TABLE DES MATIÈRES
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Prologue
Après la guerre 1870
Dans les affaires
Dernier souvenir de mon père
Le débat du ventre
Deux hommes passèrent
Adelina Gaillard
Théâtre des Boulevards
Mon audition - L'Eldorado
Débuts au Casino de Lyon
Débuts à l'Eldorado
Éden-Concert
Ma silhouette définitive
Liège et la "Pocharde"
Le Moulin Rouge
Le Divan Japonais
Le Concert Parisien
La Bodinière
Le Nouveau Cirque
A la Scala
Comment j'ai compris Bruant
L'Horloge
Les Ambassadeurs
Une soirée chez l'éditeur Charpentier
Mon répertoire
Les journaux et les journalistes
Ma seconde carrière
Portraits
Jean Lorrain - Goncourt
Sarah Bernhardt
Le Prince de Galles
futur Édouard VII)
Toulouse-Lautrec
Pierre Loti
Jules Roques
Maurice Donnay - Forain
Eléonora Duse
Deux cardinaux :
Le cardinal Mercier et le cardinal Dubois

Récompenses
A travers le monde
Épilogue

Yvette Guilbert


Une soirée chez l'éditeur Charpentier

(1895 ou 1896)

Les Charpentier recevaient beaucoup dans leur maison d'édition, rue de Grenelle.

Ma réputation, faite par des hommes de lettres, avait attiré sur moi la sympathie admirative de quelques écrivains édités chez Charpentier ; de là à parler de moi et à m'y faire inviter fut chose facile. J'y vins d'abord dîner, ce fut le premier contact avec les maîtres de la maison. Je dînais avec Mlle Gouzien (la fille d'Armand Gouzien) qui chantait à ravir, avec de Montesquiou, le poète, et des parents des Charpentier. L'accueil fut d'une cordialité exquise. Une discussion s'éleva quant au talent de Bruant, que j'interprétais. "A quoi bon, disait de Montesquiou, auréoler la vie de ces gens des boulevards extérieurs, quand il y a tant de vies magnifiques !..." Et je me mis à défendre Bruant avec une telle violence, un tel acharnement que je finis par dire : "Et puis, tenez, ce n'est pas tout ça, Bruant ça ne s'explique pas, ça se chante, ça se parle et ça se pleure ! "Le magnifique" dont parle M. de Montesquiou c'est l'âme de Bruant, et tous ses reflets !" Et je m'amusais à fredonner certains couplets, à en réciter certains autres, bref, à la fin du dîner, je dis à Mme Charpentier que, quand elle le voudrait, je viendrais chez elle chanter tout ce que je savais de Bruant et tout ce qu'elle voudrait d'autre avec. On prit date, et comme je voulais profiter d'une occasion unique en ma vie, je lui demandais d'inviter quelques grands écrivains du temps.

- Oh ! Madame... donnez-moi cette joie... par eux seulement je saurai ma réelle valeur ; le public, je ne fais que l'amuser ! mais des intellectuels, si je les INTÉRESSE, pensez à l'énergie, au courage que cela mettra en moi ! Comme elle était simple, comme elle fut bonne et charmante, Mme Charpentier, et combien son mari fut accueillant à mon désir !

Deux semaines après, je chantais devant Zola, Daudet, Hervieu, Octave Mirbeau, Pierre Loti, Marcel Prévost, etc., etc.

Qu'allais-je chanter pour plaire à Zola... je balançais entre "Rosa la Rouge" de Bruant, ou "La Soularde" de Jules Jouy... puis réfléchissant que Zola était plus l'homme des "faubourgs" que celui des boulevards extérieurs, je décidai de chanter "La Soularde", Zola suivait de ses yeux ronds et fixes tous mes gestes et je sentais son terrible examen... De temps en temps il se penchait vers Daudet, les deux hommes échangeaient des réflexions, et j'eus le sentiment que je leur semblais "tragique" autant que je le désirais ; alors, par coquetterie, je me mis à chanter une farce de Xanrof : " Elle était très bien". Je vis Zola, les sourcils haussés, "en surprise", et Daudet riant, très amusé, puis ce fut : " Fleur de berge", de Jean Lorrain ; Zola, du coup, vint petit à petit auprès de moi, ses yeux attachés à mon masque. Dans ces couplets lascifs d'amoureuse du ruisseau, mon corps mince se faisait félin, ondulant, serpentant, et quand, au dernier couplet, la fille insulte le destin, parce qu'il la laisse mourir à l'heure où elle a trouvé sa rédemption dans l'amour, ma voix, plaintive jusqu'alors, devenait rauque et menaçante. Elle éclatait enfin dans un cri de révolte douloureuse, ce qui déclencha de vigoureux applaudissements de Daudet et de Zola.

Daudet, ne pouvant pas bouger de son fauteuil, me fit prier de venir à lui : "C'est magnifique, dit-il... C'est magnifique, Mademoiselle ! Et Zola : "Quelle vérité dans vos accents, Mademoiselle, quelle actrice vous êtes !"

Mon cœur battait à rompre... car tous les autres écrivains présents m'entouraient, enthousiastes. Alors, pendant deux heures, on me fit chanter.

J'avais d'abord voulu séduire Zola, il était pour moi l'inspirateur du réalisme en art, de la vérité dans l'expression, et ma nature sans truquage correspondait à "sa manière". Moi aussi, j'étais près de la terre.

Je voulus ensuite séduire le côté poétique de Daudet, et je lui chantais une sorte d'idylle qui avait pour titre : C'était bon. C'était bon la pureté de l'enfance. C'était bon le premier amour. C'était bon le premier baiser. C'était bon le premier enfant. C'était bon de bien vieillir. Bref, c'était bon de mourir, le devoir accompli. Cela sentait la douce et saine existence de village, et il me semblait que je lui versais un peu de soleil de sa Provence... à ce superbe Daudet !

"Quittez le café-concert, Mademoiselle ! Quel dommage !... Un tempérament pareil... une telle diversité... faites du théâtre. Ah ! si j'étais jeune et bien portant, quelle pièce je vous écrirais !"

Je regardais Daudet si émue, si bouleversée, qu'il sentit mon émotion et me prit la main... Alors, je crus que j'allais pleurer, ma gorge se serrait, et je lui dis : "Alors, maitre... j'ai donc vraiment du talent  ..." - "Du talent ! du talent ! Mais vous avez plus que du talent !" Ah ! cette soirée... elle fut l'épanouissement de ma foi en moi...

Le visage d'Émile Zola me sembla, ce soir-là, désappointant. Alors, c'était ça cet illustre écrivain ? Le masque froid, la face plate, les cheveux tirés en arrière, la bouche fine, sèche, hermétique, de grosses lunettes sur les yeux qui ne bougeaient pas et me semblaient sans lueur ; une opiniâtreté terrible semblait être la caractéristique du visage de Zola, j'y lisais une expression de forte ténacité ; sa figure n'était pas de celles qui laissent refléter toutes leurs émotions intérieures, non, elle était close.

Lorsqu'il devint mon voisin de campagne à Médan, en Seine-et-Oise, j'eus souvent l'occasion de le revoir sur les routes, accroupi sur sa bicyclette, filant avec le même regard fixe et froid, avec la même allure "avocat pauvre". Sa propriété à Médan était un assemblage de chalets portant chacun les noms de ses ouvrages.

Un jour, à un banquet donné en son honneur au Bois de Boulogne, au chalet Azaïs, et auquel je fus invitée, j'eus l'immense surprise de voir son embarras quand il lui fallut répondre aux toasts élogieux. Il bégaya, se troubla, et confessa, d'une façon charmante, qu'il ne savait pas parler. En effet, ses amis n'ignoraient point qu'il n'était pas orateur, et que c'était un supplice pour lui que d'avoir à s'exprimer publiquement.

Si je trouvais l'air "avocat pauvre" à Zola, en revanche, cette soirée des Charpentier me révéla un Daudet auquel je ne m'attendais pas. Physiquement superbe ! une tête à la chevelure de flammes noires, dansant sur des yeux de feu. Déjà malade, assis dans un large fauteuil, les jambes recouvertes d'un châle, Mme Charpentier l'avait, à sa soirée, installé près de la cheminée qui flambait et reflétait sur le visage du grand homme des ors et des rouges qui l'ensoleillaient ! Derrière son binocle, ses yeux étonnants brûlaient et ses doigts mobiles me "racontaient" les impressions que lui faisaient mes couplets ; l'éloquence de ses mains est inoubliable pour moi.

Et vous, cher Paul Hervieu ! avec la tristesse de vos yeux myosotis, votre menton de galoche vieillardisant votre pâle visage, comme vous m'avez serré les mains, en me disant : "Quelle splendide tragédienne... et quelle formidable "comique" vous êtes... Ah ! pourquoi rester au café-concert !"

Et vous, Octave Mirbeau, que je revoyais là (vous ayant déjà vu chez Léon Sari) vous rappelez-vous notre causette, sur le canapé près de Daudet ? Et du haut du ciel, entendez-vous quelquefois mes refrains de reconnaissance ? Quand, déçue dans mes efforts pour attirer auprès de moi certains collaborateurs, je les trouve indifférents et sourds, et que me souvenant de vos paroles, j'en fais ma consolation : "Ma petite, disiez-vous, votre inspiration "géniale", vous ne la trouverez pas chez beaucoup d'autres ! Il faut avoir bougrement de talent pour s'adapter au vôtre... Vous fichez le trac !..." Et comme je vous regardais, bouche bée... vous ajoutiez, violent : "Quoi ! Il faut SAVOIR que vous avez du génie, ou vous ne le méritez pas !" Mais comment, diable, peut-on être sûre d'avoir du génie ? Ce n'est certes pas "le succès" qui le prouve. J'ai vu tant de piteux artistes avoir un énorme succès. Alors ? Tout de même, à force de s'entendre louer, on en retire une close forte de courage.

Et vous, Pierre Loti ! Et vous, Marcel Prévost ! Et vous, Lavedan, qui m'avez appelée la Rose Caron du café-concert. Et vous, Jean Richepin, à qui je dois " La Glu", et vous cher Catulle Mendès, qui vîntes un soir au Nouveau-Cirque (où j'avais accepté de paraître dans une revue pour y chanter mon répertoire) me faire pleurer par trente minutes de durs reproches que vous me fîtes, de ne point "assez respecter mon talent" en le "prostituant" dans une atmosphère indigne de moi, disiez-vous.

Et vous, Theuriet, doux poète, et vous François Coppée, qui déjà veniez à l' Éden-Concert entendre mes premiers couplets !

A cette soirée-là, que la vie me fut bienveillante, quelle force elle me donna cette soirée-là... chez Charpentier, où après deux heures de chansons, qui m'avaient enfiévrée de joie, chacun s'en vint vers moi, les mains tendues, avec des paroles qui m'affolaient, des conseils unanimes, de lâcher les "Boui-Bouis?". "On ne chante pas comme ça si l'on n'est pas à la fois une très grande comédienne et une très grande tragédienne... Faites du théâtre ! Vous êtes bien plus actrice que chanteuse... vous apporterez au théâtre la même note curieuse... inattendue, disait Hervieu, faites du théâtre. Je vous fais une pièce !"

"Non, disais-je, non ! il me faut attendre, je sens qu'il me faut attendre", et comme le brouhaha autour de moi ne cessait pas, une femme que je n'avais pas encore vue, une femme dit dans mon dos, d'une voix irritée, sèche, dure : "Cette demoiselle Guilbert, elle me fit des robes autrefois... Ah ! elle était moins brillante... elle ne se souvient plus de moi, bien entendu... "

Je me retournai. Oh ! joie du ciel ! j'étais devant la belle Mme X..., cette femme à laquelle je devais, en la période de ma vie d'ouvrière, des nuits horribles d'insomnie !... Je me retournais et, d'un ton sec : "Ah ! mais si, madame, je me souviens de vous, dis-je, je n'oublie pas vos factures si difficiles à toucher... J'étais si pauvre que j'insistais... je vous en réitère mes excuses, madame." La belle Mme X..., "Vénus" à la mode sous Grévy, en resta clouée à son fauteuil. C'était elle qui me faisait découdre et recoudre des étiquettes des grandes maisons de couture de Paris pour les attacher à des robes que ma mère et moi avions passé des nuits à lui faire au rabais, et dont nous ne pouvions obtenir le paiement que par bribes infimes !

Un grand ami de mes débuts, fidèle de ma maison pendant de longues années, homme de lettres bien connu, Louis de Robert, ayant assisté à cette soirée chez Charpentier, eut l'idée de demander à ses célèbres confrères leur opinion sur Yvette Guilbert. Voici leurs réponses, ils les écrivirent sur un album ; Louis de Robert m'en fit cadeau :

"C'est à la fin d'une soirée chez Charpentier que j'ai entendu Yvette. Il était tard déjà, et jusqu'à deux heures elle nous a tenus dans une grande émotion. Je crois bien qu'elle nous a chanté à la file les meilleures chansons de son répertoire, sans un arrêt, avec une verve, un désir passionné d'être admirée et aimée. Et tout le monde s'est évoqué, à moitié réel, à moitié fantasque, d'un excès dans le caractère qui est l'art tout entier. Jamais je n'ai mieux compris qu'une artiste n'est qu'une nature qui s'exalte et se donne.

"ÉMILE ZOLA."

"Maintenant, chez Yvette Guilbert, c'est dans une animation enfiévrée du corps, une vivacité de paroles tout à fait amusante...

"Ce qu'il y a d'original dans sa verve blagueuse, c'est que sa blague moderne est émaillée d'épithètes de poètes symboliques et décadents, d'expressions archaïques et de vieux verbes, remis en vigueur : un méli-mélo, un pot-pourri de parisianisme de l'heure présente et de l'antique langue facétieuse de Panurge.

"Et la soirée se termine par La Soularde, la soularde où la diseuse de chansonnettes se révèle comme une grande, une très grande actrice tragique, vous mettant au cœur une constriction angoisseuse.

"EDMOND DE GONCOURT."

"Parbleu ! Je sais bien ce que c'est que la chanson. Avec les autres ce n'est rien, le plus souvent, que de décourageantes inepties. Mais avec Mlle Yvette Guilbert !... C'est un drame frisonnant, la saisissante évocation d'un type, d'un état social ou d'un état d'esprit... de la douleur comique ou du fou rire qui fait pleurer... quelque chose enfin qui entre avec elle dans l'art et dans l'émotion humaine.

"J'admire même qu'avec rien il n'y ait pas d'exemple qu'elle n'ait su créer quelque chose d'exceptionnel et de caractéristique, suppléant par sa propre imagination, par son invention à elle, à l'indigence du texte chansonnier, devenu heureusement inutile... et génial.

"Mais ce n'est pas assez, quoique cela soit beaucoup. Avec ses dons merveilleux d'intelligence, de composition, d'expression, de goût, de mouvement et de voix qui font de Mlle Yvette Guilbert, dans n'importe quoi, une artiste si originale, si vibrante et mordante, parfois si étrangement tragique, et si tragiquement comique, ce serait un de mes plus vifs regrets qu'elle ne les apportât pas, dans un grand rôle, au théâtre...

"On demande pour Mlle Yvette Guilbert un moderne Shakespeare.

"OCTAVE MIRBEAU."

"Si j'en avais le loisir, si j'en avais le courage et si, et si, je voudrais écrire, pour cette Yvette Guilbert, dont le merveilleux talent s'étrique en des inepties boulevardières, un drame lyrique, moitié mimé, moitié chanté, tiré des tragiques annales de l'Irlande ou de la Commune. La voyez-vous en pétroleuse ou en féniane. Ce long corps et souple, cette face toute blême et suante de whisky ou d'eau-de-vie blanche, et les rauquements de cette voix, si douloureusement passionnés ; ou encore, à bord de quelque chaland, pendant ces dures saisons de sécheresse et de chômage que les mariniers de la Seine appellent l'affameur, imaginez au milieu de sa marmaille une femme de la batellerie, attendant son homme, et qui chante et se soûle dans un mastroquet du bord de l'eau. Je songeais à tout cela en entendant l'autre soir cette délicieuse Yvette Guilbert chanter je ne sais quelle niaiserie avec des yeux, des gestes, une expression !

"ALPHONSE DAUDET."

"Je ne crois pas qu'il faille s'étonner que Mlle Yvette Guilbert puisse se montrer si tragique, étant si comique ; mais, au contraire, qu'elle puisse se montrer si comique, étant si tragique.

"Car, à mon sentiment, c'est avant tout une tragédienne, une grande tragédienne, avec sa stature étrangement harmonieuse, son visage masqué de pâleur, ses yeux brusques, son geste qui, par des allures presque désobéissantes, prend les caractères de la fatalité.

"Aussi, quand il ne s'agit, pour Mlle Yvette Guilbert, que de faire rire, son art dédaigneux et sûr consiste peut-être surtout dans le contraste entre l'intention des légères paroles qu'elle chante, et la gravité de ses moyens d'expression. Elle dresse sur la foule une longue encolure de prophétesse aux écoutes, dont les bras sont plongés jusqu'au coude dans le deuil de ses gants noirs ; et tandis que sa voix enfonce alors en nous les mots grivois ou drolatiques et les sons joyeux, comme avec un rude marteau fantastique; l'artiste nous impose tantôt le draine de son immobilité, et tantôt, dans ses mouvements de torse ou de physionomie, des arrêts macabres.

"PAUL HERVIEU. "

"Yvette Guilbert est une affiche qui parle, qui chante, qui remue, mais une affiche, une grande affiche macabre et insolente qui fait froid dans le dos. Je pense toujours en la voyant et en l'entendant à quelque troublant automate, à une darne en cire d'Edgar Poë qui aurait un phonographe dans le ventre. Est-elle en vie ? Je n'en suis pas plus sûr que ça.

"C'est la Rose Caron du café-concert.

"HENRI LAVEDAN. "

"Yvette, non seulement par génie naturel, mais aussi par une volonté acharnée, par un travail dont la ténacité et la minutie ont de quoi stupéfier, finit par donner quelque chose qui ressemble à du charme, à de l'émotion, aux bassesses du café-concert.

"Que d'art déplorablement employé ! Mais l'artiste est extraordinaire.

"CATULLE MENDÈS."

"Qu'elle chante du bon, du mauvais ou du médiocre, cela n'a aucune importance. Le texte, paroles et musique, n'est ici, en effet, qu'un prétexte, pour elle, à commentaires, pour vous, à évocation. Commentaires et évocations uniquement créés par elle, son geste, sa physionomie, sa voix. Et avec une puissance de suggestion d'autant plus magique et inattendue, que c'est son geste qui parle, sa physionomie qui vocalise et sa voix qui gesticule ! Écoutez-la plutôt en, vous bouchant les yeux, ou regardez-la en vous bouchant les oreilles ! Il semble alors que les aveugles doivent la voir en l'entendant, et les sourds l'entendre en la voyant. Ce qui est, j'en suis sûr.

"- Mais cette Yvette est donc une artiste miraculeuse ?

"- N'en doutez pas.

" JEAN RICHEPIN."

"Tout le monde admet qu'Yvette est adorablement drôle. Mais on ignore en général quelle autre artiste exquise elle peut devenir quand elle chante des chansons mélancoliques. Un jour que nous étions seuls chez elle, au piano, elle m'a fait frissonner en interprétant à sa manière "L'Automne" de Rollinat, et je ne sais plus quelle vieille étrangeté de Ronsard...

"Je la remercie pour cela, plus encore que pour les bons moments de fou rire que je lui dois.

"Et je suis son admirateur.

"PIERRE LOTI."

"Tout est dit sur Mlle Yvette Guilbert, depuis le temps qu'elle a des auditeurs illustres. Donc, je louerai surtout son tempérament de lutteuse pour la gloire, qui vaut une admiration singulière. Fut-elle assez discutée, diminuée, niée, cette Yvette ! A chaque rentrée, combien la guettèrent qui comptaient cette fois "avoir sa peau", sa jolie peau en grain de soie... Or, chaque fois, elle s'est défendue, elle a montré, comme rageusement, un art plus inattendu, plus haut, plus mur. Hier encore, avec Rosa la Rouge, elle nous donnait, d'elle, un nouveau frisson.

"Cette conscience du mieux-faire, cette rage de l'effort artistique, de grands écrivains les ont illustrées mais elles sont rares, trop rares au théâtre.

"Mlle Yvette Guilbert est un grand exemple moral.

"MARCEL PRÉVOST."


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