Vincent Scotto - Souvenirs de Paris - Chapitre 4
Kam-Hill chantait à cheval "Le Pendu", de Mac Nab, tandis qu'on exhibait au Moulin-Rouge "le phénomène du siècle"
En ces temps lointains dont je vous parle, Joseph Oller était aussi propriétaire du Moulin-Rouge. Quel homme extraordinaire ! Son cerveau bouillonnait sans cesse d'idées nouvelles. N'est-ce pas lui qui, associé avec Zidler, devait fonder le Grand Hippodrome, tout près de la rue François-Ier, et faire bâtir l'Olympia ?
Certes, on ne se douterait guère, aujourd'hui, en passant devant ce dernier établissement, qu'à sa place, naguère, se trouvait un parc à attractions, dont le clou était les montagnes russes, alors nouvelles, en pleine vogue et qui attiraient tout le "gratin".
Du "Pendu" de Mac Nab au quadrille du Moulin-Rouge.
C'est au Jardin de Paris que Oller lança Kam Hill, un curieux artiste, qui avait imaginé de faire son tour de chant à cheval. Je le vois encore, guindé dans son habit rouge, grand, mince, élégant, sur un cheval blanc, faire le tour de la piste.
Le cheval semblait suivre le rythme des couplets... Kam Hill lançait, entre autres, tous les soirs, une chanson de Mac Nab, qui devint très vite populaire et qui fut son plus grand succès
Un jeune homme vient de se pendre
Dans la forêt de Saint-Germain,
Pour une fillette au cœur tendre
Dont on lui refusait la main.
Les derniers vers, d'une ironie macabre, sont restés célèbres
Partageons-nous toujours la corde,
C'est du bonheur pour la maison.
L'omnibus gratuit.
Oller avait eu l'idée de mettre un omnibus à la disposition des spectateurs à leur sortie du Moulin-Rouge. Cet omnibus faisait le va-et-vient du Moulin-Rouge au Jardin de Paris. Le voyage était gratuit. De sorte que lorsqu'on sortait du Moulin-Rouge, on allait tout naturellement au Jardin de Paris. Oller gardait ainsi ses clients. Quel homme pratique !
Au Moulin-Rouge dansait "La Goulue" (qui n'avait pas volé ce surnom, car elle arrachait à pleines dents, d'un seul coup, tous les grains d'une énorme grappe de raisins et les avalait d'un trait), "Grille d'Égout" (ses dents écartées comme une grille lui avaient valu ce surnom), "Jane Avril", "La Môme Fromage" (qui avait un goût très marqué pour cet aliment), "Nini Patte-en-l'Air" (il n'y en avait pas une comme elle pour lever la jambe et faire le grand écart), et enfin le fameux "Valentin-le-désossé", clerc de notaire au Vésinet, qui était l'inséparable compagnon de "La Goulue", et l'aidait, l'été venu, à soigner son minuscule jardin situé tout en haut de la Butte.
Le pétomane.
Le caf'conc', à cette époque, accueillait toutes les originalités, on pouvait y écouter - ce qui surprendrait un peu aujourd'hui - des borgnes, des aveugles, des boiteux et des bossus qui avaient certes beaucoup de talent.
Un jour Oller reçut la visite d'un monsieur élégant et très pâle, qui lui confia qu'étant un "phénomène", il entendait vivre de ses dons naturels...
Après audition, le "phénomène" fut engagé.
C'était le fameux "Pétomane", qui fit courir tout Paris. Oller l'avait installé dans le sous-sol du Moulin-Rouge. On s'écrasait pour venir l'entendre et ce n'était que rires, que cris de joie dans l'assistance.
Le "Pétomane" se présentait en habit, culotte rouge, bas et gants blancs, escarpins vernis, et terminait son numéro en éteignant une bougie.
Le moment vint cependant où le malheureux dut s'arrêter... faute de souffle.
Je le revis, il y a quelques années à Marseille; il ne songeait qu'à remonter sur quelque scène.
- Je crois qu'en faisant quelques vocalises, me dit-il...
Mais la mode n'était plus vraiment à la spécialité de cet artiste….