Vincent Scotto - Souvenirs de Paris - Chapitre 34
J'ai chanté l'Amour et j'ai gardé ma Muse
Voici que se terminent mes souvenirs et je m'aperçois que je n'ai pas parlé d'amour, moi, qui, toute ma vie, dans mes quatre mille chansons, n'ai chanté que les joies et les tristesses du cœur, les passions, les tendresses, les voluptés, les étreintes, les baisers, les rencontres, les séparations douloureuses, les souvenirs.
J'ai chanté l'amour un peu fou des jeunes gens, l'amour désabusé des vieillards, l'amour des animaux, l'amour de la terre, de la patrie, de sa ville ou de son village, de son clocher, de sa rue et de sa maison.
Mais je laisse sciemment caché, bien au fond de mon cœur, quelque chose que je n'ose exprimer de peur d'abîmer, de salir un amour resté intact et qui m'a accompagné tout le long de ma vie.
Intrigues et luttes.
J'ai vécu dans un tourbillon d'intrigues, de luttes dans lesquelles le cœur, le cerveau et la chair se trouvent emmêlés avec les désirs, les aspirations, les joies, les douleurs, les illusions et les déceptions. Dans ce tourbillon noir, cependant, une lumière bleue et blanche n'a jamais cessé de briller pour moi ; sa douceur, comme un baume, venait calmer mes ardeurs trop fougueuses, apaiser mes douleurs, me redonner confiance après les désillusions.
Une femme jeune et jolie. Une femme vieille et belle... - et c'est la même - qui, à travers les années, comme la madone protège son enfant, le relevant après chaque chute ou rechute, sachant le soigner, le dorloter, sachant lui dire les jolis mensonges :
"Mais non, tu n'es pas tombé, ce n'est rien, tu n'as aucun bobo, va..."
Et votre muse ?
J'ai demandé à certains de mes confrères ce qu'ils pensaient des muses. D'une muse, ils en avaient besoin comme d'une manne pour vivre, ils la plaçaient dans leur esprit très haut, la voyaient avec une auréole autour d'un beau visage. Elle leur apportait l'inspiration, ils vivaient grâce à elle dans la joie, la plaçaient sur un piédestal et la contemplaient sans cesse; malheureusement, à force de la monter si haut, elle regardait de toute sa hauteur et disparaissait à leurs yeux dans les nuages... ne redescendant que pour porter à un autre le philtre de son pouvoir magique.
La chanson d'un ami.
Un de mes grands amis, un poète que vous connaissez : Albert Willemetz, m'a montré hier une chanson, une chanson d'amour. (Comment peut-on encore écrire quelque chose de nouveau sur ce sujet ?) Elle dit, cette chanson :
On a le droit de tout faire, excepté de la peine,
On a le droit de tout faire, excepté du chagrin.
Comme elle a raison, et lorsque, le soir, rentrant quelquefois très tard, je trouve ma bonne vieille, chagrinée, inquiète et un peu en colère me faisant des reproches, au lieu de lui dire :
- Tu m'ennuies, je viens de travailler. Je prends sa bonne tête dans mes mains et lui murmure doucement :
- Non, non ! Ma bonne vieille. Non ! Ne sois pas en colère, tu sais bien que pour moi il n'y a que toi au monde, tu as les plus beaux yeux de la terre. Je t'aime comme à vingt ans.
Et, entre deux bons baisers, je lui glisse à l'oreille :
- Il n'y en a pas de plus belle que toi ! Et je le pense.
Bonsoir, mes chers lecteurs !
Imprimerie régionale
59, rue Bayard
Toulouse