Vincent Scotto - Souvenirs de Paris - Chapitre 6
Entre la Scala et l'Eldorado, j'ai vu monter au ciel des vedettes : Mistinguett, Bach, Dranem...
Situés de part et d'autre du boulevard de Strasbourg, la Scala et l'Eldorado ont mérité d'être appelés la Comédie-Française et l'Odéon du caf'conc'. A la même place, les noms seuls de ces établissements subsistent aujourd'hui ; l'intérieur en a été transformé. La fosse des musiciens a été comblée, la scène démolie et remplacée par un immense drap blanc, véritable suaire pour les artistes de caf'conc'.
N'épargnant que quelques privilégiés, la machine, cette mangeuse d'hommes a, ici comme dans d'autres domaines, englouti à jamais les amuseurs qui faisaient profession de vendre un peu de joie au public, ce bon public qu'ils voyaient tous les soirs, qui était leur meilleure raison de vivre.
La Scala et l'Eldorado sont devenus des cinémas.
Le fait, à cette époque, de figurer au programme de l'un ou de l'autre de ces établissements, ne fût-ce qu'en lever de rideau, assurait une sorte de brevet d'une qualité indiscutable.
Mam'zelle sans façon.
C'est à l'Eldorado qu'une jeune fille, née à la pointe Raquet, qui s'appelait Jeanne et qui vendait, dans son enfance, des fleurs, avait débuté quelques années plus tôt. Elle apparaissait vêtue en "gommeuse", jupe ample, jupon mousseux, minois chiffonné aux yeux clairs, profonds et où dansait une lumière.
Elle chantait
J'suis Mam'zelle Sans Façon,
Je rigole, je batifole,
Et j'adore le rigodon.
C'était Mistinguett.
L'Eldorado était alors dirigé par Vallès. Les tours de chant s'y suivaient sans interruption jusqu'à onze heures du soir, puis toute la troupe jouait un vaudeville-opérette en un acte qui changeait tous les mois. Dranem en était la grande vedette; c'est là qu'il créa "J'suis le fils d'un gniaf", "Ah! les p'tits pois" et tant d'autres chansons comiques.
Après lui venait Dickson, un ténorino qui chantait : "Quand l'amour meurt" ; puis Montel, très grand, le menton en avant. Il chantait, en outre, une chanson qui était une véritable profession de foi
J'ai commencé par engueuler l'patron
En lui disant : vous n'êtes qu'un sale cochon.
Les travailleurs, il faut les respecter.
Je m'suis mis en grève et j'ai tout plaqué.
Un seul mot, mais le bon.
Montel fut, hélas ! affligé, en vieillissant, d'une maladie terrible pour un artiste : sa mémoire s'affaiblissait. Il n'arrivait plus à retenir aucun texte. Vallès eut alors pitié de lui et lui fit un sketch où il n'avait qu'à dire un seul mot. Il jouait le rôle d'un invité chez deux jeunes mariés, le mari et la femme se disputaient sans arrêt et Montel était assis et avait faim. Il attendait toujours qu'on le serve et écoutait sans rien dire. A la fin, cependant, n'en pouvant plus, il se levait et disait m..., puis s'en allait.
Cela faisait un gros effet.
Ce sketch fut le dernier joué par Montel. Quel dommage ! car sa grande silhouette si drôle et son flegme déçhaînaient le rire irrésistiblement.
Les débuts de Bach.
L'Eldorado fut aussi le tremplin de Bach qui y chanta, habillé en troupier, pantalon et képi rouges, avant de devenir le grand comique du cinéma.
Bach est un garçon très philosophe et un peu farceur.
Un jour, au moment d'entrer en scène, ne trouvant plus son képi, il prit sans hésiter le képi bleu du pompier de service et le barbouilla avec son rouge à lèvres, puis, son tour de chant terminé, le remit en place.
A sa sortie de scène, le pompier de service, voyant son képi bleu devenu rouge, en devint vert...
L'Eldorado a été le temple de la chanson à la belle époque.
Polaire, Mayol, Anna Thibaud, Yvette Guilbert, Max Dearly, Ouvrard père, Alice de Tender, Lanthenay, Boucot et Sinoël, pour ne citer que ceux-là, faisaient, de leur côté, les beaux soirs de la Scala ; et plus tard, Georgel - on l'appelait "le bon Georgel" - qui était certainement l'artiste le plus sympathique. Il vient, hélas! de s'éteindre, et avec lui c'est un peu de la belle époque qui a disparu...
Il avait créé un genre, lançant de sa belle voix chaude des chansons sentimentales qui devinrent vite populaires : "Caroline, Caroline", "Sous les Ponts de Paris", "Celle que j'aime est parmi vous".
Certains artistes, faisant la navette d'un côté à l'autre de la rue, étaient du programme des deux établissements où l'on refusait du monde à peu près à chaque représentation.
On y était engagé pour plusieurs mois, mais chacun devait renouveler tout ou partie de son répertoire chaque mois.
Aussi, les jours de répétition, auteurs et compositeurs se pressaient-ils nombreux dans ces deux salles, tous unis par l'espérance qu'ils avaient mise dans leurs œuvres.