Vincent Scotto - Souvenirs de Paris - Chapitre 16
Pour créer à Paris la "Revue à Grand Spectacle", Gaby Deslys, Harry Pilcer importèrent le jazz-band et les danses d'Amérique
C'est en 1917 que Léon Volterra, qui venait de se rendre acquéreur du Casino de Paris, décida d'y monter un spectacle capable d'éclipser par sa beauté, sa richesse, son originalité, tout ce qu'on avait pu applaudir jusque-là à Paris.
Malin comme un singe et fort intelligent, possédant le sens inné du théâtre, il se rendit à Londres, accompagné de Jacques-Charles, ancien directeur de l'Olympia, et ramena, pour en faire la vedette de son spectacle, Gaby Deslys, qui, de retour de New-York, d'où elle avait rapporté des danses et des airs de chansons inconnus en Europe, triomphait alors au Globe-Théâtre.
Naissance du Jazz.
Adorable poupée blonde et rose, les yeux bleus, la bouche en cœur, la chevelure frisée en toutes petites boucles, Gaby Deslys, de son nom Gabrielle Caire, était, comme moi, née à Marseille.
Elle était belle comme seules les Marseillaises le sont quand elles se mêlent d'être belles.
On la disait maîtresse de roi.
C'était une artiste accomplie, sachant chanter, danser, jouer la comédie. Elle était d'une minceur diaphane et enveloppait tous ses talents par l'attrait d'un joli visage. Elle nous amenait, dans ses bagages, le jazz-band que Paris ignorait encore ; elle nous amenait aussi Harry Pilcer, jeune dieu de la danse.
Gaby Deslys débuta au Casino de Paris, entièrement remis à neuf, dans la revue Laissez-les tomber, que les amateurs de music-hall appelaient plus communément La Revue des Echelles, à cause du célèbre tableau où d'admirables femmes nues montaient et descendaient des échelles.
Ce fut un triomphe sans précédent.
Le Casino de Paris qui, jusque-là, n'avait joui que d'une assez piètre réputation, était lancé grâce à Gaby Deslys.
Plus tard, on devait encore applaudir Gaby Deslys au Théâtre Femina que dirigeait alors Mme Rasimi.
Et ce fut la transformation complète des revues à grand spectacle ; la naissance du music-hall tel que nous le comprenons désormais orgie de plumes, de strass, de satin, de femmes nues, de décors, de lumières, le règne de la vedette et de la grande machinerie ; paquebot qui semble avancer sur la salle, forêt en flammes, train qui passe toutes fenêtres éclairées.
Le Casino de Paris avait lancé la formule, les Folies-Bergère et le Théâtre Femina suivirent. Deux nouveaux music-halls furent créés : le Palace et le Moulin-Rouge.
Même pas une salade.
Gaby Deslys passait ses vacances dans sa belle villa de la Corniche, à Marseille. J'allais souvent lui rendre visite. Elle était fière de me montrer sa chambre à coucher qui avait dix-huit fenêtres, son parc aux arbres et aux fleurs rares, et je lui dis, un jour, un peu étonné
- C'est curieux, tu as toutes les beautés dans ton parc, mais tu n'as même pas une salade.
Elle se mit à rire.
- Tu as raison, Vincent, je vais faire installer un jardin potager.
Hélas ! peu de temps après elle s'alita et ferma les yeux à la vie, toute jeune encore et si belle.
Je me souviens de la consternation que la nouvelle de sa mort jeta dans Paris.
Personne ne voulait croire que cette jolie fille, qui semblait incarner la joie de vivre, pût ainsi, et si vite, disparaître.
Quand on ouvrit le testament de Gaby Deslys, on apprit qu'elle laissait toute sa fortune aux pauvres de Marseille.
Son partenaire, Harry Pilcer, lui avait voué une reconnaissance infinie. Dans une villa qu'il possédait, il avait fait élever une chapclle. Sur l'autel, se trouvait le portrait de Gaby Deslys. Il allait souvent se recueillir dans cette petite chapelle remplie de souvenirs de la grande artiste, sa grande amie...