Vincent Scotto - Souvenirs de Paris - Chapitre 29
Quelques colères du grand Raimu, qui "monta" de Marseille à Paris pour débuter au concert Mayol
C'est à Cannes, en plein festival du cinéma, que Pierre Laroche m'apprit la terrible nouvelle.
- Dis, Vincent, Raimu est mort.
J'ai cru d'abord à une plaisanterie de la part de ce bon gros, toujours sérieux dans ses critiques et amusant dans la vie.
- Mais non, m'a-t-il dit, c'est, hélas ! L'affreuse vérité, Raimu n'est plus.
Je ne pouvais me l'imaginer. Raimu ! Raimu ! Cet artiste qui sut incarner tant de personnages. Il leur donnait une vie, une vérité telle que l'on pensait chaque fois qu'il avait vraiment vécu leur vie.
Cette montagne de talent, ce génie, peut-être, le seul au monde, je me souviens de l'époque où il jouait les "tourlourous" dans le costume de Polin, au Palais de Cristal, à Marseille.
En 1907, Raimu avait un grand ami Fremy, un artiste avec qui il sortait souvent. On ne voyait jamais Raimu sans Fremy, mais, chose bizarre, ils ne marchaient pas côte à côte, mais l'un derrière l'autre. Raimu était devant, les mains derrière le dos, il semblait réfléchir ; Fremy suivait , à trois pas environ et ne s'approchait de Raimu que lorsque celui-ci était abordé par un ami. Curiosité ou jalousie amicale ?
Raimu "monta à Paris", comme on dit là-bas, et jamais expression ne me parut plus justifiée ; pour un provincial, c'est vraiment "monter" que d'aller à Paris. Monter vers le succès, monter vers la gloire. Raimu, lui, est monté jusqu'aux cimes les plus hautes de l'art, jusqu'au génie.
Raimu débuta à Paris, il y a environ trente-huit ans, au Concert Mayol, dans un rôle de troupier. Il fit sensation ; en un jour, il avait conquis la capitale, on parla de lui comme une révélation.
J'eus la chance de l'avoir, en 1919, comme vedette à Marseille, dans une revue dont j'avais fait le texte et la musique spécialement pour lui. Il m'avait dit
- Vincent, fais-moi un rôle de marchand de glaces (sorbets) que je distribuerai sur la scène en disant : "Je vends de la glace, je vends du bonheur !"
Raimu voulait mettre dans ses verres de la vraie glace, car, disait-il, "cela fera beaucoup d'effet de voir la figuration la déguster en scène". Mais Frank, le directeur, songeant à la complication que cela lui ferait, refusa et mit dans les petits verres de la vraie glace... de scène, c'est-à-dire qu'il barbouilla les verres en blanc et rose. Raimu, déjà amoureux de la vérité, prit ce jour-là une de ses terribles colères légendaires, et changea son personnage en marchand de panisses et de gaufres.
J'ai suivi Raimu tout au long de sa longue carrière et à chacune de ses créations j'allais le voir dans sa loge. Il me regardait venir avec des yeux inquiets et scrutateurs, et se demandait anxieux :
- Que va-t-il me dire ?...
Son visage se rassérénait lorsque je lui donnais mon opinion qui était très souvent élogieuse et sans réserve.
J'ai travaillé pour lui souvent, car j'ai écrit la musique de tous les films de Pagnol dans lesquels il jouait. Raimu m'inspirait. Je me souviens que dans un film de Richebé : Minuit, Place Pigalle, il regardait danser Betty Spell et, pendant près de trois minutes, sans dire un mot, sa mimique exprimait des sentiments si différents, que les spectateurs de cette scène en étaient stupéfaits.
Je lui faisais souvent entendre mes chansons et, un jour que je lui montrais un scénario de film que j'avais conçu pour un de mes amis, il m'encouragea à persévérer; et c'est grâce à la confiance qu'il me donna que je fis, par la suite, des scénarios dont un en collaboration avec Daniel Norman, L'orgue de Barbarie, dans lequel il devait jouer le rôle d'un manchot.
J'ai rencontré Maupi qui a été le compagnon, le confident de Raimu. Maupi connaît tout de Raimu, ses qualités, ses petits défauts cachés. Quand Raimu était en colère pour des causes diverses, c'est Maupi qui en subissait le contre-coup. Ça le soulageait.
A la mort de Raimu, Maupi, inconsolable, me disait :
- Vincent, toi qui l'aimais, tu dois me comprendre. J'aimerais qu'il soit encore là pour m'engueuler.
Et des larmes lui venaient aux yeux. Maupi a assisté à une scène des plus drôles de la vie de Raimu.
Raimu tournait un film dans la petite église d'Antibes, il tenait le rôle d'un prêtre en train de dire la messe. Raimu, méticuleux et consciencieux à l'extrême, avait répété toute la matinée son rôle avec le curé de la paroisse, le changement de place du missel, les génuflexions devant le tabernacle, la bénédiction des fidèles, etc... Le jour de l'enregistrement de la scène, l'église était pleine de fidèles à genoux, le brave curé était dans sa loggia, les mains jointes comme pour une vraie messe. Maupi était au premier rang parmi les fidèles. Raimu officiait au maître-autel, solennel, grandiose, prononçant les phrases liturgiques. Les fidèles étaient tous recueillis. Au moment où Raimu, habillé du surplis et de la chasuble, se tournait pour bénir l'assistance et dire, d'un ton sacramentel son Dominus vobiscum, Maupi, n'ayant pas l'habitude de le voir dans ces habits sacerdotaux, fut pris d'un fou-rire. Il mit son mouchoir devant la bouche pour se cacher.
Tout à coup, au milieu d'un grand silence, Raimu qui avait vu Maupi rire, se mit à hurler :
- Bougre de c..., tu n'as pas fini de rigoler, je savais bien que tu étais le dernier des bordilles. Oser rire dans la maison du Bon Dieu et devant M. le Curé. Ah ! Monsieur le curé, ne faites pas attention, c'est un saligaud. Il n'a pas de respect pour personne. (Tête du pauvre curé !)
Brave Raimu ! Il ne plaisantait pas dans le travail et s'il n'avait aucun respect pour l'assistance, il respectait l'art avant tout.