle était jolie, grassouillette, caillette et blonde, ayant l'affabilité minaudière d'une repasseuse qui jouerait "à la dame".

- Voilà, dis-je à Musleck, sans aucun préambule. J'ai du talent, je vous apporte mille francs, pour me faire des affiches inondant Paris. Vous m'annoncerez simplement avec la date de mes débuts à votre concert. Voici des notes, des articles vous prouvant la vérité de mes dires... J'ai en ce moment, un gros succès au Divan Japonais, au Moulin Rouge... voyez... constatez... lisez...

Et comme il me regardait, surpris :

- Ne connaissez-vous pas, mon nom  ... Vous ne lisez donc pas les journaux  ...

- Non, répondit Auguste... c'est d'la foutaise et... qu'est-ce que vous chantez ?

- Le genre "chatnoiresque".

- Ah ! mince alors, répliqua Musleck, j'y suis allé une fois au Chat Noir et c'que je m'y suis em..... !

J'étais glacée. Tout de même, je lui dis :

- C'est la cause de votre faillite.

- Oh ! par exemple, sursauta Auguste, expliquez-moi ça...

Et je lui fis toute une théorie sur le bon goût et le mauvais goût. Il m'écoutait, cessant d'essuyer ses gros yeux clairs, toujours coulants, puis tout à coup, il dit :

- C'est vrai que je suis pas un homme instruit. J?ai quitté l'école à neuf ans... et j'ai toujours turbiné. J'ai fait des "tas d'bricoles"... ayant pas d'métier, j' m'ai mis dans l'théâtre pour monter en grade, quoi... mon copain Dufayel, qu'était groom chez la mère Crépin, y m'a mis dans ses écuries, pour diriger les voitures de livraison, mais quoi... fallait être là à 6 heures le matin... ah ... m... ! J'ai lâché le boulot !..." et il éclatait de rire... et se tournant vers sa femme "Il fallait laisser Sidonie seule dans le dodo !"

Je le regardais, médusée... Il était gros, ventru, obèse terriblement, sa face rougie, réjouie, craquait de santé, ses yeux clignotants, éternellement pleins d'eau, si tendrement crapules, si cocassement "fripouillards" quand il était sincère, devenaient tout à coup honnêtes et largement ouverts, quand il avait à tromper quelqu'un, une main sur le cœur et son brûle-gueule dans l'autre !

Sa bouche, sa grosse et large bouche, aux dents carrées bien saines, laissait passer le rire en fusées violentes ; il suçait tout le temps sa moustache humide de vermouth ou de pernod ou l'essuyait de ses mains énormes, restées gonflées de l'eau de la Seine depuis son premier métier. Il avait la poignée de main d'un escrimeur ganté. Je remarquais ses ongles, jaunis par l'eau mal séchée de "la verrerie" du soir, qu'il lavait lui-même chaque jour, Sidonie régnant à la caisse.

Comme mon visage exprimait, sans doute, une sorte de petit effroi... il ajouta : "Quoi... quoi... ayez pas peur, la petite... Si vous v'nez ici, et qu'vous m'fassiez faire de la galette, j'vous considérerai comme ma fille... En attendant, j'vas me renseigner sur vous au Moulin Rouge et au Divan Japonais, et revenez me voir après-demain". Il me reconduisit jusqu'au palier du petit escalier et j'aperçus ses pieds, étonnamment chaussés de pantoufles en tapisserie (de Sidonie), le pied gauche décoré d'un pot à tabac avec trois pipes blanches, le pied droit d'un jeu de cartes ouvert... des chaussettes très blanches, car le couple était extrêmement propre.

Deux jours après, je revins. Le père Zidler, très intelligent et brave homme, eut, ainsi que Jehan Sarrazin (le directeur-poète du Divan Japonais), la même impression farce de Musleck.

Zidler, vieux gamin de Paris, disait de lui : "Il a dû faire dorer une ancienne paire de menottes, pour en faire la chaîne de montre qu'il porte sur le ventre !?"

Quand j'arrivais chez "Auguste", il était tout sourire, son attitude, sinon son langage était d'un autre homme.

Il avait "son affaire" en tête, bien claire, bien nette : Il s'agissait pour moi de lui faire faire fortune, pour lui de me lancer "sur le boulevard", puisque j'avais une sorte de naissante célébrité à Montmartre, et voilà ! A moi de travailler, à lui d'encaisser.

S'il y avait Paulus, qui régnait encore au Café-Concert, il n'y avait pas de femme d'équivalente "valeur commerciale". Et puis, si vraiment j'avais le talent qu'on disait, eh bien... il deviendrait un personnage ! car la réputation d'un directeur de théâtre ou de music-hall dépend de la qualité des artistes qu'il engage. Ils ne sont rien par eux-mêmes, en général. Donc, le tout était de s'entendre. Je donnerais mes mille francs à Musleck, puisqu'il n'avait que soixante-dix francs en caisse pour toute fortune, et il collerait vingt mille "papillons", c'est-à-dire des bandes de 40 centimètres dans tout Paris, avec cette inscription qu'il avait trouvée dans la nuit : "YVETTE GUILBERT, LA DISEUSE FIN DE SIÈCLE, le 5 octobre au Concert Parisien."

Nous étions fin septembre 1892, il me proposa un contrat de trois ans : cent francs par soirée la première saison ; deux cents francs la seconde ; trois cents la troisième saison. Un dédit de dix mille francs fut stipulé dans le contrat pour celui qui manquerait à sa promesse.

Musleck fit le plus sérieusement du monde ce contrat ; il prenait une responsabilité qui n'avait aucune valeur, puisqu'il n'était pas solvable.

S'il ne faisait pas de recettes, il me lâchait, fermait boutique, et mon contrat de trois ans devenait un chiffon de papier... Mais si, au contraire, Lui faisait de l'argent, et que moi je voulusse le quitter, alors j'étais poursuivie pour dommages et intérêts et devais payer mes dix mille francs de dédit.

Comme lui, je signais froidement son contrat, m'amusant de sa crapulerie. Depuis j'ai appris que chaque artiste court toute sa vie ce genre de risque. Quel que soit le contrat, quel que soit l'artiste, le directeur a toujours le moyen de se débarrasser des deux. On plaide ? Mais si nous avions affaire à d'honnêtes gens, aurions-nous besoin de plaider ? Pourquoi les "amuseurs publics?" ont-ils perpétuellement ou presque affaire à une bande de fripouilles ? Pourquoi le théâtre est-il souvent un commerce honteux que l'art n'arrive pas à épurer ? Pourquoi les capitalistes "du théâtre" sont-ils éternellement disposés à être roulés ? Pourquoi les dupes sont-elles si nombreuses ? Pourquoi fallut-il que ma belle et saine vie de labeur ouvrier, que pion bel enthousiasme, mon honnête ardeur "artiste", mes dons du Bon Dieu, ma passion "de l'Esprit", vinssent, en une gerbe splendide, se déposer dans les mains de ce gros homme ignorant ? nul par lui-même... incapable de ce comprendre, comme femme et comme artiste, dont la vulgarité tentera, pendant de longs mois de mon stage chez lui, de déplacer le but que je poursuis ? Ma sensibilité, mon intelligence, la "spécialité" de mon rire, la qualité de ma gaîté, l'élégance de mon interprétation, la distinction que je m'efforce de mettre dans ma grivoiserie "de haute compagnie", jusqu'à mon art de dire, tout sera sujet "à sa critique?", à ses conseils, oui, à ses conseils !... Quel martyre que l'obligation, "pour faire bon ménage" avec son employeur, d'avoir à rester calme, et puis j'étais jeune ! et bien élevée, très bien élevée, et puis... j'avais ma vie à faire. Mais au fond... quelle prostitution de soi-même... oh ! être un jour "moi-même" et qu'échapper de leurs mains, libre !

Cependant, le choix de l'art que je voulais offrir ne s'achetait que dans ces concerts. On ne chantait que là. Il fallait donc avaler la pilule, jusqu'au jour où je pourrais avoir un concert à moi... et ne plus vendre mon talent à des Musleck (et j'en ai rencontré dans ma vie !)

Donc, mon premier contrat signé, je vins répéter le 1er octobre pour débuter le 5 (1892).

Jamais je n'ai oublié cette première répétition, devant "mon Musleck et sa Sidonie". Plus tard, quand je voulais les taquiner, je leur rappelais cela... Donc, je montai en scène, passant mes feuillets de musique à l'orchestre de troisième ordre, engagé par "Auguste". Sidonie et Auguste, qui ne m'avaient jamais entendu chanter, étaient venus voir et écouter "La Poule aux œufs d'or" (surnom que me donna Sidonie par la suite). "Les 4 z'étudiants", " Le Fiacre", " L'hôtel du n° 3", enfin tout ce qui avait suscité l'amusement des artistes, journalistes, etc., etc., à mon passage à Montmartre.

Ils se regardaient anxieux... désorientés... désappointés... et je lus leur déception d'une façon si nette, qu'amusée, je leur dis : "Et vous savez, je ne porte point de bijoux... ni de robe "de gommeuse" jusqu'aux genoux, moi, une longue robe toute unie et des gants noirs. C'est tout." Il y eut de la consternation dans leurs yeux, dans ceux du chef d'orchestre, dans ceux des musiciens, et je sortis laissant tout le monde déconcerté et ahuri. Musleck, ce jour-là, ne me dit rien...

Le jour des débuts, dans l'après-midi, je vins installer ma loge, qui avait été celle de Thérésa, j'y trouvai une épingle à cheveux de la célèbre chanteuse, que je gardai comme un fétiche. Très timidement, Musleck murmura : "Ah ! je suis bien curieux de vos débuts ce soir... je me demande si mon public du faubourg Saint-Denis... enfin, on verra... c'est un chouette public... des bons types... on verra, quoi... on verra..." Ah ! qu'il était anxieux ! On vit si bien, que, quatre semaines après, je reçus des offres de Mme Allemand, me demandant de venir à la Scala, prête à payer mon dédit, quel qu'il soit, et m'offrant quatre cents francs par soirée. Je ne répondis pas à Mme Allemand, et, arrivant chez Musleck, je lui dis simplement que la foule envahissant son concert, il était juste qu'il m'augmentât... "Demain, c'est le jour de la répétition, dit Auguste, nous verrons... je verrai..., ce soir, il y a un tel monde, que je ne puis rester à parler affaire..."

Le lendemain, vendredi, Musleck me pria de répéter d'abord, après on causerait. "Vous avez" des machines nouvelles à chanter ? - "Oui..." Auguste les écoutait nerveux. Tout à coup, interrompant orchestre et chanteuse, il cria : "Quand on ne sait même pas chanter, ni faire de gestes comme tout le monde, on ne demande pas d'augmentation, mademoiselle ! Comment, je vous paie cent francs par jour, scanda-t-il, et vous restez là, les bras sur le ventre comme une grande andouille ! Et puis des chansons, ça SE CHANTE, ÇA N'SE PARLE PAS !" Indignée, je lui criai : "Eh bien, je m'en vais, mon dédit vous sera payé" Et je descendis de scène. Il courut après moi et me rattrapa près de son bureau ; il m'y fit entrer, m'expliquant de la meilleure foi du monde que je devais comprendre sa surprise : "Vous saisissez, ma p'tite, les premiers jours... en vous écoutant... je m'suis dit... elle ne fait pas de gestes... mais ça va venir... et elle va venir... et elle va certainement nous chanter des airs quoi... et pas des machines qu'elle parle à moitié... c'est pas du café-concert, ça voyons !... est-ce que vos camarades chantent comme ça, voyons  ... Vous dites les mots "rigolos" et vous ne riez pas ! Regardez, Mlle Bonnaire, elle rigole, elle se trémousse, et puis, vous êtes purée avec votre robe sans un volant, sans un bijou. On vend du toc épatant... si vous ne pouvez pas avoir "du vrai", achetez du toc... "

Je ne bougeais pas, j'étais muette, et tout à coup, perdant mon contrôle, j'éclatais en larmes. Musleck se méprit sur le motif de mes pleurs et me crut "devenue raisonnable". "Plus d'augmentation, hein ? dit-il tendrement." - "Non, lui dis-je, je m'en vais !"

- "Mais pourquoi, N. de D. !" hurla-t-il.

- "Parce que vous êtes un ignorant et un gros sot, Mme Allemand vous paiera mon dédit." Cette phrase fut un coup de couteau pour lui. Il n'en pouvait croire ses oreilles, et tout à coup, croyant que je "bluffais", il éclata de rire, et insolent, me bousculant : "Eh bien, qu'elle le paie !"

Rentrée chez moi, je comptai la scène à ma mère. Elle me dit : ?Il est fâcheux de quitter cet homme qui, somme toute, est cause que la Scala t'offre ce splendide contrat... Il faut lui faire signifier, par huissier, ton départ dans un mois, pour lui donner le temps de se débrouiller ; il verra par là que tu lui dis la vérité, et en même temps il aura la possibilité de réfléchir, et, qui sait, s'il ne te paiera pas, lui aussi, quatre cents francs par soirée  ... Donne-lui une chance." - "Mais pense donc, mère, s'il me paie davantage, il deviendra plus despotique, m'imposera ses préférences, ses choix... je vais souffrir le martyre dans cette atmosphère..." Ma mère leva les bras au ciel... "Nous demanderons à un avocat de refaire ton contrat, et tu seras absolument libre de tes mouvements, etc., etc." Bref, Musleck, après la réception du papier d'huissier arriva chez moi, bouleversé et "bonhomme"... son gros ventre collaborant à cette feinte bonhomie. "Eh bien, voyons, Yvette, on va lâcher Auguste  ... Auguste est un brave type, voyons... un peu gueulard... mais un brave cœur... Y n'veut pas d'vot' dédit, mon enfant... avec quoi le paieriez-vous ? car l'histoire de Mme Allemand et de la Scala, c'est d'la blague, je n'y coupe pas... mais disons que je vous augmente de... ? de combien, voyons  ..."

- De 400 francs par jour, lui dis-je...

- Quoi ? Vous demandez 500 francs par soirée?

- Oui, Musleck, Mme Allemand m'en offre 400. A 500, je reste chez vous.

Il ricanait, remettant déjà son chapeau sur sa tête. Alors je lui exhibai la proposition écrite de Mme Allemand. Sidonie, qui l'accompagnait, dit simplement : "Tu vois... je te l'ai dit, cette fille-là est incapable de filouter... elle a pas l'chic de ça ... tu comprends pas son succès... mais quoi... elle l'a ... Nous sommes peut-être pas à la hauteur."

Musleck, suant terriblement, lisait et relisait l'offre écrite, et tranquillement il décida : "C'est bien, on déchirera le contrat présent. J'vous donne 500 francs c't'année 1892, 600 en 1893 et 700 en 1894, avec un dédit de 100.000 cette fois."

On fit donc un contrat en règle, m'assurant toute liberté quant à mon choix de répertoire, costumes, etc., etc., et aussi la possibilité de paraître dans un théâtre, après mon travail au Concert (si j'étais appelée, dans une revue ou un autre spectacle). Donc, après vingt et un jours, mon contrat passa de 3.000 à 15.000 par mois. Ce furent les recettes qui installèrent "le respect" d'Auguste à mon égard. Il confia, un jour, à Oller, le directeur du Jardin de Paris, qui m'engageait l'été aux Champs-Élysées, qu'il m'avait "mis les menottes"... Il voulait faire fortune en deux saisons, et il la ferait, car sûrement, après cela, Yvette Guilbert perdrait de sa valeur. Personne n'en voudrait plus à des prix pareils!... et il s'en débarrasserait. "Y a toujours des trucs, pour se débarrasser des gens", assurait Auguste. "Je lui donne trente mois, vous verrez, vous verrez..."

Mme Allemand reçut ma réponse l'informant que Musleck me donnant ce qu'elle m'offrait, je n'avais point de raison de le quitter pour aller à la Scala.

Elle me fit une réponse sèche, et trois mois après elle "lançait" le chanteur Kam-Hill à l' Eldorado, qu'elle possédait aussi. CHANTEUR MONDAIN en habit rouge, disaient les affiches.

Kam-Hill était un garçon charmant, chantant très agréablement, et d'allures distinguées. Il eut beaucoup de succès. Son répertoire côtoyait le mien. Puis vinrent des chanteuses qui m'imitaient, et que la Scala, l' Eldorado engageaient, faute d'Yvette.

Musleck avait la chance ! Musleck acheta en seize mois trois petits immeubles à Paris et une villa je ne sais plus où ; à chaque achat on fêtait l'événement par un déjeuner monstre au Concert Parisien ! Je fis, à un de ces déjeuners, la connaissance de Jean Lorrain, copain de baignade, disait Musleck, du bain de vapeur, faubourg Saint-Denis. Ces bains avaient, en ce temps là, une réputation douteuse, qui faisait dire à Auguste qu'il y pourrait mener Sidonie toute nue sans danger, ces messieurs ne s'intéressant qu'à eux-mêmes !...

Jean Lorrain tutoyait Musleck, il le trouvait "une gouape pittoresque" et l'appelait Mufleleck.

Musleck avait une habitude exquise, qui ravissait Lorrain. Tous les soirs, le faubourg Saint-Denis avait, devant la porte du Concert, une file de quinze à vingt voitures, et les cochers en belle livrée s'appelaient tous par les noms de leurs maîtres. On entendait : "Eh ! d'Uzès, viens-tu faire un zanzibar. De Luynes va garder mes chevaux..." Et Musleck allait chez le troquet, leur payait à boire, et, rentrant au concert, disait : "J'viens d'gagner dix sous au zanzibar à c'miteux d'Larochefoucauld !"

Pauvre Musleck, il était parfois si cocasse. Un vendredi, jour de la répétition, arrive dans la salle un ride de camp du grand-duc Alexis. Le grand-duc débarquait de Londres, à 6 heures et avait télégraphié à Paris, à son aide de camp, d'aller retenir quatre loges au Parisien. Musleck, en bras de chemise dans la salle, se sentit gêné devant la personnalité très distinguée de l'aide de camp, et pour se flanquer de l'allure" lui donnait de l'Altesse et de l'Altesse. L'aide de camp finit par lui dire : "Non, non.., je ne suis point le grand-duc... vous vous trompez... Mais, à propos, veuillez, monsieur, éviter qu'on joue ce soir l'Hymne russe, n'est-ce pas ? son Altesse a horreur de cela", et Musleck, en chaussons, de lui répondre, grasseyant : "Entendu, m'sieu... à condition qu'on n'me joue pas " La Marseillaise" quand j'irai à Pétersbourg !"

Le soir, après mon tour de chant, le grand-duc vint dans ma loge avec ses amis et l'on reparla de la boutade de Musleck. "Mais qu'est-ce que c'est que cet homme-là ?" demanda le grand-duc, riant, "il est très drôle..." - "Voulez-vous le voir  ..." - "Oh non ! oh non !" Et tout à coup : "Par où donc allez-vous en scène, mademoiselle ?" J'ouvris la porte qui communiquait au long souterrain qu'il me fallait traverser. "Ah ! quelle horreur !" fit le grand-duc. "Mais c'est l'image de nos prisons !" - "Alors, j'espère qu'elles sont vides, monseigneur, lui dis-je..." Il y eut un silence dans tout le groupe. Que c'est loin, tout cela.

Il y avait, au fond de la salle, un endroit peuplé de chaises et de petits guéridons mobiles, pour les amis de la maison. Ce coin-là s'appelait "Le Saloir" parce que, disait "Auguste", "les cochons de ma connaissance s'y assoient."

Tous les soirs, j'y ai vu, pendant de longs mois, la noire silhouette d'une grande femme à cheveux blancs, qui venait là se chauffer et se distraire. C'était la célèbre danseuse de Mabille, Mogador, chantée par Nadaud ! Pomaré, Mogador et Clara, trois reines du chahut de l' Empire. Mogador mariée au comte de C..., veuve, misérable, d'une allure de reine en exil, me regardait passer avec des tas de conseils dans les yeux... Je comprenais tout ce qu'elle ne me disait pas. Musleck avait pitié d'elle, et une bonne boisson chaude l'attendait chaque soir d'hiver. Dufayel s'y asseyait deux ou trois fois par semaine, il avait trente ans et rêvait d'épouser sa richissime vieille patronne de soixante ans, ce qui faisait dire à Musleck : "Ah ! c'qu?il est intelligent c'type-là ! Avec le magot, sa jeunesse et ses dons, s'il devient veuf, il épousera une Bragance ! Je t'ai connu gamin, ouvrant les portières, hein... et quand tu louais des chevaux, hein, mon gros..." disait-il à Dufayel, qui, gonflé, astiqué, sentant la vie lui sourire, et la fortune, le combler, venait donner à Auguste des "tuyaux" de bourse ou d'affaires à réaliser. Un soir, Dufayel se fâcha, Auguste ayant trop bien dîné, lui criait : "C'est à ta belle petite gueugueule que tu dois d'être riche, hein, vieux frère, tu les connais les femmes... les jeunes et les vieilles ! Sans ta belle petite gueugueule et tes épaules..." et Auguste, follement gris, l'embrassait, attendri. Dufayel, nerveux, tortillant sa canne, se réfugia dans ma loge pour échapper à son trop expansif ami...

Quelques années plus tard, arrivé à ses fins, riche, influent dans la politique et les affaires, j'eus à le voir dans son bureau des "magasins Dufayel", pour une matinée de bienfaisance. Il me reçut avec une aisance de grand seigneur, dans une atmosphère de luxe "faubourg Saint-Antoine", lourde d'acajou et de bronze faits "en série". Toute son ignorance esthétique, toute "sa vérité" éclata dans l'ordonnance du style et de la décoration effarante de ce palais qu'il fit construire avenue des Champs-Élysées et qui a été démoli depuis peu.

Musleck et Dufayel restèrent intimes longtemps, et je crois bien que. Dufayel l'aida dans sa misère finale, après la chute du Concert Parisien.

Dans le "Saloir" venaient aussi des artistes, des peintres, des dessinateurs de talent. Sinet, qui fit ma première affiche. Bac, qui en fit plusieurs. Toulouse-Lautrec, Steinlein, Jules Roques, le directeur du Courrier Français, traînant ses célèbres collaborateurs à sa suite ; Willette, Heidbrienk, Wiedhoff, Léandre, Ibels, les chansonniers du Café-Concert, Jules Jouy, Delormel, Daleroy, Byrec, Poncin, etc., etc. Journalistes, dessinateurs, poètes chansonniers arrivaient à l'heure où je chantais, entraient me serrer la main, un article en tête, une caricature en poche, une chanson inspirée d'un geste.

Il y avait quatorze mois que je chantais au Parisien, quand je fus invitée à paraître dans une revue que Xanrof écrivit pour le théâtre des Nouveautés, situé sur les grands boulevards. Mon contrat avec Musleck m'y autorisait. Or, libre à 11 heures un quart au Parisien, je signai un engagement avec les Nouveautés et je parus à 11 h. 47 dans la Revue de Xanrof. A ma grande surprise, Musleck m'assigna en paiement des 100.000 francs de dédit. Gros procès, ragots dans les journaux, insinuations perfides, mon talent fini... les recettes nulles au Parisien... Je ne valais plus rien. L'avocat déclarait que Mlle Guilbert avait ruiné M. Musleck en allant porter ailleurs le peu d'attraction qui lui restait sur un public fatigué d'elle, alors qu'elle recevait 500 francs par soirée, etc., etc. Un jour, je dus recourir au préfet de police pour obtenir qu'un agent ne me quittât plus, ayant été menacée par Musleck d'avoir "mon affaire faite" dans le souterrain conduisant de ma loge à la scène ! On me donna un agent de la brigade de fer ! et je fus escortée chaque soir jusque sur la scène par l'agent Picoury, qui s'aperçut vite que mes craintes étaient fondées. Deux fois le lourd rideau frôla ma tête ; sans mon agilité à me garer, j'étais assommée !... Un soir, la salle fut houleuse, on trépignait, on criait pour que, mon programme fini, je rechantasse encore, et le rideau tombé sur mon dernier couplet ne se relevait pas. J'avais beau dire au machiniste "Rideau ! rideau !" il me regardait, rouge, immobile. Je compris le truc d'Auguste, et rejoignant ma loge par le souterrain, j'entrai brusquement dans la salle, parmi les spectateurs, et leur criai la vérité. Musleck, qui n'avait pas prévu cela, en était pâle et défait...

- Mesdames, Messieurs, dis-je, vous lisez tous les jours dans les journaux les phases de mon procès en cours avec M. Musleck ; ce soir, je vous prends à témoin qu'il a voulu m'empêcher de revenir chanter pour faire constater par le commissaire de police, ici présent, que je me refusais à mon service. Le machiniste au rideau avait l'ordre de ne point le relever...

Toute la salle éclata en bravos !

Musleck perdit son procès, naturellement, et je fus libérée de lui.


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