Vincent Scotto - Souvenirs de Paris - Chapitre 10
C'est en pleurant que Margot reçut mon premier billet de mille francs. Elle n'en avait jamais vu !...
Malgré ma pauvreté, 1906 fut pour moi une année de rêve. Mon deuxième trimestre m'avait rapporté soixante-cinq francs. Vivre trois mois avec cette somme ! Pensez si je tirais le diable par la queue. Je louai une petite chambre vide et nue au deuxième étage du 9, passage de l'Industrie, et, là, me rappelant que mon père m'avait mis en apprentissage chez un ébéniste à ma sortie de l'école, je m'installai avec des caisses vides et des clous. J'empruntai un marteau et une scie au bougnat d'en face et je me mis en devoir de faire moi-même mes meubles : un lit, une table de nuit et une armoire ù glace, sans porte et sans glace, naturellement; ces deux ornements étaient remplacés par de petits rideaux à tirette.
Quand j'eus terminé cet ouvrage, je m'aperçus que mes meubles étaient rugueux. N'ayant pas de rabot pour les polir, je pris alors ce qui me restait du rouleau de tapisserie - car j'avais aussi tapissé ma chambre - et recouvris l'extérieur de mes meubles avec ce papier. C'était d'un très joli effet. Pensez donc, ton sur ton!
Succès consécutifs.
Mais, comme je l'ai dit précédemment, Digoudé-Diodet, éditeur de musique et brave homme, m'avait accueilli chez lui.
J'eus la chance d'avoir des succès consécutifs, une suite ininterrompue de chansons qui emballèrent les foules de cette époque.
Grâce à des interprètes de grande valeur,"Ah ! si vous voulez d' l'Amour", l'une de mes chansons arriva même jusqu'aux oreilles d'un impresario américain qui, de passage à Paris, me donna rendez-vous, au Grand-Hôtel, un soir à dix heures.
Et, ma foi, je lui vendis ma chanson pour deux mille francs, que je partageai, sur place, avec Digoudé-Diodet.
Sans argent depuis plusieurs jours déjà, je tenais fébrilement mon billet de mille à la main. Je marchais vite, heureux. Mon cœur battait, il me tardait d'annoncer la bonne nouvelle à ma femme. Je riais, content, me croyant riche.
Arrivé passage de l'Industrie, je montai dans ma petite chambre, je réveillai ma femme qui dormait - quand l'estomac est vide on dort bien ! - Je la, secouai :
"Margot! Margot ! réveille-toi ! Réveille-toi! regarde ! regarde ce que je t'ai apporté."
J'étais très fier. Elle ouvrit les yeux, regarda le billet, le prit dans ses mains, ne pouvant imaginer une chose pareille.
Elle se mit à pleurer ; elle n'avait jamais possédé ni même jamais vu un billet de mille francs.
Cet hiver-là, à l'époque où le seau de charbon coûtait dix sous, nous nous couchions très tôt pour nous réchauffer.