Vincent Scotto - Souvenirs de Paris - Chapitre 27
Henri Jeanson
Si vous rencontrez Henri Jeanson et qu'il vous dise : "Comment vas-tu, homme intelligent ?", méfiez-vous, car ce qualificatif signifie le contraire de ce qu'il pense. Il vaut mieux qu'il vous dise : "Comment vas-tu, imbécile ?"; cela voudra dire qu'il vous a en grande estime et qu'il vous considère comme un homme intelligent.
Ils sont quelques amis qui ont adopté ce vocabulaire à sens contraire. Jeanson est le plus parigot des journalistes; on peut dire de lui qu'il est presque l'inventeur de la critique ultra-vache; mais il la fait avec une telle maîtrise, un tel humour et un tel esprit qu'on se dit en le lisant : "Le salaud, c'qu'il est épatant !" Il a un esprit de contradiction poussé à l'extrême, il dira du bien des pires ennemis de son directeur et traînera dans la boue les commanditaires du journal. J'ai entendu un soir, où nous étions au Vel' d'Hiv', pour les Six Jours, ce directeur dire à Jeanson : "Tu as beaucoup de talent, je te paierai jusqu'à la fin de tes jours, mais je ne veux plus que tu écrives dans mon journal ; tu me rends la vie impossible." Jeanson ignorait que ce directeur, chose rare, lisait les articles de son journal.
Le même soir, Méric, rédacteur en chef d'un quotidien, me dit : "Je viens de jouer un tour à Jeanson. J'avais, sur le marbre, un article de lui, traînant dans la boue de Flers et Caillavet. Chaque fois que ces noms venaient, je les ai remplacés par celui de Mirande, son grand ami, avec qui il sort tous les soirs et je languis de voir la gueule qu'ils feront demain. Ce pauvre Jeanson !"
Cette manie ou plutôt cette passion lui porta un préjudice énorme. Un jour, à la suite de certains articles qui lui avaient causé des ennuis très graves, je lui envoyai ce mot : "Je languis de te voir pour t'engueuler d'avoir écrit toutes ces bêtises." Et je reçus en réponse une lettre dont je cite ici quelques passages :
"... Bougre de misérable faiseur de ritournelles, tu t'imagines que j'aurai la patience d'attendre pour t'engueuler amicalement ?
"Tu me prends pour un autre toi-même, pauvre ramasseur de bouts de refrains, collectionneur de rengaines, musicien pour petites mains...
"Ouf ! voilà qui est fait... Maintenant, je peux attendre. Cela dit, cher Vincent, je t'adore."
Puis il continuait :
"Les articles, c'est un peu comme les chansons, on fait ça en chambre, on se dit que ça n'ira pas jusqu'au bout de la rue, puis, tout à coup, on est emporté par cette petite chose qui ne faisait semblant de rien.
"Qui croirait qu'une goutte de rosée peut vous faire faire naufrage."
Jeanson est un compliqué et un simple. Il a besoin, dans la vie, du parfum de volupté des bas-fonds, c'est le poète qui aime s'encanailler.