Vincent Scotto - Souvenirs de Paris - Chapitre 3
Grâce à Polin, je vends vingt-cinq francs "La Petite Tonkinoise"
Comme c'est ennuyeux et gênant de parler de soi ! Et pourtant, voici qu'on me demande comment j'ai pu arriver à la popularité... Je me vois donc contraint d'interrompre un instant mes souvenirs de Paris, et de revenir à Marseille, ma ville natale.
Là-bas, dès l'âge de sept ans, je jouais de la guitare et j'étais assez doué. Mais, à cette époque, voyez-vous, il n'y avait pas encore de méthode rationnelle d'enseignement.
C'est ainsi que mes parents m'ayant donné un professeur, au bout de quelques mois, il n'eut plus rien à m'apprendre, alors cependant que je n'en savais pas beaucoup.
Mes débuts de compositeur.
Plus tard, vers les onze ou douze ans, j'étudiai la musique chez les frères Maristes, et, à seize ans, je donnais des leçons de solfège. Le soir, je partais avec ma guitare et, en vrai troubadour, je faisais partie de toutes les fêtes familiales : les noces, les mariages ou les baptêmes. Partout où il y avait besoin de joie, de gaieté, j'accompagnais les chanteurs; car, à cette époque, les pianos étaient rares, et, à part quelques cercles ou clubs, les cafés eux-mêmes n'en possédaient pas.
Aussi me demandait-on souvent mon concours. J'improvisais, et il m'arrivait parfois de chanter moi-même des airs en vogue.
J'étais, en somme, un "mordu" de la chanson.
J'avais, en outre, la manie d'écrire des couplets. Mon premier collaborateur fut un ecclésiastique, l'abbé Béranger, curé de Saint-Victor.
Je composai la musique d'une pastorale. Il s'agissait d'une pièce en provençal sur la venue du Christ que l'abbé Béranger venait d'écrire.
Il me confia même le soin d'incarner le principal personnage, celui de "Pistache". Je me tirais assez bien de mon rôle; ce furent mes débuts comme acteur.
Les chansons de la Pastorale, d'autrre part, eurent quelque succès. Cela me donna l'idée d'en faire d'autres pour des artistes quai- étaient en représentation à Marseille.
La chanson du navigatore.
Lorsqu'on me demande quelle fut ma première œuvre, je réponds d'ordinaire : "La Petite Tonkinoise".
Mais ce n'est pas tout à fait exact : "La Petite Tonkinoise" a été mon premier succès et non pas ma première œuvre. Du reste "La Petite Tonkinoise" n'est que la seconde version d'une autre chanson, "Le Navigatore", dont Villard fit les paroles et que je chantai longtemps dans tous les cabanons de la banlieue marseillaise, en m'accompagnant sur ma guitare.
Voici les paroles du refrain :
Je ne suis pas un grand Actore,
Je suis Navi, Navi, Navigatore;
Je connais bien l'Amérique,
L'Asie tant bien que l'Afrique,
J'en connais bien d'autres encore,
Je suis Navi, Navi, Navigatore,
Mais de ces pays joyeux
C'est la France que j'aime le mieux.
et celles du couplet :
Je navigue
Sans fatigue
Pendant des mois et des mois,
Je fais naufrage quelquefois,
Mais me noyer jamais ma foi;
Faut que je brique,
Que j'astique,
A bâbord comme à tribord,
Mais quand je reste longtemps dehors
Je languis de revenir au port.
Je rencontre Polin.
Polin se trouvant de passage à Marseille, je lui chantai ma chanson. Polin était alors le chanteur préféré des Français. D'un naturel parfait, la face ronde et enluminée, il était le "Tourlourou", le naïf troupier traditionnellement aimé des nounous à longs rubans et à épingles d'or.
C'est lui qui devait me chanter
Ah ! mademoiselle Rose,
J'ai un petit objet à vous offrir.
Ah! c'est quelque chose
Qui vous fera plaisir...
On l'adorait.
- J'aime la musique de votre chanson, mais les paroles sont trop locales.
Et, sans rien ajouter, mit "Le Navigatore" dans sa poche.
Christiné changea les paroles et en fit"La Petite Tonkinoise". Et c'est ainsi qu'un jour je reçus une lettre de Paris.
"Monsieur, m'écrivait Christiné, j'ai fait pour Polin une version nouvelle de votre Navigatore : La Petite Tonkinoise. Je vous envoie vingt-cinq francs pour cession des droits d'édition."
J'étais transporté, je dansais de joie, dans la rue : être édité à Paris, et chanté par Polin !
Je n'en pouvais croire mes yeux.
J'étais fier de cette lettre et la montrais orgueilleusement à tous mes amis.
- Regarde, mon vieux, vingt-cinq francs, hein, crois-tu ? Dire qu'il y a des compositeurs qui payent pour se faire éditer !
Je "monte" à Paris.
Je n'eus plus dès lors qu'une envie : aller à Paris, "monter" là-haut, comme on dit à Marseille.
Polin que je revis et auquel je fis part de nies intentions les arrosa pourtant d'une douche glaciale.
- Ah ! mon pauvre Scotto, si vous jouiez du piano, peut-être, mais rien que de la guitare, comment ferez-vous pour gagner votre vie ?
Je ne me laissai pas décourager et, la nuit, quelquefois, allongé sur mon lit, les yeux grands ouverts, fixés au plafond de ma petite chambre - je le vois encore ce plafond de nia petite chambre qui, en fait de soliveaux, était tenu par des troncs d'arbres non rabotés, pleins de naeuds et blanchis à la chaux – je pensais : "Si un éditeur de Paris voulait seulement m'assurer cinq francs par jour, non, peut-être six, afin de bien vivre je lui signerais un contrat à vie. Et il me semble que j'ai dans la tête des milliers d'airs qui pourraient faire le tour du monde."
J'étais sûr de moi, j'avais tous les espoirs, la confiance illimitée de la jeunesse.
Et c'est ainsi que, certain soir de printemps, quittant tout à coup mes leçons, à la fois timide et courageux, je pris le train pour Paris, vers l'inconnu, vers le rêve...