TABLE DES MATIÈRES
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Prologue
Après la guerre 1870
Dans les affaires
Dernier souvenir de mon père
Le débat du ventre
Deux hommes passèrent
Adelina Gaillard
Théâtre des Boulevards
Mon audition - L'Eldorado
Débuts au Casino de Lyon
Débuts à l'Eldorado
Éden-Concert
Ma silhouette définitive
Liège et la "Pocharde"
Le Moulin Rouge
Le Divan Japonais
Le Concert Parisien
La Bodinière
Le Nouveau Cirque
A la Scala
Comment j'ai compris Bruant
L'Horloge
Les Ambassadeurs
Une soirée chez l'éditeur Charpentier
Mon répertoire
Les journaux et les journalistes
Ma seconde carrière
Portraits
Jean Lorrain - Goncourt
Sarah Bernhardt
Le Prince de Galles
futur Édouard VII)
Toulouse-Lautrec
Pierre Loti
Jules Roques
Maurice Donnay - Forain
Eléonora Duse
Deux cardinaux :
Le cardinal Mercier et le cardinal Dubois

Récompenses
A travers le monde
Épilogue

Yvette Guilbert


Dernier souvenir de mon père

Dernier souvenir de mon père

C'était en 1884, j'avais dix-sept ans, et il y a aujourd'hui quarante-deux ans que, le 13 août, je portai à mon père, à son lit de mort, des fleurs de fuchsia pour la Saint-Hippolyte, sa fête. Je revis ces journées et revois ma mère accourue de Paris, le 5 août, à Villedieu-les-Poëles, en Normandie [*], dans cette auberge de Mme Bochin qui, touchante de charité chrétienne, soignait mon père, tombé là comme un bolide. Il avait été surpris par la maladie au cours d'un ultime voyage, car il avait voulu mourir en sa belle ville normande de Saint-Lô, mais les chaleurs et les fatigues du voyage l'avaient arrêté en route.

[*] Ou, aujourd'hui Villedieur-les Poêles, une commune du département de la Manche dont les habitants se nomment "Sourdins", un terme lié à leur ancienne activié de dinanterie ou de poêlerie dont le martelage répétitif du cuivre finissait par les rendre sourds. (Note des éditeurs)

Fidèle à sa Normandie, mon père expira à Villedieu le 17 août.

Quels souvenirs ! La dépêche de l'aubergiste informant ma mère que mon père mourant la réclamait. Pas d'argent en caisse pour partir ! Que faire? Une Américaine, Mrs. Hill, pour laquelle je faisais des robes, nous prêta cent francs. Ma mère prit le train.

Puis, Mme Bochin, l'aubergiste, prise d'une affectueuse et respectueuse sympathie pour ma mère, lui offrit d'avancer les frais de mon voyage, et j'accourus à mon tour le 10 août.

Un soir qu'il se sentit perdu, mon père me dit, sa main dans la mienne : "Je meurs d'un froid pris au cercle. Le jeu... le jeu fut la cause de votre abandon ! Je me repens, fillette, je me repens. Par le jeu j'ai tué vos deux bonheurs, le jeu m'a tué à son tour. Ta mère est une sainte..., je me repens..., oh ! comme je me repens !"

Et comme il ajoutait : "Quand tu te marieras, pense à ton papa, veux-tu ?" Sans réfléchir, sans comprendre, cruellement je lui répliquai : "Père, je ne me marierai jamais... j'ai trop peur d'être malheureuse !.." Il tourna sa pauvre tête du côté du mur et se tut.

Ma mère, alors, lui demanda s'il ne permettait pas qu'elle se reposât quelques heures, une nonne, garde-malade, viendrait le veiller. Il balbutia un "oui" vague. La nonne arriva.

Jamais je n'oublierai cette scène. Ouvrant les yeux à 10 heures, le soir, il aperçut la nonne, assise à ses côtés, qui priait. Par un étonnant effort de volonté, il s'assit sur son lit et éclata d'un tel rire, que mère et moi, réveillées en sursaut, nous accourûmes.

S'adressant à la nonne, il criait railleur : "Ah ! par exemple ! Tu es de ma famille ! Mais tu ressembles à toutes mes sœurs ! Tu es une Guilbert, n'est-ce pas ?"

Et la nonnette de vingt ans, Normande elle aussi évidemment, toute bouleversée, répondait : "Monsieur, nous n'avons pas le droit de dire qui nous sommes..., je suis sœur Madeleine, c'est tout !" "M'en fous, disait mon père... tu es une Guilbert !"

Était-elle une Guilbert ? Jamais nous ne le sûmes. En tout cas mon père guetta ses yeux, sa bouche, pour surprendre la vérité.

Le soir, Mme Bochin, l'aubergiste, faisant semblant de plaisanter avec mon père, lui dit : "Eh bien, le Parisien, ça vous embêterait si je montais avec Bochin dîner avec vous ? Nous avons invité le curé. C'est un homme instruit, lui. Vous bavarderez de Paris ensemble." Ma mère et moi, nous reçûmes un terrible choc, la mère Bochin préparait "les derniers sacrements", comment mon père allait-il accueillir cela ?

Les yeux perçants, intuitif, il dit : "Mère Bochin, je n'aime pas les curés, mais le vôtre doit être un brave homme, il est Normand ? Oui? Alors qu'il vienne... mais pas pour dîner, pour... pour... (et il hésitait) pour m'administrer", finit-il par dire. Ah ! ces trois regards, de mon père, de ma mère et de moi.

Le curé arriva, jovial, l'air dégagé et bon enfant, le grand vouloir au cœur de ne point effrayer l'homme encore attaché d'un fil à la terre !

Ma mère et moi, retirées derrière le rideau du lit, nous les entendîmes parler de Paris, des entraînements faciles, du péché d'adultère... "Vous repentez-vous, au moins, d'avoir été un si mauvais sujet, dit le prêtre en forme de gronderie souriante ?". - "Ah ! non ! cria mon père, s'il est une chose que je regrette, ce sont les femmes ! Ah ! curé, vous ne savez pas... mais les femmes... c'est toute la vie !" Alors, le prêtre, adroit, voulant absolument l'absoudre avant le grand départ, lui dit, riant très fort : "Ah ! polisson ! Et votre femme ? Cette sainte femme, comme vous ne cessez de l'appeler, qu'est-ce qu'elle dit de cela... Hein ?" Alors mon père, d'une voix étrange et comme lointaine, répliqua : "Ah ! voilà ! voila, voilà mon repentir ! Ah ! que je lui ai fait de peine, curé ! Oui... pour elle... je me repens ! Qu'elle me pardonne ! J'ai été" paillasson", j'ai été joueur, et ma femme et ma fillette... " Là, il eut une syncope.

Quand il revint à lui, il vit le prêtre qui, debout, récitait des prières... il fit signe à ma mère et à moi d'approcher de son lit, il nous embrassa, et pendant que l'huile sainte oignait les paumes de ses mains, il murmura distinctement : "Je passe à l'octroi" [**] et mourut.

[**] Expression datant du Moyen-Âge :les villes, à l'époque, possédaient des portes qui en défendaient l'accès. Il s'agissait alors pour rentrer de montrer "patte blanche" et surtout de déclarer les marchandises destinées à la vente . On devait alors payer l'octroi, une taxe, ou un droit d'entrée. Le terme d'octroi désignait indifféremment le bâtiment où l'on payait la taxe ou la taxe elle-même. (Note de l'éditeur)

Ce fut la première fois que je vis "un mort". J'en restais de longues semaines effrayée.

La petite nonne (était-ce une Guilbert ?) s'en alla vite à son couvent chercher des fleurs, des linges, des cierges, et deux jours après, le 17 août, mon père, mené "à bras" (le corbillard n'existait pas à Villedieu) par des voisins de l'aubergiste, fut escorté de six nonnes et d'une soixantaine de petites fillettes du couvent, habillées en blanc, cierges en mains...

Les prières des prêtres et les chants des vierges conduisirent par les champs de blé roux, les coquelicots et les bleuets, ce Parisien fêtard, auquel, après nous, un soleil radieux, donnait un dernier baiser...


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