Vincent Scotto - Souvenirs de Paris - Chapitre 32
Le Club du Faubourg
Lorsqu'en 1918, Léo Poldès eut l'idée de créer le Club du Faubourg, ce fut une révolution dans l'art d'organiser les conférences et une réussite extraordinaire.
Arriver à réunir dans une salle des gens exprimant des opinions différentes avec droit d'interpellation par le public.
J'ai entendu, dans une même séance, des curés, des pasteurs, des rabbins, des anarchistes libres penseurs, des anarchistes de la belle époque, des anarchistes, des purs, ayant le petit grain de folie de la jeunesse, ce qu'il fallait pour choquer et remuer le public. Ils ont changé depuis et un peu évolué : ils ont vieilli.
Quand on sortait du Faubourg, on pensait vraiment que nulle part au monde il ne pouvait exister un club pareil où chacun pouvait dire à haute voix ce qu'il pensait, où chacun pouvait engueuler le gouvernement, les juges et Dieu lui-même, sans crainte de sanctions, sans être contredit sauf par ceux qui, dans la salle, n'étaient pas de votre avis.
Léo Poldès donnait tous les soirs la preuve vivante que la France était libre.
Toutes les grandes personnalités, toutes les célébrités, tous les hommes du jour ont défilé au Club du Faubourg : les grands avocats, de Moro-Giafferri, Torrès, Campinchi, Maurice Garçon, etc.... et les ministres, Edouard Herriot, Caillaux, Paul-Boncour et même M. Albert Lebrun, les ambassadeurs de tous les pays du monde sont venus défendre les thèses de leur pays.
Les voyantes les plus célèbres, les diseuses de bonne aventure, les tireuses de cartes, les humoristes.
Les séances du Club du Faubourg étaient inénarrables. Il y avait, certains soirs, de grandes séances : près de cinq mille personnes entassées, énervées. Ce public surexcité par des opinions différentes s'invectivait, s'insultait, presque prêt à se battre.
Léo Poldès, debout, pâle, d'une voix forte, avec une autorité unique, imposait le silence et remettait le calme dans les esprits. Il avait des arguments irrésistibles.
J'ai assisté, à la Chambre des députés, à certaines séances orageuses ; le président, avec sa pauvre sonnette, ses pauvres arguments, sa pauvre voix, malgré la présence forte de ses huissiers, me faisait l'effet d'un pauvre type et il était obligé parfois de suspendre la séance. Il aurait dû prendre des leçons au Club du Faubourg, chez Léo Poldès.
À la Chambre, on nomme un président à cause de sa notoriété et de ses sympathies politiques. Il faut autre chose pour présider un débat : la voix forte, les réflexes rapides, l'autorité, l'à-propos.
Des séances où un orateur conférencier vient raconter ce qu'il a préparé à l'avance et répété cent fois me paraissent enfantines. Pour aborder le public du Faubourg, il faut de plus un don oratoire, un don d'improvisation et de réflexe rapide, car les questions ou plutôt les colles imprévues que le publie pose aux orateurs laissent ces derniers parfois muets.
Il y a au Faubourg quelques orateurs tels que : Ch.-Aug. Bontemps, Kaminker, Coblentz, Brouillet, etc., qui ont ce don d'improvisation et de réflexe rapide et qui vous font dire parfois : "Où vont-ils chercher tout ça ?"
Ces hommes qui, dans l'intimité, n'ont rien de sensationnel, deviennent devant le public extraordinaire et parfois sont marqués d'une forme de génie.
Le Faubourg est ouvert depuis 1918 ; je suis ses séances avec un plaisir chaque fois renouvelé, chaque fois j'y éprouve des sensations nouvelles.
Léo Poldès est aidé par Lorenza Mario, sa femme, qui est à l'affût du moindre détail de la séance et l'assiste d'une intelligente et dévouée affection.