Vincent Scotto - Souvenirs de Paris - Chapitre 7
En déjeunant pour vingt-deux sous... avec Métro, parolier de talent et avocat sans cause, j'écrivis : "Chandelle est morte"
Je me souviens qu'un jour, un de mes paroliers, nommé Métro, avocat à la Cour d'appel, mais avocat sans cause, et qui avait laissé toque et robe pour la chanson, me dit :
- Je ne suis pas riche, Scotto. Ça ne change guère : seize sous en poche, et toi ?
- Moi, à peu près autant.
- Si nous réunissions nos deux bourses, qu'en dis-tu ? Au lieu de mal manger, chacun de notre côté au restaurant, on pourrait peut-être aller dîner chez toi ?
J'habitais une petite chambre au septième étage d'un hôtel, rue Mazagran.
Nous achetâmes : un pain, deux sous (il coûtait à ce moment-là quatre sous le kilo) ; un litre de vin, deux sous (il y en avait à trois sous, mais le marchand, un ami, m'avait dit "C'est le même") ; un beefsteak, douze sous - et nous en avions à ce prix-là une bonne portion pour chacun -; un morceau de fromage, quatre sous; deux sous de fruit pour le dessert.
Nous fîmes un très bon repas, et il nous restait encore dix sous pour aller boire chacun un café arrosé chez le bougnat du coin.
Dans ma petite chambre, tout en mangeant, vis-à-vis l'un de l'autre, sur une table minuscule que j'avais recouverte d'une serviette blanche, nous échafaudions des projets d'avenir, discutions musique, chansons, notre plus chère préoccupation à tous deux.
C'est ce soir-là que Métro me montra les paroles d'une chanson, "Chandelle est morte", un vrai bijou en vers très courts, que voici d'ailleurs :
I
Pierrot lutine
Sa Colombine.
Mais la mutine
Veut s'échapper.
Sans te défendre,
Laisse-toi prendre
Un baiser tendre,
Rien qu'un baiser,
Non ! non ! Pierrot, car le bien dérobé
À son voleur n'a jamais profité.
Fais pas ta tête,
L' baiser qu'tu quêtes,
Je vais, gross' bête,
Te le donner.
II
Pierrot, très tendre,
Voudrait le rendre,
Mais, sans attendre,
La belle a fui...
Pierrot s'emporte
Cogne à la porte,
Ell' fait la morte,
Pierrot gémit
Non ! non ! Pierrot, ne pleure pas, grand fou !
C'est pas la peine de frapper à grands coups,
Car à tout prendre,
Sans plus attendre,
Si tu veux t' pendre
Viens à mon cou !
III
Pierrot insiste
Elle résiste...
Mais il persiste
Il est trop tard !
C'est l'heure exquise,
La belle est grise
Et n'a qu' sa chemise
Pour tout rempart,
Non ! non ! Pierrot, je ne veux pas céder...
Vilain brutal tu vas me déchirer...
Laiss' moi, tu m' brises,
Tu froiss' ma chemise,
Fais pas d' bêtises
J' vais la quitter...
IV
Pierrot s' fatigue,
Elle s'intrigue,
L'air moitié figue
Moitié raisin,
Elle soupire,
Pierrot s'étire
Et n' peut qu' lui dire
Bonsoir, à demain.
Non ! non ! Pierrot, n' t'arrêt' pas pour si peu,
Il n' fallait pas commencer ce p'tit jeu.
Elle l'exhorte,
Mais lui s'emporte
Chandelle est morte,
Y'a plus de feu.
Ces paroles m'emballèrent et j'en écrivis tout de suite la musique sur le coin de la table.
Cette chanson, écrite un soir de dèche au septième étage d'un petit hôtel, fit une carrière extraordinaire. Elle fut un gros succès pour Lanthenay, à la Scala, et pour Esther Lekain, à Parisiana.
Métro, emballé par la musique, pourtant très simple, que je venais de faire, s'écria tout à coup, la fourchette en l'air :
- Toi, rappelle-toi ce que je te dis : un jour tu mangeras dans le restaurant italien sur les grands boulevards... et sans avoir à te gêner pour cela.
Ce restaurant italien était, à l'époque, une maison de troisième ordre. Mais les paroles de mon camarade me firent une telle impression que je hochais la tête en répétant
- Au restaurant italien ! Moi ! Non, non, impossible, impossible !...
Et soudain les larmes me montèrent aux yeux.