Vincent Scotto - Souvenirs de Paris - Chapitre 19
Tréki
Parmi les artistes que j'ai connus, Tréki est certes celui qui m'a le plus amusé à la ville comme à la scène. Il était un des artistes les plus originaux, mais il était affligé de quelques petits défauts : menteur, par besoin ; buveur, par plaisir ; joueur, par passion ; il avait aussi la réputation d'un "pague degun", expression marseillaise qui veut dire "ne paie personne" ; de plus un manque de mémoire lui faisait oublier de payer ses dettes. Il avait la terrible habitude de planter un clou dans presque tous les hôtels où il descendait, au point que lorsqu'un artiste passait après lui, dans la même ville, s'il avait le malheur de s'adresser au même hôtel, au moment où i1 inscrivait, sur le bulletin, sa profession, le patron, furieux, s'écriait invariablement :
"Artiste! Non, nous n'avons rien pour vous!"
Tréki était marié à une petite femme, jolie comme un cœur, douce, pure et gentille, qu'il aimait tendrement et à qui il faisait croire tout ce qu'il voulait; quand, par hasard, il rencontrait un ami à qui il avait emprunté de l'argent, il entraînait sa femme dans une autre direction, lui assurant: "Viens, par là, je ne veux pas voir ce monsieur là-bas, il me doit de l'argent, ça m'ennuie de le lui réclamer."
Ce qui faisait dire à sa femme : "Mon mari est trop gentil, trop bon, tout le monde lui doit de l'argent."
En disant cela, elle était sincère, car elle avait confiance en son mari.
À part ces petits travers, Tréki était le meilleur camarade, bon, toujours prêt à rendre service et à payer à boire, quand il avait de l'argent.
Tréki présentait un numéro de music-hall très intéressant : il entrait en scène habillé d'un pyjama vert. Il avait de longs cheveux hérissés, il zozotait son petit boniment : "Mesdames, Messieurs, je suis ici avec l'autorisation du directeur de l'asile des aliénés qui m'a permis de venir passer quelques instants parmi vous."
Cela faisait un gros effet ; son numéro était de premier ordre et on le comparait à Grock, le clown célèbre. Il chantait la tyrolienne, jouait du piano, de l'accordéon, de l'harmonica et finissait par un morceau de flûte assez difficile. Cela lui valait un succès fou ; il était d'ailleurs premier prix du Conservatoire d'Alger. Il agrémentait son numéro de blagues drôles que son zézaiement et son accent du Midi rendaient encore plus amusantes. On peut dire que Tréki a été l'innovateur des blagues marseillaises. Il a été le premier à raconter ces blagues sur scène ; d'autres l'ont suivi depuis. Mayol lui-même, entre deux chansons, pour se reposer, raconta des blagues.
Doumel, un artiste provençal, eut un triomphe en ne racontant que des blagues marseillaises et donna la vogue à ce genre. Nous avons eu depuis les Roger Nicolas, les Champi, les Jacques Meyran, Henri Bry, Marcel Dieudonné qui détrônèrent les chanteurs dans les cabarets.
Mais l'on peut dire sans hésitation que ce fut Tréki qui fut le premier dans cette voie. Pour certaines de ses histoires, il prenait le chef d'orchestre comme tête de turc. Ce dernier se sentait un peu ridiculisé, se fâchait et des disputes avaient souvent lieu, après la représentation, dans les coulisses.
Le premier contrat que Tréki eut à Paris le mena à Bobino, un établissement de la rue de la Gaîté, à Montparnasse.
Entre sa première répétition et la première représentation, il eut la mauvaise idée d'entrer dans un bar tout proche et là, le malheur voulant que des jeunes gens se moquassent de son accent, une bagarre eut lieu au cours de laquelle Tréki reçut un terrible coup de poing qui lui mit l'œil au beurre noir.
Le soir, il eut beau le maquiller, il n'arriva pas à cacher son poche-œil. Il dut chanter ainsi, ce qui ne l'empêcha pas d'avoir un gros succès, au point que le patron le réengagea. Quand il revint, deux mois après, son poche-œil avait naturellement disparu. Le patron, le soir, à la représentation, ne voyant plus son ancien maquillage, vint le trouver e colère et lui dit ; "Votre maquillage ne vaut rien, Tréki, refaites-vous votre ancienne tête ou je vous résilie !..." Tréki n'en revenait pas il imita, avec son bâton de noir, un coquard à l'œil car, disait-il, "ze ne peux pas me faire battre pour faire plaisir au patron".
Son goût pour la boisson lui faisait un tort considérable vis-à-vis des directeurs qui n'étant pas sûrs de lui, n'osaient plus l'engager ; mais, malin comme un singe, il avait trouvé un truc ; il allait voir les directeurs et il leur disait : "Ça y est, ze ne bois plus, c'est fini, ze me suis mis à l'eau de Vichy. Demandez-le à mon ami qui ne me quitte pas." L'ami certifiait et disait : "C'est vrai, je ne le quitte pas, il ne boit que du Vichy." Le plus drôle c'est que son compagnon-témoin était sincère. Tréki s'installait, à 8 heures du soir, au café avec lui et ses amis, demandai un quart Vichy, et, chose bizarre, à minuit il était gris quand même. Personne ne comrenait, lui seul savait. Voici comment il opérait : il allait aux lavabos; en passant, il disait doucement au garçon : "Portez-moi deux pastis aux water..." Le tour était joué. Comme y allait souvent, à minuit, il était complètement rétamé.
Tréki était un vrai phénomène et les histoires que l'on peut raconter sur lui sont à l'infini. Un soir qu'il avait chanté dans un petit village, près de Carpentras, son numéro n'avait eu aucun succès ; il avait eu beau raconter ses histoires, personne n'avait ri ! Le lendemain, accoudé au comptoir du café de la ville, perplexe, il marmonnait : "Vivement ze rentre à Paris, tous ces zens (gens) ne comprennent rien", quand tout à coup un client se détachant d'un groupe, assis à une table, vint le trouver : "Alors, c'est vous, Monsieur Tréki ? C'est vous qui nous avez tant fait rire hier soir ?"
Tréki, interloqué, car après le désastre de son tour de chant il ne s'attendait pas à cela, répondit : "Ze ne vous ai pas vu ni entendu rire hier soir." - "Ça, vous avez raison... hier soir, nous n'avions pas tout à fait compris, mais, ce matin, le maître d'école nous expliqué, ah ! ce qu'on a rigolé..." Ils n'avaient compris que le lendemain !... J'avais toujours un grand plaisir à sortir le soir avec Tréki. Il avait toujours quelque chose de drôle à vous dire ou une blague à faire pour vous amuser. Je me rappelle qu'un jour, à Marseille, il nous avait emmenés à la foire avec des amis, dans une baraque, un attrape-nigaud ; l'enseigne était : "Tout le monde sorcier." Le bonimenteur s'égosillait au milieu du bruit des musiques, des manèges voisins "Entrez, entrez, tout le monde sorcier." Il hurlait cette phrase : "Vous serez tous sorciers en sortant.", et là, pour deux sous, dix centimes seulement, on empilait les clients; lorsque la baraque était pleine, le patron, tirant un rideau, où l'on voyait une grande cuve, disait, sentencieux : "Approchez, approchez, regardez et tâchez de deviner ce qu'il y a dedans."
Tous les clients, étonnés, riant, hurlaient alors en chœur : "C'est de la m...". À ce moment, le patron, solennel, assurait : "Vous l'avez deviné, vous êtes sorciers. Sortez !..."
Tréki alors, très content de lui, n'avait plus qu'à recommencer avec de nouveaux amis.
Tréki était chez lui partout. Un jour, Fortugé (un comique à la voix de rêve), Tréki et moi avions fait le pari de nous raconter une blague marseillaise nouvelle toutes les fois que nous nous rencontrerions. Celui qui serait à court devrait payer l'apéritif. Or, comme nous nous voyions tous les jours, vous pensez l'effort qu'il fallait que nous fassions; il est vrai que nous étions jeunes, et c'était le bon temps.
Fortugé est mort à la fleur de l'âge, en plein succès. Tréki de même. Du trio, un peu fou, que nous étions, je suis resté seul... j'attends mon tour...
Pour ne pas terminer sur une note triste, laissez-moi vous conter, à sa façon, une histoire que Tréki aimait beaucoup :
"Imaginez-vous que l'autre zour à Grenoble, ze blaguais avec le patron de l'hôtel quand, tout à coup, le garçon arrive, affolé, et crie : " Monsieur ! Monsieur !... il y a un client qui s'est pendu là-haut dans la chambre." Nous montons précipitamment et nous voyons, en effet, un homme pendu ; seulement... au lieu de mettre la corde au cou, il avait la corde sous les bras. Le patron commence à hurler : "Espèce d'idiot, nous déranger pour rien; quand on se pend, ce n'est pas par là qu'on met la corde, on la met autour du cou... Et le pendu, philosophe résigné, de répondre : Eh ! je sais que c'est là qu'on la met (en montrant son cou), j'ai essayé... j'ai essayé trois fois ; seulement, ... hum ! hum ! ça m'empêche de respirer."