TABLE DES MATIÈRES
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Prologue
Après la guerre 1870
Dans les affaires
Dernier souvenir de mon père
Le débat du ventre
Deux hommes passèrent
Adelina Gaillard
Théâtre des Boulevards
Mon audition - L'Eldorado
Débuts au Casino de Lyon
Débuts à l'Eldorado
Éden-Concert
Ma silhouette définitive
Liège et la "Pocharde"
Le Moulin Rouge
Le Divan Japonais
Le Concert Parisien
La Bodinière
Le Nouveau Cirque
A la Scala
Comment j'ai compris Bruant
L'Horloge
Les Ambassadeurs
Une soirée chez l'éditeur Charpentier
Mon répertoire
Les journaux et les journalistes
Ma seconde carrière
Portraits
Jean Lorrain - Goncourt
Sarah Bernhardt
Le Prince de Galles
futur Édouard VII)
Toulouse-Lautrec
Pierre Loti
Jules Roques
Maurice Donnay - Forain
Eléonora Duse
Deux cardinaux :
Le cardinal Mercier et le cardinal Dubois

Récompenses
A travers le monde
Épilogue

Yvette Guilbert


Les journaux et les journalistes

Quand on compare le journalisme actuel à celui d'autrefois, on se rend compte de la facilité, pour certains artistes, qui sont sur quelques-unes de nos scènes, d'y prendre pied et de s'y faire une espèce de réputation "boulevardière".

Personne ne les empêche plus.

Des directeurs de théâtre en profitent pour "lancer" des artistes, et les Music-halls pour imposer des vedettes. C'est une question d'argent, qui, à la manière américaine, fait d'une puce un éléphant.

Au Music-hall d'autrefois, comme dans ceux d'aujourd'hui, les comptes rendus des débuts et des programmes étaient faits par le secrétaire de chaque Music-hall.

Depuis c'est toujours le même système de publicité puérile et honnête. Mais autrefois, des hommes de lettres, aux signatures illustres, nous apportaient leurs hommages, les journaux du temps étaient alors assez riches pour offrir une large et légitime hospitalité à l'Art, des hommes de talent escortaient quelques artistes, j'eus la chance d'être du nombre.

Je dus ma réputation surtout à toute une armée de poètes, d'écrivains, qui, dans leurs romans, leurs poésie, leurs écrits, dans les Revues littéraires, ou un des journaux quotidiens, etc., etc... facilitèrent mon premier élan.

Que de fois je repense à cette petite salle de l'ancien Figaro, remplie d'artistes, d'hommes de lettres, de gens du monde, défilant de 5 à 7, et le soir de 10 à 11 heures, saluant l'arrivée de l'actrice Desclauzas, qui annonçait son départ pour la Russie avec cette voix de clairon que tout Paris applaudissait. Céline Chaumont, la créatrice de "Divorçons, menue, menue" ; Judic, la diva aux yeux de velours ; Jeanne Granier, la grande et spirituelle comédienne, avec son bout de nez amusant ; la belle Sorel au profil de petit mouton ; Christine Nilson aux veux glauques ; la belle Gilberte, Lucie Gérard, Marcelle Lender, Marie Crouzet à l'adorable sourire, et de qui Meilhac était amoureux ! Julia Depoix, mon ancienne camarade d'école et que Chartran, le peintre, qui l'adorait, ne put sauver d'une mort prématurée ; Tessandier, la tragédienne, qui semblait la Salomé d'Henri Regnault ; Jane Hading, la splendide ; Hélène André, gavroche adorablement roux, dont les mots piquaient les oreilles comme des épingles ; Félicia Mallet, la glorieuse mime du Pierrot de L'Enfant Prodigue ; Marthe Brandès, sévère, mélancolique, qui venait de créer Gerfaut au Vaudeville avec un succès énorme ; Marie Magnier, à la bouche "allumée" par trente-deux perles, un soleil ; Léonide Leblanc, déjà mûre, diamantée, emperlée par le duc d'Aumale ; Aimée Martial, la plus parfaite beauté de Paris, qui avait révélé sa splendeur dans la Lysistrata de Donnay, au Vaudeville : Cléo de Mérode, Lina Cavalieri, Angèle aux belles jambes, toutes, gloires des théâtres du Boulevard. Puis c'étaient Coquelin Cadet, le valet de Molière, nez au vent, l'ail fouinard, qui semblait renifler tout et partout, et Baron, le grand comique de la célèbre troupe des Variétés, qui, atteint d'une maladie d'estomac, entrait toujours en scène son chapeau haut de forme à la main, afin de cracher dedans les éternels raisins qu'il suçait. D'un coup preste, il tournait le dos au public et jetait dans le gibus le résidu du fruit ! Puis c'était Saint-Germain, le grand comédien aphone, qui savait créer "le silence" au théâtre, son aphonie obligeant chacun à l'écouter ; José Dupuis, le grand des grands, le plus complet comédien que j'aie jamais connu ! Mounet-Sully, Georges Berr, le grand Silvain, l'ami des poètes, le "petit" Galipaux et d'autres, et d'autres !

Ah ! que cela était vivant, gai, remuant, nerveux, enthousiaste, jeune, jeune ! Et que les femmes étaient belles ! belles de corps, belles de chair, grandes, bien faites !

C'était dans les rédactions de journaux d'autrefois que j'apprenais les mariages temporaires des "élégantes" de Paris ; aucun nom ne se prononçait sans qu'on ajoutât : Elle est avec un tel. II n'y avait pas un Parisien qui échappât à cette manie. Être ou ne plus être avec Un Tel, était ce qu'il fallait savoir pour être à la page, et l'on se racontait les derniers "surnoms", petit jeu qui dura deux ou trois saisons : Mme D..., qui ne lâchait pas sa fille, actrice au Théâtre-Français, était "la Barrière de l'Étoile, Mlle D..., maîtresse du duc de Massa, devenait "le petit jeu de massacre" ; un chanteur auquel on attribuait des goûts de derrière... les fagots, était : "tournedos à la Rossini". Jean Lorrain : "la Bonne Lorraine". On pensait qu'il fallait avoir de l'esprit ; aujourd'hui on tâte ses biceps... et la gueule d'un boxeur démolit celle du poète.

La salle de rédaction la plus exquise après celle du Figaro de Périvier, de Rodays et Calmette fut celle du Gaulois, au temps d'Arthur Meyer. Je ne passe jamais devant le 2 de la rue Drouot, sans des palpitations de cœur... L'ai-je assez monté ce petit escalier, quand j'allais après mes courses de la journée serrer les mains de Lionel Meyer, Schwob, Noël, Bloch, Capus, de Meurville, aujourd'hui âgé de 80 ans, resté le type de l'ancienne France, courtoise et distinguée, de Meurville, gentilhomme journaliste. Et cet Arthur Meyer ! célèbre par les coups perpétuels qu'il encaissait stoïque, hautain, dédaigneux ! Tout Paris connaissait son visage au chic "autrichien" encadré de "côtelettes" à la mode viennoise d'autrefois et son caniche toujours à ses côtés. Quel charmant homme il savait être ! Quel journaliste il se montrait, acceptant toutes les conséquences du métier, sans jamais leur donner plus d'importance qu'elles ne méritaient, surtout quand il s'agissait d'attaques directes à sa personne. Son principe : n'y jamais répondre, ne point aider le jeu de l'adversaire qui devenait lâche à force d'attaquer un homme qui ne se défendait pas !... Et Meyer était vengé. Jamais je n'oublierai Arthur Meyer reconduisant un long monsieur décoré qui sortait de son bureau et auquel il dit d'un air mi-sérieux, mi-goguenard : "Le journalisme, Monsieur, c'est un sport... chaque journaliste endosse la casaque du maître dont il fait courir le cheval... Drumont sert son écurie... c'est d'un bon jockey... Qu'est-ce que vous diriez, si, un jour, il montait un de mes poulains !... "Oh !... fit le monsieur..." et Meyer, lui tendant la main et hochant la tête : "J'en ai vu d'autres ! Monsieur !... J'en ai vu d'autres..."

Ah ! comme je suis sûre qu'il y aurait pris du plaisir, si, un jour, Drumont, grand assommeur antisémite, poussé par la fatalité de la vie, s'en était venu au Gaulois, comme y vint Laurent Tailhade, qui, après avoir longtemps insulté, ridiculisé, traîné dans la boue Arthur Meyer, vit ce même Arthur Meyer lui ouvrir pourtant sa porte quand il y frappa !...

Quelle plus magnifique vengeance que de tendre la main, d'ouvrir sa bourse à ceux qui vous crachèrent à la face. Comme Arthur Meyer savait et aimait faire cela !

Un jour qu'il était déjà vieux, j'allais le voir pour le prier d'ouvrir une souscription. Il s'agissait de la création d'un club spirituel, d'une maison des artistes, où les intellectuels de chaque pays, venus nous visiter, trouveraient enfin une réception, un accueil dignes d'eux ; Arthur Meyer m'écouta, le visage pâli, estompé, lavé, terni, comme une gouache accrochée longtemps à un mur humide, puis secouant la tête, levant les yeux au ciel, tendant les bras comme un prêtre à l'autel, il dit : "Oh !... mademoiselle Guilbert... QUAND LE CULTE MANQUE D'ARGENT !"

Dans la bouche de cet Israélite, la phrase devenait drôle. Mais il était sincère.

Un soir qu'il m'avait fait prier à la Scala de venir me joindre à ses invités, j'arrivai chanter des chansons de onze heures à minuit. Il était si nerveux de n'avoir pas de fleurs à m'offrir qu'il tapotait plus que d'habitude sa barbe déjà blanchie.

Ce soir-là, Adrien Hébrard était de l'assemblée. Cécile Sorel et je ne sais plus qui. Le lendemain matin, vers 10 heures, une victoria m'apportait une énorme corbeille de roses, avec la carte de Meyer, m'informant qu'il viendrait me voir l'après-midi. J'habitais alors rue Portalis. Ce fut à cette visite chez moi que j'appris qu'Adrien Hébrard avait "une adoration" pour moi, pour ma vie de travail.

Je n'ai jamais connu de journalistes "riches" ; toutefois, leurs gentilles maîtresses étaient "du théâtre".

Ah ! charmantes petites actrices de ma jeunesse, bonnes petites, fidèlement amoureuses, chastement vêtues de vos petits "tailleurs" aux jupes longues jusqu'à la cheville, par-dessus vos dessous froufroutants !

Époque où les femmes ne faisaient point un sport de l'amour, et n'affichaient point leurs allures de coureuses par de symboliques robes écourtées jusqu'aux genoux... Et vous-mêmes, les vendeuses d'amour de mon temps, les Marguerite Gauthier, les madame Marneffe, quelles allures ! Et vous, les grandes vedettes du théâtre, quel "A part !" votre esprit fantaisiste s'exerçait à trouver, dans les façons de vous vêtir ! Sarah Bernhardt, Jane Hading, Marie Magnier, Réjane, ne s'habillaient point comme tout le monde, et les moindres s'efforçaient de se créer un "type", une "tête", "une silhouette" ; la femme "en série" de nos jours n'existait que chez l'ouvrière, dans le peuple. Et dans la société, la belle madame Bernadaki, la belle madame Letellier, etc... chacune "inventait" sa mode, on vivait avec esprit, avec d'exceptionnelles convoitises. Tout le monde avait des chevaux? Réjane avait des mules ! Tout le monde avait son coupé ? Sarah avait son cab ! Tout le monde avait des chevaux à queues coupées ? les miens les avaient comme d'immenses chevelures de soie noire ! Tout le monde avait des bijoux ? Yvette n'en portait pas !

Les hommes de mon temps trouvaient en nos atours des fortifications, des remparts, variés à l'infini, et la chute de la pudeur en était atténuée...

Où sont les belles citadelles des mousseuses dentelles, les longs jupons soyeux aux multiples froufrous. O jolies dames d'autrefois, vous en souvenez-vous  ...

Et vous, les Armand Duval et les Jean Gaussin de profession ou de hasard, que dites-vous de ces modernes amantes "en chemises" de 1926 ? de ces rosières de Montretout, aurait dit Bruant.

Vous ne pourriez plus vous monter le "bourrichon", aviver vos désirs par l'imagination des merveilles rêvées et adroitement défendues, en pressentir la vue... le toucher, le parfum, la possession, et, les remparts difficilement conquis, remporter votre victoire de grand parlementaire !

Autrefois "la chute de l'ange" comportait toute une messe, et jusque dans les chansons populaires, ou en indiquait les hymnes et les cantiques. Mais les petites garçonnes aux cheveux coupés, aux seins en "figues de Barbarie", voient leur génie génital faire concurrence à celui des jolis garçons filles.

Comme elles, ils sont fardés, maquillés et les remplacent dans certaines garçonnières. Alors  ...


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