Vincent Scotto - Souvenirs de Paris - Chapitre 2
De l'Alcazar d'Eté au Jardin de Paris, j'ai connu les "gommeuses" de la belle époque
Une des choses qui devaient le plus me frapper au cours de mes premières promenades dans Paris, ce fut, sous les ombrages des Champs-Elysées, le fameux trio des cafés chantants : L'Alcazar d'Eté, les Ambassadeurs, ainsi nommés à cause du voisinage de l'Hôtel Crillon où logeaient les diplomates étrangers, et surtout le Jardin de Paris.
Fragiles petits édifices blancs et roses, perdus dans la verdure où l'on goûtait, assis devant les boissons fraîches, et sous la lueur aveuglante du gaz, toutes les joies charmantes du caf'conc'.
La belle époque où, la radio n'existant pas encore, les gens peu fortunés et avides de musique venaient écouter leurs chansons préférées, autour de ces établissements en plein air qui n'étaient séparés des passants que par une simple barrière en bois ornée de fusains.
Dans les coins peu éclairés, on pouvait deviner alors des amoureux qui rythmaient leurs baisers aux airs qu'ils entendaient.
Oh ! oui, c'était bien là la belle époque !
L'époque des gommeuses qui arrivaient sur scène avec des démarches de reine et portaient des chapeaux gigantesques, une longue canne fleurie et des manteaux ruisselants de verroteries.
L'Alcazar d'Eté.
L'Alcazar d'Eté, dont longtemps la grande Thérésa avait été l'étoile, était devenu le fief de Paulus. Paulus que j'admirais tant dans ma jeunesse.
Paulus entrait sur scène comme un toréador dans l'arène, fier, tête renversée en arrière. Il interprétait ses chansons auxquelles il savait donner un relief, une vie extraordinaire en gambadant et, avec une diction impeccable, un entrain inimitable.
Il faut l'avoir entendu dans "En revenant de la Revue", entre autres, qu'il chantait en marchant, la canne sur l'épaule et son chapeau au bout.
Cette chanson, écrite à la gloire du général Boulanger, l'idole du moment, faillit déclencher dans le pays une véritable révolution. Qui nous dira la puissance qu'une simple chanson peut exercer sur les esprits ?
Paulus eut d'ailleurs de nombreux autres succès, tels que "La Boiteuse", dont il mimait le refrain d'une façon si amusante, Boitant par devant, Boitant par derrière, ou "La Chaussée de Clignancourt" :
Si vous voulez un' ménagère,
Le dimanche, allez faire un tour
Auprès d' la chaussée Clignancourt.
C'est là qu' j'ai rencontré vot' mère.
C'était du délire. Délire qui valait à Paulus plus de 100.000 francs par an de cachets un hôtel à Neuilly, chevaux, voitures, et même un petit château à la campagne. Mais comme bien des cigales, il ne sut pas éviter une fin pauvre.
Les Ambassadeurs.
Aux Ambassadeurs, la vedette appartenait à Yvette Guilbert. Longue, maigre, osseuse, robe verte et gants noirs, nez impertinent et tignasse rousse, cette jeune femme, qui devait devenir plus tard une ambassadrice de la chanson française à travers le monde, savait, elle aussi, admirablement dire un couplet. Mais, au contraire de Paulus, elle ne faisait presque pas de gestes. Le succès lui était venu, foudroyant, avec des chansons que lui écrivaient Xanrof, Jean Lorrain, Maurice Rollinat, Bruant ou Maurice Donnay, et dont elle ne laissait pas perdre un mot, pas le moindre grain de sel. Un de ses grands succès fut "Le Fiacre", par lequel elle a laissé un souvenir impérissable.
Seules, Duparc, la créatrice des "Écrevisses", de Jacques Normand
Je te promets mille délices,
Viens, je te paierai des primeurs.
Nous mangerons des écrevisses
Au café des Ambassadeurs...
la gambilleuse Polaire, aux yeux d'almée, à la taille si mince qu'un collier lui servait de ceinture, ou l'énorme Jeanne Bloch, coiffée d'un képi de général, la cravache en main, lançant sa chanson à plein gosier, l'air martial, pouvaient rivaliser de notoriété avec Yvette.
Le Jardin de Paris.
L'Alcazar d'Eté et Les Ambassadeurs se trouvaient sur les Champs-Elysées, à droite en montant. Le Jardin de Paris était situé à gauche ; presque vis-à-vis de ces établissements, sur l'emplacement même de l'Horloge où Yvette Guilbert avait chanté à ses débuts.
Le directeur du Jardin de Paris, c'était joseph Oller. Il avait acheté l'Horloge à M. et Mme Debasta, et c'est lui qui l'avait transformée en Jardin de Paris.
Là, je voyais tout le public chic de l'époque défiler chaque soir. De petits lumignons de couleur, dissimulés dans le feuillage, contribuaient à donner à l'endroit son aspect féerique. Tout autour des tables, hommes en frac, haut de forme, et tenant leur canne la pomme en bas, comme c'était alors le fin du fin, femmes en décolleté, taille de guêpe, coiffées de ces chapeaux volières dont on s'est tant moqué depuis, et couvertes de bijoux, applaudissaient les plus grands noms de la chanson.
À onze heures, quand la première partie du spectacle était terminée, tout ce beau monde caquetant et papotant passait derrière la scène où se trouvait une piste et, autour d'autres tables, assistait à un autre spectacle un vrai spectacle de cirque. Il y avait même, vers trois heures du matin, un troisième spectacle, un orchestre de tziganes qui jouait sous un kiosque ces airs langoureux et passionnés dont Paris raffolait.
L'ennemi intime de ces concerts, c'était la pluie qui mettait le directeur dans une rage folle. Oller, qui était un homme nerveux, impatient et très coléreux, hurlait en défonçant le baromètre
- Salaud... tiens... tiens...
Il était quitte, le lendemain, pour en acheter un autre.
C'est comme dans la vie : on s'en prend toujours à celui qui n'est pas responsable.
L'éclairage de ces établissements trompait les oiseaux qui, dans leurs branches, croyaient le jour venu et accompagnaient les refrains de leurs cui-cui.
Un soir, je m'en souviens, j'étais avec un ami; soudain, pendant l'entr'acte, il entend un floc-floc sur son chapeau - un huit reflets tout neuf - sur lequel un pigeon venait de s'oublier copieusement.
Il enlève son chapeau et, regardant tristement l'énorme tache qu'avait faite le pigeon, dit en remuant la tête
- Je me serais contenté d'un moineau !