TABLE DES MATIÈRES
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Prologue
Après la guerre 1870
Dans les affaires
Dernier souvenir de mon père
Le débat du ventre
Deux hommes passèrent
Adelina Gaillard
Théâtre des Boulevards
Mon audition - L'Eldorado
Débuts au Casino de Lyon
Débuts à l'Eldorado
Éden-Concert
Ma silhouette définitive
Liège et la "Pocharde"
Le Moulin Rouge
Le Divan Japonais
Le Concert Parisien
La Bodinière
Le Nouveau Cirque
A la Scala
Comment j'ai compris Bruant
L'Horloge
Les Ambassadeurs
Une soirée chez l'éditeur Charpentier
Mon répertoire
Les journaux et les journalistes
Ma seconde carrière
Portraits
Jean Lorrain - Goncourt
Sarah Bernhardt
Le Prince de Galles
futur Édouard VII)
Toulouse-Lautrec
Pierre Loti
Jules Roques
Maurice Donnay - Forain
Eléonora Duse
Deux cardinaux :
Le cardinal Mercier et le cardinal Dubois

Récompenses
A travers le monde
Épilogue

Yvette Guilbert


Mon audition - L'Eldorado

La tournée Baron se termina fin août 1889.

C'était par un jour de septembre... Un soleil magnifique inondait Paris, je me dis qu'une telle glorieuse journée devait me porter bonheur. J'allai donc me présenter à l' Eldorado, le grand "Concert de Paris". La Comédie-Française de la Chanson.

La directrice me fit auditionner. Je lui chantai un air du Gamin de Paris, opérette créée par Jeanne Granier.

Elle m'écouta, la directrice, fit la moue et se mit à parler bas avec deux hommes noirs, deux jumeau, célèbres à Paris, deux chanteurs remarquables : les frères Lionnet !

Je les voyais gesticuler, la persuader... Elle, hochait la tête... haussait les épaules et je l'entendis qui disait :

- Eh bien, vous verrez, je vais l'engager... mais elle ne fera rien... rien.

- Pardon ! répliquaient les frères Lionnet, elle chante avec originalité, en bonne comédienne, comme on doit chanter ; elle manque d'habitude, mais vous verrez, vous verrez... Elle vient "du théâtre", où l'on chante autrement qu'au café-concert ; mais il y a quelque chose dans cette petite.

Pendant que se discutait "ma vie" entre ces trois personnes, je regardais, effarée, Mme Allemand, "la directrice" de l' Eldorado. Je ne pouvais détacher mes yeux de son visage âgé déjà, maquillé de rose et de mauve, de sa bouche violette sur ses dents jaunies, de ses cheveux frisés, frisés... Elle portait, surmontant tout cela, un chapeau étonnant, un chapeau fantastiquement "corbillard emplumé" et des diamants aux oreilles, des turquoises aux doigts, des chaînes d'or au cou, des bracelets aux poignets, et, malgré cet accoutrement de mauvais goût, gardait une espèce d'allure des anciens temps de sa beauté, car la dame fut belle, si belle, disait-on, qu'un de ses puissants admirateurs, M... de M..., gros bonnet du Conseil municipal de Marseille il y a soixante ans (et plus peut-être), lui avait facilité l'achat d'une belle brasserie sur la Cannebière. La belle limonadière, comme on l'appelait alors, sa fortune faite, vint à Paris. En même temps qu'elle achetait l' Eldorado café-chantant elle achetait le café attenant au concert, le café de l' Eldorado, et l'on y voyait M. Allemand, un petit bonhomme effacé, neutre, lourd, qui surveillait l'office et les cuisines et les achats liquides, en laissant à sa femme, l'ancienne belle limonadière de Marseille, la tâche de mener la Comédie-Française de la chanson.

Toutes les sommités de la chanson défilèrent là, devant un public composé de petits commerçants, de petits commis.

Et ce jour de septembre 1889 où je me présentai à l' Eldorado, c'était cette belle limonadière qui devait décider de mon sort... Bref, d'une voix molle et comme à contre-cœur, la grosse dame m'offrit un contrat de trois ans. Je parlai plus d'une heure pour obtenir "mes" 600 francs par mois la première année, 700 la seconde, 800 la troisième. Je devais débuter en novembre prochain.

- Travaillez, ma petite, me dirent les frères Lionnet, travaillez et vous ferez une gentille diseuse...

Je courus aux Variétés et obtins la résiliation de mon contrat ; mon directeur, M. Bertrand, ne fit aucune difficulté ; il me félicita de gagner 600 francs par mois.

- Le tout est de réussir, me dit-il, vous avez donc de la voix, Yvette ? Bonne chance !

Il me fallait trouver des chansons pour débuter en novembre. J'avais deux grands mois devant moi... Avant toute chose, je voulais connaître un peu l'atmosphère, l'esprit de ces "cafés-concerts" où jamais je n'allais... Donc, pendant quinze jours, tous les soirs je fus partout pour me documenter. Dans les plus grands comme dans les plus petits, je constatais la bêtise, l'atroce bêtise des couplets ; que c'était idiot tout cela, que c'était idiot ! Et pourtant le public ravi s'amusait sincèrement, j'avais le cœur serré à l'idée qu'il me faudrait amuser une telle foule, si différente de celle du théâtre chic, ultra-élégant des Variétés ! Au bout de quinze jours, mon plan était tracé, il s'agissait de trouver absolument une note nouvelle... laquelle? je ne savais pas... qui, tout en étant plus artistique, n'en eût surtout pas l'air... il ne fallait pas brusquer le goût, l'habitude de ce genre de public... J'allais voir tous les éditeurs, afin de trouver ce dont j'avais besoin pour "débuter".

Donc, je cherchais des couplets gais, comme me l'avait recommandé la directrice de ce concert. J'arrivais chez l'Éditeur Benoit, mon cher contrat en poche, pour avoir ma musique gratuitement, comme c'était l'usage, quand un monsieur entra.

Ce monsieur était le directeur du Casino de Lyon (music-hall) ; il s'appelait Verdellet.

- Qu'il est donc difficile de trouver, au mois d'août ou de septembre, une artiste à Paris, disait-il, elles sont toutes dans les villes d'eaux, et je ne sais qui prendre pour faire la réouverture de mon Casino... Je cherche une demi-étoile pas chère, jolie, élégante, venant d'un bon concert de Paris, et aucun agent n'a cela sous la main en ce moment. En connaîtriez-vous une, monsieur Benoit ? dit-il à l'éditeur de musique.

- Ma foi non ! répondit Benoit.

Pendant ce dialogue, mon cœur battait... Si je me proposais ? Seulement, voilà, il avait dit une "demi-étoile" jolie, et je me savais loin d'être belle, alors  ... Tout de même j'osai me lever et aller â cet homme.

- Monsieur, lui dis-je, j'entends que vous cherchez une artiste... je ne suis pas jolie... mais je viens des Variétés, un grand théâtre du boulevard, et, de plus, voici mon contrat avec l' Eldorado.

Et je sortis le contrat de ma poche.

L'homme le lut, et, voyant les appointements de 600 francs par mois, en conclut que, certainement, j'étais une bonne chanteuse.

- Quel genre chantez-vous, Mademoiselle ? Le comique ou la romance sentimentale ?

- Le comique, Monsieur.

- Très bien... Je ne vous connais pas... mais j'ai confiance en votre contrat... nous mettrons sur l'affiche :

YVETTE GUILBERT DU THÉÂTRE DES VARIÉTÉS DE PARIS

et il dessina tout de suite sur le clos d'un morceau de musique le schéma de son programme en m'attribuant "la Vedette", c'est-à-dire qu'il réservait aux lettres de mon nom une place spéciale et de dimension supérieure. Bref, il me posait en étoile aux yeux du public de Lyon. Pauvre homme !

Il m'engagea pour dix jours, à raison de quarante francs par jour, voyages payés, bien entendu. J'étais aux anges, heureuse, heureuse, car cela me donnait l'occasion inespérée de m'essayer comme chanteuse à Lyon, avant mes débuts à Paris, à l' Eldorado : "De cette façon, me disais-je, tu sauras à quoi t'en tenir et tu seras plus d'aplomb pour revenir ici..."

Seigneur qu'est-ce qui m'attendait ?


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